Le Maroc s’est imposé, en quelques années, comme l’un des candidats les plus sérieux à l’émergence d’une filière hydrogène vert compétitive à l’échelle régionale. Commission nationale de l’hydrogène dès 2019, «Offre Maroc» lancée par l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen) en 2021, cible de 53% de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2035 inscrite dans la Contribution déterminée au niveau national actualisée (NDC 3.0) : le cadre stratégique existe, et il est ambitieux.
Mais à mesure que le Royaume avance vers l’industrialisation de cette filière – en particulier dans les secteurs difficiles à décarboner que sont l’acier, les engrais et le ciment – le Rapport publié par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) pointe des manques structurels susceptibles de freiner l’investissement, la durabilité et la création de valeur locale. Intitulé «Policy Gap Assessment for the Sustainable Production and Industrial Use of Green Hydrogen in Morocco», ce travail a été mené dans le cadre du projet de préparation (Readiness) financé par le Fonds vert pour le climat (GCF), en partenariat avec le ministère de la Transition énergétique et du développement durable. Il s’appuie sur une revue de la législation nationale, un exercice de comparaison internationale, et surtout sur des données de terrain recueillies lors d’un atelier de renforcement des capacités institutionnelles organisé le 10 février 2026, auquel ont participé les principales administrations concernées par le dossier hydrogène. L’analyse est structurée autour de trois piliers : la durabilité, l’incubation – c’est-à-dire le financement et les compétences – et la création de marché. Sur chacun de ces axes, le constat est similaire : des fondations existent, mais elles n’ont pas encore été traduites en dispositifs opérationnels taillés pour les spécificités de l’hydrogène.
Un potentiel considérable, que le Royaume ne s’est pourtant pas encore donné les moyens d’encadrer : aucune norme de santé et de sécurité au travail spécifique à l’hydrogène n’existe à ce jour, pas plus qu’une stratégie de transition juste pour accompagner les travailleurs issus des secteurs à forte intensité carbone, ni d’obligation légale de concertation avec les communautés locales avant l’implantation de grands projets. Sur le plan environnemental, la Loi 49-17 relative aux études d’impact, entrée en vigueur en 2022, impose en théorie une évaluation environnementale à tout projet susceptible d’avoir des effets significatifs. Mais elle ne prévoit aucune disposition explicite pour les installations liées à l’hydrogène – électrolyseurs gourmands en eau, stockage sous haute pression, réseaux de transport exposés à des risques de fuite ou de fragilisation des canalisations.
Cette absence de critères dédiés engendre une incertitude juridique quant à la classification systématique – ou non – des projets hydrogène comme soumis à étude d’impact. Le vide est plus criant encore du côté de la certification. Contrairement à l’électricité, pour laquelle un projet de décret encadrant les certificats d’origine renouvelable est en préparation, aucun régime de certification spécifique n’existe pour l’hydrogène marocain. Le cluster marocain de l’hydrogène vert a certes engagé, avec des partenaires européens, des travaux exploratoires visant un alignement avec la directive européenne RED II, mais ces initiatives restent à un stade préliminaire, sans portée juridique. En parallèle, le standard international TÜV Rheinland H2.21 est disponible au Maroc via des organismes privés d’audit, notamment pour certains projets spécifiques comme celui porté par HydroJeel – filiale d’Innovx, elle-même issue du Groupe OCP – sur le site de Tarfaya.
Résultat : les critères de licence pour les électrolyseurs – seuils de volume, documentation technique, priorité d’accès en cas de pénurie – demeurent indéfinis. Une zone grise d’autant plus sensible que le Royaume traverse une sécheresse prolongée, avec des précipitations tombées d’environ 12 milliards de m³ à 5 milliards de m³ par an depuis 2023, mettant sous tension barrages et nappes phréatiques. Le Rapport recommande notamment que les unités de dessalement destinées aux sites de production d’hydrogène soient alimentées par des énergies renouvelables, afin que les bénéfices climatiques de l’hydrogène vert ne soient pas neutralisés par l’empreinte carbone du traitement de l’eau.
Il suggère également d’imposer un surdimensionnement des capacités de dessalement industrielles, afin qu’un volume excédentaire puisse être redirigé vers les besoins communautaires en période de stress hydrique.
Compétences et infrastructures techniques : le maillon faible
Le tissu institutionnel marocain dédié à la recherche et à l’innovation dans l’énergie – l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (Iresen), l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE), Masen, mais aussi le CNRST (Centre national pour la recherche scientifique et technique) et l’Académie Hassan II des sciences – constitue une base solide. L’Iresen pilote notamment la plateforme Green H2A avec l’OCP pour le développement des technologies d’électrolyseurs et d’ammoniac, et finance des projets collaboratifs de recherche et développement (R&D) à hauteur de 300 000 à 1 million d’euros. Mais aucun cursus de formation professionnelle ou universitaire spécifiquement dédié aux métiers de l’hydrogène – contrôle d’électrolyseurs, certification de pureté, gestion des risques process, sécurité des infrastructures – n’existe à ce jour. Le Royaume ne dispose par ailleurs d’aucun laboratoire accrédité pour tester ou valider des composants hydrogène (réservoirs sous pression, canalisations, électrolyseurs) selon les standards internationaux, contraignant les développeurs à recourir à des laboratoires étrangers, avec les délais que cela suppose.
