L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une technologie d’avenir. Dans le secteur de la santé, elle s’impose déjà comme un levier de transformation majeur, capable d’améliorer le diagnostic, d’accélérer la recherche médicale, de personnaliser les traitements et de réinventer l’organisation des soins. Pour le Maroc, l’enjeu dépasse largement le seul progrès médical. À l’heure où le Royaume accélère la réforme de son système de santé et cherche à faire émerger une économie davantage fondée sur l’innovation, l’IA ouvre également un vaste champ d’opportunités pour les entrepreneurs et les startups de la HealthTech.
Le potentiel est considérable. Les investissements mondiaux dans l’intelligence artificielle appliquée à la santé se chiffrent déjà en dizaines de milliards de dollars et devraient continuer à croître fortement au cours de la prochaine décennie. Des milliers de jeunes entreprises développent aujourd’hui des solutions capables d’assister les médecins, de faciliter le suivi des patients, d’automatiser certaines tâches administratives ou encore d’exploiter les données médicales pour améliorer la prise en charge. Dans cette nouvelle économie, la valeur ne réside plus uniquement dans les équipements médicaux, mais aussi dans les logiciels, les algorithmes, les plateformes numériques et les données.
Pour le Pr Salah Eddine Qanadli, fondateur et directeur de l’Institut suisse des thérapies guidées par l’image et directeur du développement à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), cette révolution est comparable à un véritable changement de paradigme. «L’intelligence artificielle constitue une innovation transformative», explique-t-il. «Elle modifie non seulement la manière de prendre en charge les patients, mais aussi la formation des professionnels, la recherche médicale, l’organisation des systèmes de santé et les règles de gouvernance des données.» Cette mutation représente une formidable opportunité pour des pays comme le Maroc, qui ne disposent pas forcément des infrastructures historiques des grandes puissances médicales, mais peuvent bâtir une nouvelle génération de solutions numériques adaptées à leurs besoins.
Cette fenêtre d’opportunité est particulièrement intéressante pour les entrepreneurs marocains. Car derrière chaque besoin identifié dans le système de santé se cache potentiellement une startup capable d’y répondre. Assistance au diagnostic médical, télémédecine, suivi des maladies chroniques, outils d’aide à la décision clinique, plateformes de gestion hospitalière, analyse d’images médicales, médecine personnalisée, optimisation des parcours de soins ou encore automatisation des tâches administratives : autant de segments où des entreprises innovantes peuvent émerger.
Mais pour transformer ces idées en entreprises viables, encore faut-il réunir plusieurs conditions. La première concerne la donnée. Dans l’intelligence artificielle, la qualité des résultats dépend directement de la qualité des informations utilisées pour entraîner les algorithmes. «Si la qualité de ce que vous mettez n’est pas bonne, ce qui en sortira ne sera pas bon non plus», rappelle le spécialiste. La quantité des données est importante, mais leur qualité, leur structuration et leur représentativité le sont tout autant.
Cette question renvoie directement à la souveraineté numérique. Le Maroc devra progressivement développer ses propres infrastructures de stockage, de traitement et de gouvernance des données de santé afin de garantir leur sécurité, leur confidentialité et leur exploitation dans un cadre éthique. Pour le Pr Qanadli, les données médicales ne peuvent circuler librement sans règles. Leur partage doit répondre à un objectif clairement identifié, qu’il s’agisse d’améliorer la recherche, de développer des traitements personnalisés ou de renforcer la qualité des soins. Au-delà des infrastructures, le véritable capital réside dans les compétences humaines. Contrairement à certaines idées reçues, le professeur ne plaide pas pour la création d’une nouvelle profession spécialisée dans l’IA médicale. Selon lui, ce sont avant tout les utilisateurs finaux qui doivent être formés. Médecins, infirmiers, manipulateurs radio ou autres professionnels de santé devront apprendre à utiliser ces nouveaux outils dans leur pratique quotidienne. «L’utilisateur final doit être impliqué dès la conception des solutions. C’est la meilleure façon de favoriser leur adoption», insiste-t-il. Cette proximité entre les développeurs et les praticiens constitue précisément l’un des principaux atouts des startups. Plus agiles que les grandes organisations, elles sont capables de concevoir rapidement des solutions répondant à des besoins très concrets du terrain. Encore faut-il que les entrepreneurs travaillent avec les professionnels de santé dès les premières étapes du développement afin d’éviter des outils technologiquement performants mais déconnectés des réalités médicales.
