Menu
Search
Mardi 06 Octobre 2026
S'abonner
close

Entrepreneuriat : pourquoi le Maroc doit passer à l’économie de l’innovation

Le Maroc aurait atteint les limites d’un modèle fondé essentiellement sur le rattrapage technologique. Pour Tarik Haddi, CEO d’Azur Innovation Fund et président de Gen J, le Royaume doit désormais basculer vers une économie de l’innovation capable de générer davantage de valeur, d’emplois qualifiés et d’opportunités pour les startups. Financements mieux coordonnés, écosystèmes associant grandes entreprises, startups et universités, commande publique, gouvernance nationale de l’innovation… il plaide pour un changement d’échelle.

Coming up with a plan to achieve their goals.
Coming up with a plan to achieve their goals.
Le Maroc doit-il changer de logiciel pour franchir un nouveau cap en matière de croissance, d’emploi et d’entrepreneuriat ? Pour Tarik Haddi, CEO d’Azur Innovation Fund et président de Gen J, la réponse passe par une transition devenue nécessaire : celle d’une économie de rattrapage vers une économie de l’innovation.

Invité de «L’Info en Face» sur «Matin TV», il estime que le modèle qui a accompagné le développement de plusieurs filières stratégiques marocaines montre aujourd’hui ses limites. Pendant des années, le Royaume a pu progresser en important des équipements et des technologies, en attirant des investissements étrangers, en développant les compétences et en adoptant des méthodes et organisations déjà éprouvées ailleurs. Une stratégie de rattrapage qui a permis de réduire une partie du retard accumulé, notamment dans l’automobile, l’aéronautique ou encore la chimie. Mais plus une économie se rapproche de ce que Tarik Haddi appelle la «frontière technologique», plus cette mécanique perdrait en efficacité. Les technologies importées deviennent largement diffusées et donc moins différenciantes, tandis que les gains de productivité diminuent. «Il faut passer à une économie de l’innovation», défend-il, afin de créer des technologies, de nouveaux marchés, mais aussi de gagner en compétitivité sur les marchés existants à travers la qualité, les services, les usages et de nouveaux modèles économiques.

Une croissance qui crée de moins en moins d’emplois

Pour Tarik Haddi, cette transformation est d’autant plus urgente que l’essoufflement du modèle se retrouve dans la relation entre croissance et emploi. Selon les données qu’il avance, un point de croissance, qui permettait de créer 22.500 emplois dans les années 2000, n’en générerait aujourd’hui plus que 5.800. Les dernières données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) confirment, de leur côté, les difficultés particulières rencontrées par les diplômés sur le marché du travail. Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage atteint 16,7% parmi les détenteurs d’un diplôme avancé, contre 3,8% chez les personnes sans diplôme. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il s’établit à 27,2%. L’enjeu de l’innovation dépasse ainsi largement le seul champ technologique. Il touche directement à la capacité de l’économie à proposer aux jeunes des emplois à plus forte valeur ajoutée et des trajectoires professionnelles dans la conception, le design, le marketing, la recherche ou encore le développement de nouveaux produits et services.

Des startups encore déconnectées des grands écosystèmes productifs

Ce changement de modèle conditionnerait également le décollage de l’écosystème startup marocain. Pour le directeur général d’Azur Innovation Fund, qui accompagne 22 startups à travers le fonds et dispose tout autant d’un venture studio, la faiblesse de l’écosystème ne s’explique pas uniquement par les difficultés de financement ou par la taille du marché national. «Les startups et les écosystèmes startup qui fonctionnent le mieux sont des écosystèmes qui sont greffés à une économie de l’innovation», explique-t-il. Dans ce modèle, les jeunes pousses ne fonctionnent pas en vase clos : elles développent des solutions répondant aux besoins des grandes entreprises, des industries et des différentes filières productives. Or cette articulation resterait insuffisante au Maroc. L’enquête nationale sur l’innovation menée en 2025 et évoquée lors de l’entretien montre, selon M. Haddi, que plus de sept entreprises sur dix développent leurs projets d’innovation essentiellement avec leurs fonds propres et leurs équipes internes, sans suffisamment associer universités, startups et acteurs extérieurs. La dépense consacrée à la Recherche & Développement (R&D) reste, parallèlement, largement inférieure à 1% du produit intérieur brut (PIB), relève-t-il. Pour M. Haddi, l’enjeu est donc de sortir d’une innovation menée entreprise par entreprise pour construire de véritables écosystèmes ouverts et collaboratifs.

