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Décarbonation : le secteur du ciment établit sa feuille de route

Le secteur cimentier marocain passe à une nouvelle étape de sa mutation. Longtemps engagé dans des efforts progressifs de réduction de son empreinte carbone, il formalise désormais sa trajectoire à travers une feuille de route structurée, présentée mercredi dernier à Bouknadel. Derrière cet exercice de planification, un enjeu central se dessine : transformer une dynamique déjà amorcée en véritable levier de transition industrielle, à la hauteur des engagements climatiques du Royaume.

La scène était à la fois technique et hautement stratégique à Bouknadel ce mercredi 1er avril. Réunis au Centre international Hassan II de formation à l’environnement, industriels, décideurs publics et partenaires internationaux ont dévoilé une feuille de route longtemps attendue : celle de la décarbonation du secteur cimentier marocain. Mais au-delà des chiffres et des objectifs, ce sont surtout les prises de parole qui ont donné le ton d’une transformation désormais inévitable.



Un enjeu industriel devenu stratégique

Dès l’ouverture, le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, a replacé les enjeux dans une perspective plus large. Le ciment, a-t-il rappelé, est au cœur du développement du pays, mais aussi au centre des défis climatiques. Secteur historiquement énergivore, il a néanmoins su anticiper en investissant très tôt dans l’efficacité énergétique et les énergies alternatives. Une avance qui, aujourd’hui, constitue un atout, mais ne suffit plus.

Dans un contexte de crises énergétiques et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, le ministre a insisté sur une évidence devenue stratégique : le Maroc doit renforcer sa souveraineté énergétique et accélérer sa transition. Il a également appelé à explorer de nouvelles voies, notamment la valorisation du CO₂, perçue comme une opportunité industrielle autant qu’environnementale.

Structurer la transition et changer d’échelle

Cette vision a trouvé un écho particulier dans l’intervention de Nouzha Alaoui, présidente déléguée de la Fondation Mohammed VI pour la Protection de l’Environnement. Pour elle, le secteur cimentier se situe aujourd’hui à un tournant. Fort d’une base industrielle solide, d’un savoir-faire reconnu et d’acteurs de dimension internationale, il dispose des fondations nécessaires pour réussir sa transition.

Mais cette transformation ne peut plus se limiter à des initiatives isolées. Elle doit désormais être structurée, coordonnée et pensée à l’échelle de tout un écosystème.

Nouzha Alaoui a ainsi insisté sur le rôle central de la feuille de route présentée, non comme un simple document technique, mais comme un cadre permettant d’aligner les efforts, de clarifier les priorités et de fédérer les parties prenantes. Elle a également mis en avant la nécessité d’innover, en particulier autour du carbone. Plutôt que de se limiter à son stockage, elle a plaidé pour une approche plus ambitieuse consistant à le transformer en ressource, capable d’alimenter de nouvelles chaînes de valeur et de contribuer à l’indépendance énergétique du pays. Dans un environnement international encore contraint, notamment sur les technologies comme l’hydrogène vert, cette orientation se veut pragmatique et adaptée aux réalités nationales.

Un secteur en avance, confronté à ses propres limites

Du côté des industriels, le discours de Saïd El Hadi, président de l’Association professionnelle des cimentiers (APC), a apporté un éclairage à la fois factuel et lucide. Il a tenu à rappeler que le secteur marocain n’en est pas à ses débuts. Depuis plus de trente ans, les cimentiers ont engagé des transformations profondes, améliorant leur efficacité énergétique, intégrant les énergies renouvelables et développant l’usage de combustibles alternatifs.

Ces efforts ont permis d’atteindre des performances déjà significatives, avec des niveaux d’émissions maîtrisés et une part croissante d’énergies alternatives dans le mix énergétique. Mais derrière ces avancées, une réalité structurelle demeure. Le ciment fait partie des industries dites difficiles à décarboner. Une part importante des émissions, environ 60%, provient directement du processus chimique de fabrication du clinker, et non de la consommation d’énergie. Cette contrainte limite les marges de manœuvre à court terme et impose de penser la transition dans la durée, en combinant optimisation des procédés et développement de technologies de rupture.