Le Maroc dispose déjà de plusieurs atouts pour faire émerger cet écosystème. L’UM6P investit fortement dans les technologies de santé, la recherche en intelligence artificielle et les infrastructures numériques. Plusieurs laboratoires travaillent sur les applications médicales de l’IA, tandis que des initiatives de cloud souverain et de centres de calcul commencent à voir le jour. Parallèlement, la réforme du système national de santé, la généralisation de l’assurance maladie obligatoire et la régionalisation des services de santé créent un contexte favorable à l’expérimentation de nouveaux modèles.
Pour le professeur, cette régionalisation ouvre justement une voie intéressante. Les besoins d’une métropole comme Casablanca ne sont pas ceux des régions plus rurales ou confrontées à un déficit de médecins. L’intelligence artificielle ne doit donc pas être pensée comme une solution uniforme, mais comme un ensemble d’outils capables de répondre aux spécificités territoriales. La télémédecine, par exemple, peut contribuer à réduire les déserts médicaux sans se substituer aux professionnels de santé. «L’intelligence artificielle ne remplacera pas les médecins. Elle permettra surtout de combler les endroits où ils sont absents», résume-t-il.
L’autre force du Maroc réside dans son capital humain. Le Pr Qanadli souligne la qualité des chercheurs marocains dans les domaines des mathématiques, de l’informatique et de l’intelligence artificielle. À cela s’ajoute une diaspora particulièrement qualifiée, installée dans les principaux centres mondiaux d’innovation. Selon lui, ces compétences constituent un levier encore insuffisamment mobilisé pour accompagner le développement de la HealthTech nationale.
Reste désormais à franchir une nouvelle étape. Les infrastructures technologiques, les talents et la recherche constituent des fondations solides, mais elles devront être complétées par un environnement favorable à l’innovation : un cadre réglementaire clair, une gouvernance des données médicales, des mécanismes de financement adaptés et des partenariats étroits entre chercheurs, médecins, industriels et entrepreneurs.
La véritable question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera la santé. Cette transformation est déjà en cours. L’enjeu est désormais de déterminer si le Maroc saura transformer cette révolution technologique en une filière économique créatrice de valeur, de startups innovantes et d’emplois qualifiés. Dans cette nouvelle course mondiale, les gagnants ne seront pas seulement ceux qui utiliseront l’intelligence artificielle, mais ceux qui la concevront, l’adapteront à leurs besoins et en feront un moteur d’innovation au service de leur souveraineté sanitaire.
Qu’est-ce qui change concrètement par rapport aux outils classiques d’analyse médicale ?
Avant l’IA, nous travaillions sur des données généralement structurées, que l’on soumettait à des modèles statistiques avant d’interpréter les résultats. Avec l’intelligence artificielle, on peut analyser des volumes beaucoup plus importants de données, souvent non structurées, beaucoup plus rapidement.
L’IA peut produire des propositions, des synthèses, des recommandations et, dans certains cas, aller jusqu’à l’action, toujours dans un cadre à définir.
Faut-il craindre que l’IA se substitue au médecin ?
Non. Il faut distinguer plusieurs niveaux. Le premier est celui de l’IA qui assiste le professionnel de santé. Le deuxième est celui d’une IA qui agit comme un agent aux côtés du professionnel, sans le remplacer. Ensuite, il y a des développements plus avancés, avec la robotique ou les technologies cognitives. Mais l’objectif n’est pas de remplacer le médecin. Dans certaines régions où il n’y a pas assez de médecins, l’IA peut, au contraire, contribuer à combler cette absence.