Grandes entreprises, startups, universités : construire des écosystèmes par filière

Gen J
propose ainsi d’organiser des écosystèmes d’innovation autour de grandes entreprises «pivots» capables d’entraîner leur filière. Autour de ces acteurs seraient réunis fournisseurs, clients, startups, universités, centres de recherche et fonds d’investissement. L’État interviendrait alors à travers des dispositifs intégrés, adaptés à chaque secteur, combinant primes à l’investissement, soutien à la R&D, assistance technique et commande publique.

Le CEO d’Azur Innovation Fund défend, par la même occasion, l’idée d’intégrer davantage l’innovation dans les critères d’attribution des aides publiques. Les subventions pourraient notamment soutenir les entreprises capables d’agréger autour d’elles un écosystème ouvert d’innovation collaborative, avec des financements débloqués progressivement en fonction de l’avancement des projets. L’objectif serait de passer d’une logique dans laquelle l’entreprise innove essentiellement seule à une dynamique dans laquelle chaque grand acteur économique peut devenir le moteur d’un réseau d’innovation et, par ricochet, créer des débouchés pour les startups. Le financement est régulièrement présenté comme l’un des principaux obstacles à l’innovation. Tarik Haddi nuance ce diagnostic : selon lui, les ressources existent déjà, mais elles restent insuffisamment coordonnées et parfois difficiles à identifier pour les entreprises. Plusieurs dispositifs importants ont effectivement été engagés. Le Programme national d’appui à la recherche, au développement et à l’innovation (PNARDI) 2025-2028 mobilise un financement d’un milliard de dirhams, dont 200 millions sont spécifiquement destinés à la mobilisation des compétences marocaines résidant à l’étranger. Dans le numérique, l’offre Startup Venture Building, déployée dans le cadre de «Digital Morocco 2030», est dotée de plus de 700 millions de dirhams et prévoit d’accompagner plus de 800 startups sur trois ans. À cela s’ajoute le Fonds Catalytique Startups : jusqu’à 347 millions de dirhams de fonds publics pourront être investis sur trois ans dans des fonds de capital-risque dédiés aux startups du digital. Neuf sociétés de gestion ont été présélectionnées et les fonds concernés devraient mobiliser près de 2,5 milliards de dirhams au profit des startups marocaines. «Les poches de financement existent et elles sont énormes», affirme l’invité. Le problème serait donc moins l’absence de ressources que leur dispersion entre plusieurs dispositifs et interlocuteurs. Pour l’entrepreneur qui cherche à financer son projet, cette multiplication des mécanismes peut devenir difficile à décrypter. D’où la nécessité, selon M. Haddi, de «remettre de l’ordre», d’améliorer la visibilité des financements disponibles et surtout de les intégrer dans une stratégie nationale cohérente.

Une gouvernance de l’innovation au niveau de la Chef du gouvernement

C’est l’un des principaux axes du Pacte Innovation 2026-2031 porté par Gen J. L’organisation propose la tenue d’Assises nationales de l’innovation au cours des 100 premiers jours du nouveau gouvernement afin de réunir les différentes parties prenantes et de définir une gouvernance nationale du secteur. L’invité de «L’Info en Face» estime que cette gouvernance devrait être pilotée au niveau de la Chef du gouvernement. L’innovation étant par nature transversale entre industrie, enseignement supérieur, investissement, numérique, recherche et financement, son pilotage ne devrait pas, selon lui, relever d’un seul département ministériel. Gen J propose, de surcroît, la mise en place d’un Observatoire national de l’innovation chargé de mesurer les résultats, d’évaluer les politiques mises en œuvre et d’aider à leur ajustement. À l’échelle territoriale, des «Cités de l’innovation» pourraient être développées autour des universités marocaines.

Une Agence nationale de l’innovation jouerait, de son côté, le rôle d’interlocuteur unique, notamment pour les entreprises souhaitant structurer des écosystèmes innovants. L’objectif : éviter qu’un porteur de projet doive s’adresser à plusieurs organismes pour accéder séparément à une aide à l’investissement, un financement de R&D, une assistance technique ou encore à la commande publique.

Faire de l’innovation un moteur de compétitivité

Cette transformation prend une dimension supplémentaire avec l’intelligence artificielle (IA). Pour Tarik Haddi, l’IA ne produira véritablement des gains de productivité que lorsqu’elle sera intégrée en profondeur dans les organisations et les méthodes de travail, aussi bien dans le secteur privé que dans le public. L’enjeu est également celui du positionnement compétitif du Maroc. Face aux limites d’une concurrence reposant principalement sur les coûts, l’innovation doit permettre au Royaume de gagner en compétitivité par la qualité, les services, les usages et les nouveaux business models. Et pour Tarik Haddi, attendre comporte désormais davantage de risques que d’agir. «Les risques de non-IA et de non-innovation sont beaucoup plus dangereux que les risques de l’IA et de l’innovation», résume-t-il. Derrière le débat sur les startups se dessine ainsi un enjeu beaucoup plus large : celui de la capacité du Maroc à transformer son tissu productif pour que l’innovation ne soit plus une succession d’initiatives isolées, mais l’un des moteurs de son modèle économique.