Une feuille de route pour passer à l’action

C’est dans ce contexte que s’inscrit la feuille de route présentée par l’APC. Élaborée en concertation avec les pouvoirs publics et plusieurs partenaires nationaux et internationaux, elle vise à structurer les efforts du secteur et à franchir un cap. Son objectif principal est de réduire les émissions de CO₂ de 23% à l’horizon 2030 par rapport à 2022, en s’appuyant sur des leviers déjà identifiés et partiellement mobilisés.

Parmi ces leviers figurent le développement des combustibles alternatifs, dont le potentiel reste largement sous-exploité, l’augmentation de la part des énergies renouvelables, la réduction du taux de clinker dans le ciment et l’amélioration continue de l’efficacité énergétique. La valorisation des déchets, notamment à travers le co-processing, occupe une place centrale dans cette stratégie. Elle permet à la fois de réduire l’usage des combustibles fossiles, de limiter les émissions et de créer de la valeur au niveau local, tout en contribuant à la gestion des déchets.

2050 : le défi des technologies de rupture

Au-delà de 2030, la trajectoire devient plus complexe. L’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050 dépendra en grande partie du déploiement de technologies encore émergentes, comme le captage, le stockage et la valorisation du CO₂. Ces solutions nécessiteront des investissements importants, des infrastructures adaptées et surtout un cadre réglementaire et économique favorable.

C’est d’ailleurs l’un des messages forts qui ressortent de cette rencontre. La décarbonation du ciment ne peut être portée par les seuls industriels. Elle soulève des questions qui relèvent de politiques publiques, qu’il s’agisse du financement de la transition, de l’évolution des normes ou encore de la préservation de la compétitivité du secteur. Elle implique également une mobilisation de l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production à l’usage des matériaux.

Un point de départ plus qu’un aboutissement

Au final, la feuille de route apparaît moins comme un aboutissement que comme un point de départ. Le secteur cimentier marocain a déjà engagé sa transformation et affiche des performances en ligne avec les standards internationaux. Mais pour atteindre les objectifs fixés et répondre aux exigences climatiques, il devra désormais accélérer, innover et surtout s’inscrire dans une dynamique collective plus large. Dans un contexte où les enjeux énergétiques, économiques et environnementaux sont de plus en plus imbriqués, cette transition pourrait bien devenir l’un des chantiers industriels les plus structurants pour le Maroc dans les années à venir.

Leila Benali : «L’entrée en vigueur, en 2026, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières impose une action urgente»

Le secteur cimentier constitue un véritable catalyseur de la décarbonation industrielle au Maroc, a souligné la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali. «Au-delà de son rôle traditionnel, le secteur cimentier s’affirme désormais comme un véritable catalyseur de la décarbonation industrielle au Maroc, contribuant directement au renforcement de la souveraineté économique et énergétique du Royaume», a dit Mme Benali lors de l'ouverture d'une conférence dédiée à la présentation de la feuille de route de décarbonation du secteur cimentier marocain.

Et de poursuivre que l’entrée en vigueur, en 2026, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne confère une urgence accrue à l’action, dans la mesure où le coût du carbone s’impose désormais comme un déterminant majeur de compétitivité, plaçant le secteur cimentier, fortement émetteur, au centre des enjeux stratégiques.

Dans ce sillage, la ministre a appelé les industriels à accélérer leur transition vers des standards bas carbone, en renforçant leurs systèmes de mesure, de reporting et de vérification, tout en anticipant les coûts futurs liés au carbone.

En effet, la Contribution déterminée au niveau national (CDN 3.0) prévoit 8 projets visant à réduire les émissions du ciment, avec un potentiel d’atténuation de 2,54 millions de tonnes de CO₂ d’ici 2035, reposant sur des leviers tels que l’économie circulaire, l’innovation industrielle et les technologies de rupture.
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