L’IA peut-elle accentuer les inégalités entre pays ?
Oui, c’est un risque réel. Les pays ne disposent pas des mêmes moyens, des mêmes infrastructures, ni des mêmes capacités d’hébergement et de traitement des données. Si chacun développe seul ses outils avec ses propres moyens, les inégalités vont se creuser. C’est pourquoi il faut aller vers plus de standardisation, d’interopérabilité et de coopération, au minimum à l’échelle continentale.
Quelle place pour l’Afrique dans cette dynamique ?
Nous travaillons déjà dans ce sens à travers le Centre d’excellence Digital Healthcare de l’Alliance des universités africaines pour la recherche, qui regroupe 23 universités africaines. L’objectif est de construire une base commune de réflexion, de recherche, de formation et, ensuite, d’implémentation. L’étape suivante consiste à rapprocher cette dynamique africaine d’un réseau d’universités européennes pour développer un cluster d’excellence autour de la santé numérique.
Le Maroc doit-il construire son propre modèle ?
Chaque pays doit tenir compte de ses spécificités. Le Maroc doit évidemment s’inscrire dans les standards internationaux, mais il doit aussi développer des solutions adaptées à ses besoins. La question centrale est celle des données, de leur qualité, de leur protection et de leur usage. De même, il faut former les professionnels de santé à l’utilisation de ces outils.
La donnée est-elle aujourd’hui le principal enjeu ?
Oui. L’IA fonctionne avec des données. Si les données que vous introduisez sont mauvaises, les résultats seront mauvais. Il faut donc des données de qualité, mais aussi des données protégées, bien gouvernées et utilisées dans un cadre clair. Un partage large des données peut être utile pour la médecine personnalisée, mais une circulation sans régulation serait dangereuse.
Faut-il une gouvernance nationale de l’IA en santé ?
Il faut une gouvernance, mais elle doit être adaptée aux métiers. La santé est un secteur réglementé, avec une déontologie, une éthique médicale et des standards de pratique. Les professionnels de santé doivent donc être au cœur de la gouvernance des usages de l’IA dans leur domaine. Il y a un niveau national, un niveau territorial, mais aussi un niveau métier et de spécialité.
Comment intégrer l’IA dans les régions ?
Les besoins ne sont pas les mêmes partout. Casablanca n’a pas les mêmes priorités qu’une région rurale ou enclavée. Les solutions doivent être construites avec les utilisateurs finaux : médecins, infirmiers, patients, responsables locaux. La télémédecine, par exemple, n’a pas le même sens dans une grande ville que dans une zone où l’accès aux soins reste difficile.
Le Maroc dispose-t-il des compétences nécessaires ?
Le Maroc dispose de très bonnes compétences, notamment dans les mathématiques, l’ingénierie et l’intelligence artificielle. Il existe des équipes très solides, notamment à l’Université Mohammed VI Polytechnique. La diaspora marocaine peut aussi jouer un rôle important. Elle est prête à mettre son expertise au service du développement du pays.
Quelle doit être la priorité ?
Il faut commencer par les besoins réels. Chaque fois que l’IA permet de combler un manque de professionnels de santé, d’améliorer l’efficacité économique, de réduire la charge administrative ou de donner plus de temps au médecin pour la relation avec le patient, elle devient prioritaire. Mais il faut l’intégrer dans une réflexion plus large sur le système de santé lui-même.
1. Une stratégie nationale dédiée à la HealthTech : Au-delà de la future stratégie marocaine sur l’intelligence artificielle, le secteur de la santé devra disposer d’une feuille de route spécifique. Celle-ci devra fixer les priorités, identifier les usages à fort impact et coordonner l’action des pouvoirs publics, des universités, des hôpitaux, des industriels et des entrepreneurs.