Tarik Haddi : «Les risques de la non-innovation sont beaucoup plus dangereux que ceux de l’innovation»

CEO d’Azur Innovation Fund et président de Gen J, Tarik Haddi plaide pour un changement de modèle économique au Maroc. Dans cet entretien accordé à «L’Info en Face», il explique pourquoi l’écosystème startup ne pourra véritablement décoller sans une économie davantage tournée vers l’innovation, appelle à mieux coordonner les financements disponibles et défend une gouvernance nationale de l’innovation pilotée au plus haut niveau.

Entrepreneuriat : pourquoi le Maroc doit passer à l’économie de l’innovation



Le Matin : Pourquoi estimez-vous que le Maroc doit aujourd’hui passer d’une économie de rattrapage à une économie de l’innovation ?

Tarik Haddi :
Nous avons un concept central qui est celui de la frontière technologique, c’est-à-dire l’état d’avancement le plus abouti dans une technologie, où les rendements commencent à devenir décroissants. Lorsque vous êtes loin de cette frontière technologique, vous avez des marges de progression en matière de productivité, de croissance et d’emploi. En revanche, vous n’avez pas encore les moyens de réaliser des ruptures technologiques. Vous faites donc du rattrapage. Vous importez des machines-outils, de l’intelligence artificielle, vous constituez du capital, vous attirez des investisseurs étrangers, vous formez votre personnel aux technologies existantes et vous importez des méthodes et des organisations. C’est ce que nous avons fait jusqu’à présent, notamment dans nos filières stratégiques comme l’automobile, l’aéronautique ou la chimie. Mais lorsque vous vous rapprochez de la frontière technologique, les rendements deviennent décroissants. Les technologies importées sont largement diffusées et ne sont donc plus différenciantes. Vous perdez en compétitivité et vos filières deviennent aussi plus fragiles face aux ruptures technologiques qui se produisent ailleurs. Il faut donc passer à une économie de l’innovation, qui permette, grâce aux technologies que nous créons nous-mêmes, de développer de nouveaux marchés ou de gagner en compétitivité sur les marchés existants par les services, la qualité, les usages et les business models.

Quel lien faites-vous entre ce modèle économique et la baisse de la création d’emplois ?

Notre modèle économique s’essouffle parce que, dans de nombreux secteurs, nous sommes arrivés à proximité de cette frontière technologique. Plusieurs indicateurs le montrent. Un point de croissance qui créait 22.500 emplois dans les années 2000 n’en crée aujourd’hui plus que 5.800. L’élasticité de l’emploi à la croissance a donc été divisée par quatre. Il y a aussi la qualité des emplois. Aujourd’hui, 43% de nos diplômés se retrouvent dans des emplois pour lesquels ils sont surdimensionnés. À cela s’ajoute un taux de chômage de 16,7% chez les jeunes diplômés, contre 3,8% chez les non-diplômés. Le diplôme ne joue donc plus suffisamment son rôle d’ascenseur social. Une économie de l’innovation doit permettre de proposer aux jeunes des trajectoires dans la conception, l’innovation, le design ou encore le marketing. Ils ont besoin de ces perspectives.

Est-ce aussi ce qui explique les difficultés de l’écosystème startup marocain à changer d’échelle ?

Tout à fait. Les startups et les écosystèmes startup qui fonctionnent le mieux sont greffés à une économie de l’innovation. Dans une telle économie, les grandes entreprises ont besoin de startups pour avancer. Lorsque vous êtes dans une économie de rattrapage, les startups ne peuvent pas véritablement se greffer à des écosystèmes d’innovation puisqu’ils n’existent pas encore suffisamment. C’est, selon moi, la raison de fond pour laquelle notre écosystème startup n’a pas encore décollé comme il pourrait le faire. La taille du marché joue aussi. Certains pays africains disposent de marchés domestiques beaucoup plus importants. Et même si une startup peut théoriquement s’adresser au marché mondial, les secteurs réglementés comme la fintech ou les énergies renouvelables restent confrontés à des réglementations différentes d’un pays à l’autre.

Comment créer davantage de liens entre grandes entreprises, startups et universités ?

Nous proposons de structurer, dans chacune de nos filières industrielles, des écosystèmes autour de champions nationaux, des entreprises pivots. Autour d’elles doivent se retrouver les clients, les fournisseurs, les startups du secteur, les universités, les centres de recherche et les fonds d’investissement. L’État peut accompagner ces écosystèmes avec des packages incitatifs intégrés, adaptés filière par filière, combinant intelligemment les primes à l’investissement, les subventions à la R&D, l’assistance technique et la commande publique. Nous devons aller vers des écosystèmes ouverts d’innovation collaborative.

