Menu
Search
Dimanche 05 Avril 2026
S'abonner
close

Aïd Al-Adha 2026 : quand les “chennaqa” font grimper la facture

À l’approche de l’Aïd Al-Adha, les professionnels se veulent rassurants, évoquant une offre abondante et des prix plus accessibles. Mais sur le terrain, la facture reste élevée pour de nombreux ménages. En cause, moins la disponibilité du cheptel que le rôle des intermédiaires, les “chennaqa”, dont l’intervention continue de tirer les prix vers le haut.

No Image
À quelques semaines de l’Aïd Al-Adha 2026, le discours des professionnels tranche avec le ressenti des consommateurs. D’un côté, une filière qui affiche sa confiance, forte d’un cheptel important et de conditions climatiques plus favorables. De l’autre, des ménages qui peinent à suivre la hausse des prix dans un contexte de pouvoir d’achat contraint.

Les indicateurs avancés par les acteurs du secteur se veulent pourtant rassurants. Le cheptel national, estimé à près de 32,8 millions de têtes, dont plus de 23 millions d’ovins, offre une base jugée suffisante pour couvrir les besoins du marché. Les récentes précipitations, qui ont favorisé la régénération des pâturages, ont également permis d’alléger partiellement les charges des éleveurs, notamment pour les jeunes animaux.

Dans ce contexte, les professionnels anticipent un marché plus équilibré, où la concurrence entre vendeurs devrait, en principe, contenir les prix. « Celui qui dispose de 2.000 dirhams peut acheter son sacrifice cette année », assurent-ils, évoquant une offre diversifiée, adaptée à différents niveaux de revenus.



Pourtant, cette lecture optimiste peine à se vérifier pleinement sur le terrain. Les données issues du recensement agricole confirment une abondance de l’offre. Le Maroc compte plus de 23 millions de têtes ovines et près de 7,5 millions de caprins. En tenant compte des naissances de la saison et des stocks de l’année précédente, l’offre disponible dépasserait les 13 millions de têtes, pour une demande estimée à environ 6 millions d’animaux destinés au sacrifice.

Cette lecture est corroborée par les analyses de Abdellah Boutchichi, conseiller agricole accrédité auprès du ministère de l’Agriculture, qui souligne, dans une déclaration à Assahra Al Maghribia, que les indicateurs disponibles traduisent une situation globalement rassurante. Il évoque toutefois « une véritable fracture entre les données statistiques et le ressenti des citoyens », pointant un décalage persistant entre l’abondance du cheptel et les prix observés sur le marché. Selon ses estimations, l’offre potentielle dépasserait les 13 millions de têtes, pour une demande nationale qui n’excède pas les 6 millions, confirmant ainsi l’existence d’un excédent structurel.

Un déséquilibre qui, en toute logique, devrait entraîner une détente des prix. Mais dans de nombreux marchés urbains, les tarifs restent élevés, parfois déconnectés de ces fondamentaux. Cette situation met en lumière un facteur déterminant, de plus en plus reconnu par les professionnels eux-mêmes : le rôle des circuits de distribution.

Entre l’éleveur et le consommateur final, les intermédiaires — les “chennaqa” — occupent une place centrale. Leur intervention, particulièrement intense à l’approche de l’Aïd, repose sur l’achat et la revente des animaux, avec des marges qui s’accumulent à chaque étape. Résultat : un prix final qui s’éloigne progressivement de sa valeur d’origine. « Plus il y a d’intermédiaires, plus le prix augmente », résument les acteurs de la filière, appelant les consommateurs à privilégier les circuits courts.

Dans cette optique, les marchés à bestiaux, les “rahba”, apparaissent comme une alternative plus transparente. L’offre y est visible, les vendeurs nombreux et la négociation directe permet une formation plus équilibrée des prix. Conscientes de cet enjeu, les autorités ont encouragé l’ouverture de plusieurs dizaines de ces marchés à travers le pays, afin de limiter le recours aux circuits intermédiaires. Mais pour de nombreux citadins, l’accès à ces espaces reste limité, laissant le champ libre aux “chennaqa”, qui continuent de structurer une partie importante du marché.

Par ailleurs, si les conditions climatiques ont amélioré les pâturages, elles n’ont pas fait disparaître les contraintes structurelles. Le coût de l’alimentation animale reste élevé, notamment pour les moutons destinés à l’Aïd, qui nécessitent une finition spécifique. À cela s’ajoute la hausse des coûts de transport, directement liée à l’augmentation des prix du carburant, qui pèse sur l’ensemble de la chaîne.

Pris isolément, ces facteurs pourraient justifier une hausse des prix. Mais dans un contexte d’offre abondante, ils devraient être en partie compensés par la concurrence. C’est précisément ce mécanisme que les circuits intermédiaires viennent perturber. Comme cela a été observé récemment sur d’autres produits agricoles, à l’image de l’oignon ou de l’huile d’olive, un ajustement des prix reste possible à l’approche de l’Aïd, sous l’effet de l’afflux de l’offre. Mais pour l’heure, l’écart entre les projections des professionnels et la réalité du marché alimente les interrogations.

Au-delà de la conjoncture, le marché de l’Aïd Al-Adha met ainsi en évidence une problématique plus profonde : celle de la régulation des circuits de distribution. Car si le cheptel est disponible et la demande maîtrisée, c’est bien dans la chaîne de commercialisation que se joue, en grande partie, le prix final payé par le consommateur. Et tant que les “chennaqa” continueront de capter une part significative de cette chaîne, la promesse d’un Aïd plus accessible pourrait rester, pour beaucoup, difficile à concrétiser.
Lisez nos e-Papers