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Jeudi 23 Avril 2026
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Filière laitière au Maroc : de la résilience à la relance

Sept années de sécheresse ininterrompue, une pandémie mondiale, une guerre aux portes de l’Europe et une flambée historique du coût des intrants : la filière laitière marocaine aurait pu sombrer. Elle a tenu. Portée par une pluviométrie exceptionnelle qui, en l’espace de deux mois seulement, a déjoué les pronostics les plus pessimistes, qui tablaient sur cinq ans pour reconstituer les réserves en eau, l’«or blanc» national revoit l’herbe repousser, littéralement et économiquement. Pourtant, le chemin reste semé d’embûches : le cheptel a fondu de près de 30%, et reconquérir 400.000 têtes perdues ne se fera ni en un jour, ni par un seul levier. Dans un échange exclusif accordé au journal «Le Matin», en marge du Salon international de l’agriculture de Meknès, Mohammed Raïta et Rachid Khattate, respectivement directeur général et président de Maroc Lait (l’interprofession qui pilote le secteur), dressent un bilan sans fard mais résolument tourné vers l’avenir. Entre résilience collective, transformation structurelle des élevages, digitalisation, regain de consommation et une ambition longtemps inavouée – celle d’exporter un jour les excédents laitiers –, ils détaillent les ressorts d’une reconquête qui ne s’improvisera pas. Et si la machine de gouvernance sectorielle, rodée crise après crise, a su maintenir les prix stables et les rayons approvisionnés, le vrai tournant est ailleurs : faire mieux avec moins, reconstruire plus résilient et, pour la première fois, envisager sérieusement de faire du Maroc un acteur laitier sur la scène internationale.

La filière laitière marocaine est engagée sur une bonne trajectoire de croissance. Après sept années successives de sécheresse, agrémentées de plusieurs chocs brutaux, aussi bien internes (Covid-19) qu’externes (guerre en Ukraine), le secteur entrevoit enfin le bout du tunnel. La pluviométrie exceptionnelle enregistrée cette année impacte favorablement l’écosystème laitier national et le remet sur les bons rails. Dans un échange exclusif avec «Le Matin», en marge du Salon international de l’agriculture de Meknès, les dirigeants de l’interprofession laitière – Maroc Lait – Mohammed Raïta et Rachid Khattate, respectivement directeur général et président, s’accordent à qualifier la campagne actuelle d’exceptionnelle, portée par le retour des pluies bien au-delà des attentes. Ce qui marque une réelle rupture avec les épisodes de stress hydrique et les tensions inflationnistes sur les intrants agricoles qui en découlent. «Les plus optimistes pensaient qu’il faudrait au moins cinq ans pour reconstituer les réserves en eau. Finalement, en l’espace de deux mois, nous avons enregistré des niveaux extraordinaires d’apport hydrique», explique Raita. Les retombées sont immédiates pour l’ensemble de l’économie, mais particulièrement pour l’élevage laitier.

L’herbe est revenue, mais les vaches manquent

Les pâturages connaissent une abondance inédite, tant en quantité qu’en qualité, permettant aux éleveurs de bénéficier d’une ressource fourragère quasiment gratuite. «L’éleveur commence à respirer», résument les pilotes de l’interprofession, tout en soulignant que ces effets positifs devraient s’inscrire dans la durée, avec un impact attendu sur au moins trois années. Cette amélioration des conditions intervient toutefois dans un contexte marqué par une forte érosion du cheptel. «Nous avons perdu près de 30% du cheptel durant les années de sécheresse. Aujourd’hui, nous avons de l’herbe, mais moins de vaches», reconnaissent-ils. Si la production laitière a déjà progressé d’environ 5% cette année, les véritables retombées sont attendues à partir de l’année prochaine, notamment grâce au stockage des fourrages (ensilage, foin).Et le contrat-programme de développement de la filière dans tout cela ? S’agissant de ce cadre contractuel signé avec l’État en 2023, nos interlocuteurs dressent un bilan contrasté. D’un côté, les objectifs initiaux n’ont pas été atteints, en raison d’un enchaînement de crises exogènes : sécheresse prolongée, inflation des intrants, perturbations liées à la pandémie de la Covid-19 et à la guerre en Ukraine, ainsi que les restrictions à l’exportation de génisses dans plusieurs pays fournisseurs. «Ensemble, ces facteurs ont freiné la dynamique de développement», admet le management de l’interprofession. Mais, de l’autre, la filière a démontré une certaine résilience. Le fait est que «malgré ces chocs, les éleveurs sont restés actifs et le marché a continué à être approvisionné», soulignent-ils. Plusieurs avancées structurelles ont également été réalisées dans le cadre du contrat-programme, notamment en matière de formation, de mise en place d’unités régionales d’encadrement, de soutien financier aux éleveurs et de digitalisation. «Beaucoup de chantiers ont été lancés pour préparer l’avenir, même si tous les objectifs quantitatifs n’ont pas été atteints», précisent-ils.