Faut-il alors conditionner davantage les aides publiques accordées aux entreprises à l’innovation ?

Oui, et notamment à leur capacité à construire un écosystème ouvert d’innovation collaborative. Les aides devraient aller aux entreprises capables d’agréger autour d’elles un écosystème travaillant sur l’innovation, avec des financements qui peuvent être débloqués progressivement. C’est un point fondamental. Nous avons porté cette proposition auprès des partis politiques, mais aussi auprès du secteur privé, des grandes entreprises et des universités.

Le financement reste pourtant présenté comme l’un des principaux obstacles à l’innovation. Manque-t-il réellement de l’argent ?

Les poches de financement existent et elles sont importantes. Nous avons notamment le Programme national d’appui à la Recherche & Développement (R&D) et à l’innovation, avec 800 millions de dirhams pour financer la recherche. Il existe en outre d’autres dispositifs consacrés aux startups et au capital-risque. Nous avons notamment 347 millions de dirhams de fonds publics qui, par effet de levier, doivent permettre de générer 2,5 milliards de dirhams pour le capital-risque marocain. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est coordonner et optimiser toutes ces poches d’investissement à travers un système national de l’innovation. Nous avons beaucoup de mécanismes, mais ils sont dispersés. Le chef d’entreprise peut finir par s’y perdre. Il faut remettre de l’ordre et rendre beaucoup plus visibles les solutions proposées en matière de financement de l’innovation.

Vous proposez justement des Assises nationales de l’innovation. Avec quel objectif ?

Nous appelons à organiser des Assises nationales de l’innovation dans les 100 premiers jours du gouvernement afin que toutes les parties prenantes puissent se réunir et aboutir à une gouvernance nationale du champ de l’innovation. Un système national doit être gouverné et avoir un pilote. Nous proposons que ce pilotage soit assuré au niveau de la Chef du gouvernement. Il s’agit d’une transformation économique, sociale, voire sociétale. Elle doit donc être portée au plus haut niveau gouvernemental. Nous proposons aussi un Observatoire national de l’innovation permettant de mesurer, d’évaluer et d’ajuster les stratégies. À l’échelle régionale, nous proposons des cités de l’innovation autour des universités marocaines. Enfin, il faut une Agence nationale de l’innovation qui constitue un interlocuteur unique et permette de mobiliser les différents financements. Les entreprises ne devraient pas avoir à chercher séparément une subvention à l’investissement, un financement pour la R&D, une assistance technique ou un accès à la commande publique. Tout cela doit être agrégé au service de la transformation de nos filières industrielles.

Quel rôle doit jouer l’intelligence artificielle dans cette transformation ?

À chaque révolution industrielle, le même débat revient sur l’emploi. Et, à chaque fois, le temps long a montré que l’innovation a créé davantage d’emplois qu’elle n’en a détruit. Il faut simplement du temps pour qu’une révolution industrielle irrigue l’ensemble des secteurs. Ce n’est pas parce que vous avez ChatGPT sur votre téléphone que votre économie est entrée dans l’intelligence artificielle (IA). L’intelligence artificielle doit intégrer nos organisations et nos méthodes de travail, publiques comme privées, pour commencer à produire des effets. Avec le temps, elle permettra d’améliorer la productivité. Cela signifie devenir plus compétitif, par les prix éventuellement, mais surtout par la qualité, les services, les usages et les nouveaux business models. C’est là que l’innovation et l’IA peuvent faire la différence. Je considère surtout que les risques de la non-IA et de la non-innovation sont beaucoup plus dangereux que les risques liés à l’IA et à l’innovation. L’inaction nous coûtera beaucoup plus cher que l’action.

Pourquoi avoir choisi l’Inde et Bangalore comme modèle d’inspiration pour l’innovation au Maroc ?

Parce que nous ne cherchons pas simplement à aller observer des pays qui ont déjà largement dépassé la frontière technologique. Cela peut faire rêver, mais ce n’est pas nécessairement ce qui nous sera le plus utile. L’Inde constitue un excellent exemple d’innovation frugale. Elle réussit à innover avec les moyens disponibles, à des coûts maîtrisés, pour répondre aux besoins de pays comme le nôtre et plus largement de l’Afrique. Nous voulons nous inspirer de cette dynamique pour développer une innovation frugale à taille humaine au Maroc. L’objectif est de revenir avec des plans d’action, des outils et des partenariats qui puissent être réellement appliqués dans notre contexte.

Lisez nos e-Papers