2. Une gouvernance robuste des données de santé : Les données médicales constituent la matière première de l’intelligence artificielle. Leur collecte, leur anonymisation, leur sécurisation et leur partage devront s’inscrire dans un cadre éthique et juridique clair afin de protéger les patients tout en permettant la recherche et l’innovation.
3. Des infrastructures numériques souveraines : Le développement de solutions d’IA passe par des capacités de stockage, de calcul et d’hébergement performantes. Le Maroc devra poursuivre le développement de centres de données, de plateformes de cloud souverain et d’infrastructures de calcul de haute performance afin de limiter sa dépendance technologique et de garantir la souveraineté de ses données stratégiques.
4. Un cadre réglementaire favorable à l’innovation : L’essor de la HealthTech nécessitera des règles adaptées aux nouveaux usages : validation des dispositifs médicaux intégrant l’IA, responsabilité des différents acteurs, utilisation des données, télémédecine, cybersécurité ou encore certification des algorithmes. L’objectif sera de sécuriser l’innovation sans freiner son développement.
5. Des financements pour accompagner les startups : Les jeunes pousses de la HealthTech évoluent sur des cycles de développement plus longs et plus coûteux que la plupart des startups numériques. Accès au capital-risque, fonds spécialisés, programmes d’accélération, commandes publiques innovantes et partenariats avec les industriels seront autant de leviers pour faire émerger une nouvelle génération d’entreprises capables de répondre aux besoins du Maroc et, à terme, du marché africain.
Le potentiel est considérable. Les investissements mondiaux dans l’intelligence artificielle appliquée à la santé se chiffrent déjà en dizaines de milliards de dollars et devraient continuer à croître fortement au cours de la prochaine décennie. Des milliers de jeunes entreprises développent aujourd’hui des solutions capables d’assister les médecins, de faciliter le suivi des patients, d’automatiser certaines tâches administratives ou encore d’exploiter les données médicales pour améliorer la prise en charge. Dans cette nouvelle économie, la valeur ne réside plus uniquement dans les équipements médicaux, mais aussi dans les logiciels, les algorithmes, les plateformes numériques et les données.
Pour le Pr Salah Eddine Qanadli, fondateur et directeur de l’Institut suisse des thérapies guidées par l’image et directeur du développement à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), cette révolution est comparable à un véritable changement de paradigme. «L’intelligence artificielle constitue une innovation transformative», explique-t-il. «Elle modifie non seulement la manière de prendre en charge les patients, mais aussi la formation des professionnels, la recherche médicale, l’organisation des systèmes de santé et les règles de gouvernance des données.» Cette mutation représente une formidable opportunité pour des pays comme le Maroc, qui ne disposent pas forcément des infrastructures historiques des grandes puissances médicales, mais peuvent bâtir une nouvelle génération de solutions numériques adaptées à leurs besoins.
Pourquoi la HealthTech devient un marché stratégique
L’une des idées fortes défendues par le professeur est d’ailleurs que l’IA permet de rebattre partiellement les cartes. Contrairement aux équipements hospitaliers lourds, qui nécessitent des investissements considérables et des décennies de développement, les solutions numériques offrent aux pays émergents une possibilité de réduire plus rapidement une partie de leur retard technologique. «Nous partons avec une problématique commune. L’évolution est tellement rapide qu’elle laisse une place à ceux qui sauront construire les bons modèles», estime-t-il.Cette fenêtre d’opportunité est particulièrement intéressante pour les entrepreneurs marocains. Car derrière chaque besoin identifié dans le système de santé se cache potentiellement une startup capable d’y répondre. Assistance au diagnostic médical, télémédecine, suivi des maladies chroniques, outils d’aide à la décision clinique, plateformes de gestion hospitalière, analyse d’images médicales, médecine personnalisée, optimisation des parcours de soins ou encore automatisation des tâches administratives : autant de segments où des entreprises innovantes peuvent émerger.