Importations, pépinières locales et insémination sexée: les trois leviers pour gagner une décennie

Pour Maroc Lait, la question de la reconstitution du cheptel constitue aujourd’hui un enjeu central. Avec une perte estimée entre 350.000 et 450.000 têtes, les professionnels reconnaissent que la tâche ne sera pas aisée. «Même dans les meilleures années, les importations ne dépassaient pas les 25.000 têtes par an. À ce rythme, il faudrait plus d’une décennie pour reconstituer le cheptel», expliquent-ils. D’où la nécessité de diversifier les leviers. Le management de l’interprofession, qui semble aimer relever les défis liés au secteur, a opté pour trois axes : le recours aux importations pour compenser les pertes naturelles liées au vieillissement du cheptel, le développement de pépinières locales pour encourager la production de génisses au niveau national et le recours accru à l’insémination artificielle, notamment via la semence sexée, afin d’accélérer le renouvellement. «La reconstitution du cheptel ne peut pas reposer sur un seul levier. C’est la combinaison de plusieurs solutions qui permettra d’y parvenir», insistent-ils.

Parallèlement, la filière s’engage dans une transformation de son modèle de production pour faire face aux nouvelles contraintes, notamment climatiques et économiques. «Le développement de la résilience est devenu notre priorité», expliquent-ils. Cela passe par un accompagnement de proximité des éleveurs, la diffusion de nouvelles pratiques, mais aussi le développement de cultures fourragères plus économes en eau et moins coûteuses, telles que le sorgho ou les systèmes hydroponiques.

L’enjeu est vital, dans la mesure où l’alimentation du bétail représente près de 70% du coût de production du lait. «Si nous parvenons à sécuriser un fourrage accessible, disponible et peu consommateur en eau, nous améliorons significativement la compétitivité de la filière», soulignent-ils.

Au-delà du cheptel, les professionnels insistent sur l’importance d’améliorer la productivité. «L’objectif n’est pas uniquement d’augmenter le nombre de vaches, mais de produire davantage avec moins», expliquent-ils. À titre d’exemple, certaines exploitations marocaines atteignent déjà des niveaux de production comparables aux standards internationaux, avec jusqu’à 8.000 litres par vache et par an, bien au-delà de la moyenne nationale visée à l’horizon 2030. «C’est la voie à suivre : améliorer la performance pour renforcer les revenus des éleveurs tout en réduisant l’empreinte environnementale», ajoutent-ils.

La digitalisation constitue un autre levier majeur de transformation. Un programme structurant est en cours de déploiement pour permettre aux éleveurs de suivre en temps réel les performances de leur cheptel via des outils numériques. «Cela permettra d’optimiser la reproduction, l’alimentation et la gestion globale des exploitations», expliquent-ils, promettant une véritable «révolution» dans la gestion des élevages.

Il faut dire que, malgré les tensions, la filière a réussi à maintenir l’approvisionnement normal du marché national. Ce résultat est attribué à une mobilisation conjointe de l’État et des opérateurs, à travers des mesures de soutien, notamment sur les intrants et la régulation des importations de poudre de lait. «L’offre a été maintenue et les besoins des consommateurs ont été satisfaits», soulignent-ils. De même, en dépit de la montée des coûts de production, le prix de l’or blanc est resté inchangé. À chaque crise, l’État et l’interprofession ont procédé à des mesures chirurgicales de grande complexité : subventions des aliments pour bétail, exonérations des importateurs de génisses laitières des droits de douane, renforcement de l’insémination artificielle... Bref, autant de mesures qui ont permis non seulement de garantir la disponibilité des produits laitiers sur les rayons, mais aussi de maintenir leurs prix inchangés. Le consommateur ne s’en rend peut-être pas compte, mais derrière l’approvisionnement normal du marché et le maintien des prix pendant les différents chocs vécus par le Royaume, une machine de gouvernance sectorielle bien rodée s’active pour préserver l’équilibre d’un écosystème résilient, qui fait vivre des milliers d’agriculteurs en amont et génère des milliers d’emplois dans l’aval de la filière.

Les dirigeants de Maroc Lait font état d’un repli très marqué de la consommation de l’or blanc en 2024, en partie lié à la diffusion de fausses informations sur les bienfaits du lait. Face à cette situation, l’interprofession a, encore une fois, dû rétablir l’équilibre en engageant des actions de communication intensives pour restaurer la confiance. «Le lait reste un produit essentiel, riche en protéines, vitamines et minéraux, adapté à tous les âges», rappellent-ils. Les premiers signes de reprise sont déjà perceptibles. Pour les années à venir, les professionnels affichent un optimisme prudent. «L’agriculteur reste par nature optimiste», confient-ils, en soulignant les efforts engagés en matière de gestion de l’eau, d’innovation technologique et de gouvernance. La filière bénéficie également d’une organisation de plus en plus professionnalisée, inspirée des standards du secteur privé, ce qui renforce la confiance des éleveurs. «Les bases sont en place. Avec le soutien de l’État et l’engagement de l’ensemble des acteurs, les perspectives restent positives, malgré les défis», soutient le management de Maroc Lait, qui ambitionne de relever un autre défi stratégique à moyen terme : exporter les excédents laitiers. «Pourquoi pas. Tout l’enjeu aujourd’hui est de parachever la recapitalisation du cheptel laitier, d’assurer une souveraineté sur les semences en les produisant localement et d’optimiser la productivité. Si nous atteignons ces objectifs, nous pourrons ensuite engager la prospection des marchés à l’export. L’écosystème laitier marocain en est capable», concluent-ils.
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