Mais à mesure que le Royaume avance vers l’industrialisation de cette filière – en particulier dans les secteurs difficiles à décarboner que sont l’acier, les engrais et le ciment – le Rapport publié par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) pointe des manques structurels susceptibles de freiner l’investissement, la durabilité et la création de valeur locale. Intitulé «Policy Gap Assessment for the Sustainable Production and Industrial Use of Green Hydrogen in Morocco», ce travail a été mené dans le cadre du projet de préparation (Readiness) financé par le Fonds vert pour le climat (GCF), en partenariat avec le ministère de la Transition énergétique et du développement durable. Il s’appuie sur une revue de la législation nationale, un exercice de comparaison internationale, et surtout sur des données de terrain recueillies lors d’un atelier de renforcement des capacités institutionnelles organisé le 10 février 2026, auquel ont participé les principales administrations concernées par le dossier hydrogène. L’analyse est structurée autour de trois piliers : la durabilité, l’incubation – c’est-à-dire le financement et les compétences – et la création de marché. Sur chacun de ces axes, le constat est similaire : des fondations existent, mais elles n’ont pas encore été traduites en dispositifs opérationnels taillés pour les spécificités de l’hydrogène.
Un cadre social et environnemental encore à bâtir
Premier axe passé au crible : la dimension sociale. Selon les projections du ministère de l’Emploi citées dans le Rapport, le déploiement des chaînes de valeur de l’hydrogène vert pourrait générer environ 300.000 emplois directs au Maroc d’ici 2030, soit près de 10% des besoins nationaux en la matière.Un potentiel considérable, que le Royaume ne s’est pourtant pas encore donné les moyens d’encadrer : aucune norme de santé et de sécurité au travail spécifique à l’hydrogène n’existe à ce jour, pas plus qu’une stratégie de transition juste pour accompagner les travailleurs issus des secteurs à forte intensité carbone, ni d’obligation légale de concertation avec les communautés locales avant l’implantation de grands projets. Sur le plan environnemental, la Loi 49-17 relative aux études d’impact, entrée en vigueur en 2022, impose en théorie une évaluation environnementale à tout projet susceptible d’avoir des effets significatifs. Mais elle ne prévoit aucune disposition explicite pour les installations liées à l’hydrogène – électrolyseurs gourmands en eau, stockage sous haute pression, réseaux de transport exposés à des risques de fuite ou de fragilisation des canalisations.
Cette absence de critères dédiés engendre une incertitude juridique quant à la classification systématique – ou non – des projets hydrogène comme soumis à étude d’impact. Le vide est plus criant encore du côté de la certification. Contrairement à l’électricité, pour laquelle un projet de décret encadrant les certificats d’origine renouvelable est en préparation, aucun régime de certification spécifique n’existe pour l’hydrogène marocain. Le cluster marocain de l’hydrogène vert a certes engagé, avec des partenaires européens, des travaux exploratoires visant un alignement avec la directive européenne RED II, mais ces initiatives restent à un stade préliminaire, sans portée juridique. En parallèle, le standard international TÜV Rheinland H2.21 est disponible au Maroc via des organismes privés d’audit, notamment pour certains projets spécifiques comme celui porté par HydroJeel – filiale d’Innovx, elle-même issue du Groupe OCP – sur le site de Tarfaya.