Mais pour transformer ces idées en entreprises viables, encore faut-il réunir plusieurs conditions. La première concerne la donnée. Dans l’intelligence artificielle, la qualité des résultats dépend directement de la qualité des informations utilisées pour entraîner les algorithmes. «Si la qualité de ce que vous mettez n’est pas bonne, ce qui en sortira ne sera pas bon non plus», rappelle le spécialiste. La quantité des données est importante, mais leur qualité, leur structuration et leur représentativité le sont tout autant.
Cette question renvoie directement à la souveraineté numérique. Le Maroc devra progressivement développer ses propres infrastructures de stockage, de traitement et de gouvernance des données de santé afin de garantir leur sécurité, leur confidentialité et leur exploitation dans un cadre éthique. Pour le Pr Qanadli, les données médicales ne peuvent circuler librement sans règles. Leur partage doit répondre à un objectif clairement identifié, qu’il s’agisse d’améliorer la recherche, de développer des traitements personnalisés ou de renforcer la qualité des soins. Au-delà des infrastructures, le véritable capital réside dans les compétences humaines. Contrairement à certaines idées reçues, le professeur ne plaide pas pour la création d’une nouvelle profession spécialisée dans l’IA médicale. Selon lui, ce sont avant tout les utilisateurs finaux qui doivent être formés. Médecins, infirmiers, manipulateurs radio ou autres professionnels de santé devront apprendre à utiliser ces nouveaux outils dans leur pratique quotidienne. «L’utilisateur final doit être impliqué dès la conception des solutions. C’est la meilleure façon de favoriser leur adoption», insiste-t-il. Cette proximité entre les développeurs et les praticiens constitue précisément l’un des principaux atouts des startups. Plus agiles que les grandes organisations, elles sont capables de concevoir rapidement des solutions répondant à des besoins très concrets du terrain. Encore faut-il que les entrepreneurs travaillent avec les professionnels de santé dès les premières étapes du développement afin d’éviter des outils technologiquement performants mais déconnectés des réalités médicales.
Le Maroc dispose déjà de plusieurs atouts pour faire émerger cet écosystème. L’UM6P investit fortement dans les technologies de santé, la recherche en intelligence artificielle et les infrastructures numériques. Plusieurs laboratoires travaillent sur les applications médicales de l’IA, tandis que des initiatives de cloud souverain et de centres de calcul commencent à voir le jour. Parallèlement, la réforme du système national de santé, la généralisation de l’assurance maladie obligatoire et la régionalisation des services de santé créent un contexte favorable à l’expérimentation de nouveaux modèles.
Pour le professeur, cette régionalisation ouvre justement une voie intéressante. Les besoins d’une métropole comme Casablanca ne sont pas ceux des régions plus rurales ou confrontées à un déficit de médecins. L’intelligence artificielle ne doit donc pas être pensée comme une solution uniforme, mais comme un ensemble d’outils capables de répondre aux spécificités territoriales. La télémédecine, par exemple, peut contribuer à réduire les déserts médicaux sans se substituer aux professionnels de santé. «L’intelligence artificielle ne remplacera pas les médecins. Elle permettra surtout de combler les endroits où ils sont absents», résume-t-il.
L’autre force du Maroc réside dans son capital humain. Le Pr Qanadli souligne la qualité des chercheurs marocains dans les domaines des mathématiques, de l’informatique et de l’intelligence artificielle. À cela s’ajoute une diaspora particulièrement qualifiée, installée dans les principaux centres mondiaux d’innovation. Selon lui, ces compétences constituent un levier encore insuffisamment mobilisé pour accompagner le développement de la HealthTech nationale.
L’Afrique peut réduire une partie de son retard grâce à l’IA
Cette dynamique dépasse d’ailleurs le seul cadre marocain. Le professeur pilote, au sein de l’Alliance des universités africaines pour la recherche, un centre d’excellence consacré au Digital Healthcare réunissant 23 universités africaines. L’objectif est de construire des standards communs, de mutualiser les travaux de recherche et de favoriser l’émergence de solutions adaptées aux réalités du continent. Une coopération est en cours de structuration avec plusieurs universités européennes afin de renforcer les échanges scientifiques.Reste désormais à franchir une nouvelle étape. Les infrastructures technologiques, les talents et la recherche constituent des fondations solides, mais elles devront être complétées par un environnement favorable à l’innovation : un cadre réglementaire clair, une gouvernance des données médicales, des mécanismes de financement adaptés et des partenariats étroits entre chercheurs, médecins, industriels et entrepreneurs.
La véritable question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera la santé. Cette transformation est déjà en cours. L’enjeu est désormais de déterminer si le Maroc saura transformer cette révolution technologique en une filière économique créatrice de valeur, de startups innovantes et d’emplois qualifiés. Dans cette nouvelle course mondiale, les gagnants ne seront pas seulement ceux qui utiliseront l’intelligence artificielle, mais ceux qui la concevront, l’adapteront à leurs besoins et en feront un moteur d’innovation au service de leur souveraineté sanitaire.
L'Info en Face avec le Pr Salah Eddine Qanadli : L’intelligence artificielle ne remplacera pas les médecins, elle peut combler leur absence là où ils manquent
Le Matin : L’intelligence artificielle en santé est-elle encore une perspective ou déjà une réalité ?
Pr Salah Eddine Qanadli :
Qu’est-ce qui change concrètement par rapport aux outils classiques d’analyse médicale ?
Avant l’IA, nous travaillions sur des données généralement structurées, que l’on soumettait à des modèles statistiques avant d’interpréter les résultats. Avec l’intelligence artificielle, on peut analyser des volumes beaucoup plus importants de données, souvent non structurées, beaucoup plus rapidement.
L’IA peut produire des propositions, des synthèses, des recommandations et, dans certains cas, aller jusqu’à l’action, toujours dans un cadre à définir.
Faut-il craindre que l’IA se substitue au médecin ?
Non. Il faut distinguer plusieurs niveaux. Le premier est celui de l’IA qui assiste le professionnel de santé. Le deuxième est celui d’une IA qui agit comme un agent aux côtés du professionnel, sans le remplacer. Ensuite, il y a des développements plus avancés, avec la robotique ou les technologies cognitives. Mais l’objectif n’est pas de remplacer le médecin. Dans certaines régions où il n’y a pas assez de médecins, l’IA peut, au contraire, contribuer à combler cette absence.
L’IA peut-elle accentuer les inégalités entre pays ?
Oui, c’est un risque réel. Les pays ne disposent pas des mêmes moyens, des mêmes infrastructures, ni des mêmes capacités d’hébergement et de traitement des données. Si chacun développe seul ses outils avec ses propres moyens, les inégalités vont se creuser. C’est pourquoi il faut aller vers plus de standardisation, d’interopérabilité et de coopération, au minimum à l’échelle continentale.
Quelle place pour l’Afrique dans cette dynamique ?
Nous travaillons déjà dans ce sens à travers le Centre d’excellence Digital Healthcare de l’Alliance des universités africaines pour la recherche, qui regroupe 23 universités africaines. L’objectif est de construire une base commune de réflexion, de recherche, de formation et, ensuite, d’implémentation. L’étape suivante consiste à rapprocher cette dynamique africaine d’un réseau d’universités européennes pour développer un cluster d’excellence autour de la santé numérique.
Le Maroc doit-il construire son propre modèle ?
Chaque pays doit tenir compte de ses spécificités. Le Maroc doit évidemment s’inscrire dans les standards internationaux, mais il doit aussi développer des solutions adaptées à ses besoins. La question centrale est celle des données, de leur qualité, de leur protection et de leur usage. De même, il faut former les professionnels de santé à l’utilisation de ces outils.
La donnée est-elle aujourd’hui le principal enjeu ?
Oui. L’IA fonctionne avec des données. Si les données que vous introduisez sont mauvaises, les résultats seront mauvais. Il faut donc des données de qualité, mais aussi des données protégées, bien gouvernées et utilisées dans un cadre clair. Un partage large des données peut être utile pour la médecine personnalisée, mais une circulation sans régulation serait dangereuse.