Ce que dit l’atelier institutionnel
La certification hydrogène et la conformité au mécanisme carbone européen (CBAM) arrivent en deuxième position des besoins de renforcement les plus urgents identifiés par les administrations marocaines (score de 5 sur 8), juste derrière les normes de sécurité au travail. La tarification carbone et la certification des émissions se classent, elles, en quatrième position (4,67 sur 8). Or l’enjeu n’est pas seulement domestique. À partir de cette année même, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne (CBAM) intègre l’hydrogène parmi les biens à forte intensité carbone soumis à obligation de certificats, aux côtés de l’acier, du ciment, des engrais, de l’aluminium et de l’électricité. Sans système national de traçabilité et de certification aligné sur les exigences européennes, les exportateurs marocains pourraient s’exposer à des surcoûts ou à des barrières supplémentaires à l’entrée du marché communautaire, tandis que les producteurs nationaux peinent à démontrer leur conformité aux référentiels de décarbonation les plus exigeants.Permis et licences : un parcours encore non balisé
À ce jour, le Maroc ne dispose pas d’un cadre d’autorisation dédié aux projets d’hydrogène vert. Les porteurs de projets doivent composer avec un enchevêtrement de régimes généraux – environnemental, industriel, énergétique, hydraulique – sans procédure unifiée ni guichet unique adapté à la chaîne de valeur. Le décret n° 2-04-553 relatif aux installations classées, qui pourrait s’appliquer au stockage sous pression, ne mentionne pas explicitement l’hydrogène parmi les substances répertoriées, ouvrant la voie à des interprétations divergentes. Interrogées lors de l’atelier de février, les institutions ont classé la question des autorisations et de la coordination institutionnelle au troisième rang de leurs priorités (score de 4,75 sur 8). Plus frappant encore : 91% des répondants qualifient la coordination interministérielle sur le dossier hydrogène de «limitée» ou «inefficace», aucun ne la jugeant «très efficace».L’eau, ressource stratégique sous tension
La Loi 36-15 sur l’eau, pierre angulaire de la gestion hydrique moderne au Maroc, autorise l’usage industriel de l’eau ainsi que le recours au dessalement, mais plusieurs textes d’application nécessaires à son opérationnalisation restent incomplets ou en attente.Résultat : les critères de licence pour les électrolyseurs – seuils de volume, documentation technique, priorité d’accès en cas de pénurie – demeurent indéfinis. Une zone grise d’autant plus sensible que le Royaume traverse une sécheresse prolongée, avec des précipitations tombées d’environ 12 milliards de m³ à 5 milliards de m³ par an depuis 2023, mettant sous tension barrages et nappes phréatiques. Le Rapport recommande notamment que les unités de dessalement destinées aux sites de production d’hydrogène soient alimentées par des énergies renouvelables, afin que les bénéfices climatiques de l’hydrogène vert ne soient pas neutralisés par l’empreinte carbone du traitement de l’eau.
Il suggère également d’imposer un surdimensionnement des capacités de dessalement industrielles, afin qu’un volume excédentaire puisse être redirigé vers les besoins communautaires en période de stress hydrique.
Financement : des instruments réels, mais concentrés sur l’export
Sur le plan du financement, le Maroc a mobilisé plusieurs leviers significatifs. La circulaire n° 03/2024 relative à l’«Offre Maroc» a structuré la gouvernance du dispositif autour de Masen et d’un comité de pilotage dédié, tandis que la Charte de l’investissement intègre l’hydrogène vert parmi les secteurs prioritaires, ouvrant droit à des exonérations de TVA et de droits de douane sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Le premier appel du dispositif «Offre Maroc» a permis de retenir cinq investisseurs nationaux et internationaux pour six projets dans les régions du Sud du Royaume, représentant un engagement cumulé de 32,5 milliards de dollars. Le Partenariat énergétique maroco-allemand (Parema) a, par ailleurs, mobilisé une enveloppe de subvention de 270 millions d’euros auprès de la KfW (Banque allemande de développement) pour soutenir des projets pilotes Power-to-X, dont une centrale de référence d’une capacité d’électrolyse de 100 MW (mégawatts) pilotée par Masen. C’est là que le bât blesse : contrairement à des marchés matures comme l’Allemagne, où subventions à l’investissement et mécanismes de soutien au prix sont la norme, le Maroc n’a pas encore mis en place de mécanisme direct de soutien en dépenses d’investissement (Capex) ou en dépenses de fonctionnement (Opex) spécifiquement destiné aux applications industrielles domestiques de l’hydrogène. Les critères d’éligibilité aux financements climatiques existants favorisent structurellement les mégaprojets d’exportation, au détriment d’applications locales comme l’acier vert ou les engrais.Ce que dit l’atelier institutionnel
57% des institutions publiques interrogées citent l’accès aux mécanismes de finance climatique internationale comme le domaine où le renforcement de capacités serait le plus utile – de loin la réponse la plus fréquente. 42% des institutions s’estiment «non prêtes» à accéder à ces mécanismes ou à y contribuer ; aucune ne se juge pleinement préparée sur l’ensemble des dimensions concernées.Compétences et infrastructures techniques : le maillon faible
Le tissu institutionnel marocain dédié à la recherche et à l’innovation dans l’énergie – l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (Iresen), l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE), Masen, mais aussi le CNRST (Centre national pour la recherche scientifique et technique) et l’Académie Hassan II des sciences – constitue une base solide. L’Iresen pilote notamment la plateforme Green H2A avec l’OCP pour le développement des technologies d’électrolyseurs et d’ammoniac, et finance des projets collaboratifs de recherche et développement (R&D) à hauteur de 300 000 à 1 million d’euros. Mais aucun cursus de formation professionnelle ou universitaire spécifiquement dédié aux métiers de l’hydrogène – contrôle d’électrolyseurs, certification de pureté, gestion des risques process, sécurité des infrastructures – n’existe à ce jour. Le Royaume ne dispose par ailleurs d’aucun laboratoire accrédité pour tester ou valider des composants hydrogène (réservoirs sous pression, canalisations, électrolyseurs) selon les standards internationaux, contraignant les développeurs à recourir à des laboratoires étrangers, avec les délais que cela suppose.