Faut-il une gouvernance nationale de l’IA en santé ?
Il faut une gouvernance, mais elle doit être adaptée aux métiers. La santé est un secteur réglementé, avec une déontologie, une éthique médicale et des standards de pratique. Les professionnels de santé doivent donc être au cœur de la gouvernance des usages de l’IA dans leur domaine. Il y a un niveau national, un niveau territorial, mais aussi un niveau métier et de spécialité.
Comment intégrer l’IA dans les régions ?
Les besoins ne sont pas les mêmes partout. Casablanca n’a pas les mêmes priorités qu’une région rurale ou enclavée. Les solutions doivent être construites avec les utilisateurs finaux : médecins, infirmiers, patients, responsables locaux. La télémédecine, par exemple, n’a pas le même sens dans une grande ville que dans une zone où l’accès aux soins reste difficile.
Le Maroc dispose-t-il des compétences nécessaires ?
Le Maroc dispose de très bonnes compétences, notamment dans les mathématiques, l’ingénierie et l’intelligence artificielle. Il existe des équipes très solides, notamment à l’Université Mohammed VI Polytechnique. La diaspora marocaine peut aussi jouer un rôle important. Elle est prête à mettre son expertise au service du développement du pays.
Quelle doit être la priorité ?
Il faut commencer par les besoins réels. Chaque fois que l’IA permet de combler un manque de professionnels de santé, d’améliorer l’efficacité économique, de réduire la charge administrative ou de donner plus de temps au médecin pour la relation avec le patient, elle devient prioritaire. Mais il faut l’intégrer dans une réflexion plus large sur le système de santé lui-même.
Les cinq leviers pour faire émerger une véritable filière HealthTech marocaine
L’intelligence artificielle ne suffira pas, à elle seule, à faire naître un écosystème HealthTech compétitif. Pour transformer le potentiel scientifique du Royaume en startups innovantes et en entreprises capables de rayonner en Afrique, plusieurs conditions apparaissent indispensables.1. Une stratégie nationale dédiée à la HealthTech : Au-delà de la future stratégie marocaine sur l’intelligence artificielle, le secteur de la santé devra disposer d’une feuille de route spécifique. Celle-ci devra fixer les priorités, identifier les usages à fort impact et coordonner l’action des pouvoirs publics, des universités, des hôpitaux, des industriels et des entrepreneurs.
2. Une gouvernance robuste des données de santé : Les données médicales constituent la matière première de l’intelligence artificielle. Leur collecte, leur anonymisation, leur sécurisation et leur partage devront s’inscrire dans un cadre éthique et juridique clair afin de protéger les patients tout en permettant la recherche et l’innovation.
3. Des infrastructures numériques souveraines : Le développement de solutions d’IA passe par des capacités de stockage, de calcul et d’hébergement performantes. Le Maroc devra poursuivre le développement de centres de données, de plateformes de cloud souverain et d’infrastructures de calcul de haute performance afin de limiter sa dépendance technologique et de garantir la souveraineté de ses données stratégiques.
4. Un cadre réglementaire favorable à l’innovation : L’essor de la HealthTech nécessitera des règles adaptées aux nouveaux usages : validation des dispositifs médicaux intégrant l’IA, responsabilité des différents acteurs, utilisation des données, télémédecine, cybersécurité ou encore certification des algorithmes. L’objectif sera de sécuriser l’innovation sans freiner son développement.
5. Des financements pour accompagner les startups : Les jeunes pousses de la HealthTech évoluent sur des cycles de développement plus longs et plus coûteux que la plupart des startups numériques. Accès au capital-risque, fonds spécialisés, programmes d’accélération, commandes publiques innovantes et partenariats avec les industriels seront autant de leviers pour faire émerger une nouvelle génération d’entreprises capables de répondre aux besoins du Maroc et, à terme, du marché africain.
