Les talents ne manquent pas, les opportunités si
À rebours d’une idée largement répandue, M. Kettani ne voit pas dans les territoires un déficit de compétences, mais plutôt un déficit d’opportunités. «Le Maroc produit des talents à travers tout le pays. Dès lors qu’on met en place un foyer d’excellence et l’équipement qui va avec, les talents apparaissent et trouvent les solutions pour développer leurs propres opportunités économiques», affirme-t-il. Les exemples existent déjà. Des développeurs, designers, consultants ou spécialistes du marketing digital travaillent depuis des villes moyennes pour des clients installés au Maroc, en Europe ou en Amérique du Nord. «Avec une bonne connexion, beaucoup de jeunes marocains répondent déjà à de la demande nationale et internationale.» Autrement dit, la distance géographique devient progressivement un obstacle moins déterminant que l’accès au numérique et aux compétences. Pour Ali Kettani, la clé du changement réside avant tout dans la formation. «Le système doit aller vers les jeunes et non pas attirer les jeunes vers les grands centres urbains», défend l’invité de «L’Info en Face». Au-delà des compétences techniques, il plaide pour une approche davantage orientée vers la résolution de problèmes concrets. Grâce aux outils d’intelligence artificielle et au développement du «no code», un jeune entrepreneur peut aujourd’hui concevoir des solutions sans disposer d’un parcours d’ingénieur ou de plusieurs années d’expérience. Et de noter qu’aujourd’hui, avec quelques semaines de formation, un jeune peut proposer une solution à une petite entreprise. La barrière à l’entrée est beaucoup plus accessible qu’avant. Cette évolution pourrait ouvrir l’entrepreneuriat technologique à un public beaucoup plus large, notamment dans les régions.
Penser local avant de penser «licorne»
L’autre idée forte défendue par le spécialiste consiste à changer de regard sur les startups. Le débat public se focalise souvent sur les levées de fonds spectaculaires ou les entreprises valorisées à plusieurs milliards de dollars. Une vision qui, selon lui, masque l’essentiel. «Il y a beaucoup à faire sur des solutions locales plus modestes», alerte l’expert. Un jeune installé à Béni Mellal, Oujda, Errachidia ou Guelmim peut parfaitement développer une solution destinée à un exploitant agricole, une coopérative, un hôtel ou une PME industrielle. L’objectif n’est pas, dans un premier temps, de conquérir le monde, mais de répondre efficacement à un besoin identifié. C’est dans cette optique que l’invité propose : «Il faut d’abord faire des choses qui marchent autour de soi. Ensuite, il sera naturel de les répliquer ailleurs.» Une approche qui pourrait certainement favoriser l’émergence de centaines de petites entreprises innovantes profondément ancrées dans leur territoire.
Le rôle décisif des entreprises
Si l’État doit poursuivre ses investissements dans les infrastructures numériques et la formation, Ali Kettani estime que le secteur privé a désormais un rôle déterminant à jouer. Les entreprises, observe-t-il, sont nombreuses à vouloir intégrer l’intelligence artificielle dans leurs activités sans toujours disposer des compétences nécessaires. «Le privé a un besoin énorme. Beaucoup d’entreprises savent qu’elles doivent intégrer l’intelligence artificielle, mais ne savent pas encore comment le faire», note l’invité. Il appelle ainsi à renforcer les passerelles entre les centres de formation, les incubateurs et les entreprises afin de faciliter l’insertion des jeunes talents. Autre enjeu : mieux faire connaître les compétences disponibles dans les différentes régions. «On ne peut pas former 200.000 jeunes sans avoir une idée des débouchés. Il faut mettre en face les ressources et les utilisateurs», souligne le spécialiste en financement des startups et des PME.
Les territoires, futurs moteurs de l’innovation ?
Pour le banquier d’affaires, les prochaines années pourraient profondément modifier la géographie de l’innovation au Maroc. Agriculture, tourisme, artisanat, logistique, santé ou industrie : tous ces secteurs offrent un vaste champ d’application à l’intelligence artificielle et aux outils numériques. «Les futurs relais de croissance technologique peuvent se trouver dans les territoires», insiste-t-il. Encore faut-il accompagner cette mutation en tenant compte des spécificités économiques de chaque région. Les besoins d’Agadir ne sont pas ceux de Fès, de Nador ou de Laâyoune, rappelle-t-il. Les programmes de formation devront donc être conçus au plus près des réalités locales afin de favoriser l’émergence de solutions adaptées. Au fond, Ali Kettani invite à dépasser l’image d’un entrepreneuriat exclusivement concentré dans les grands centres urbains. Selon lui, la prochaine génération d’entrepreneurs pourrait émerger là où les besoins sont les plus concrets, au plus près des exploitations agricoles, des ateliers artisanaux, des PME industrielles ou des opérateurs touristiques. À condition que l’écosystème suive. Car si les talents sont déjà présents dans les territoires, leur permettre d’innover, de créer de la valeur et des emplois suppose désormais d’y faire converger infrastructures, formation, financement et entreprises. C’est à ce prix que les territoires pourront devenir les nouveaux moteurs de la croissance entrepreneuriale du Royaume.
Ali Kettani : «Les futurs relais de croissance technologique peuvent se trouver dans les territoires»
Banquier d’affaires et spécialiste du financement des startups et des PME au Maroc et en Afrique, Ali Kettani estime que l’intelligence artificielle peut accélérer l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs dans les régions, à condition de réunir les infrastructures, les compétences et les financements nécessaires.
Le Matin : Vous affirmez que l’intelligence artificielle constitue une nouvelle révolution économique. Pourquoi ?
Ali Kettani : Après le téléphone mobile et Internet, nous vivons une troisième révolution technologique. L’intelligence artificielle (IA) accélère la transformation numérique de tous les secteurs. Le Maroc ne peut pas rester à l’écart. En revanche, contrairement aux précédentes révolutions, elle nécessite des infrastructures plus importantes et une mobilisation collective de l’État, des entreprises et des acteurs de la formation.
Vous estimez pourtant que les territoires disposent déjà du principal atout : les talents ?
Le Maroc produit des talents partout. Dès qu’on met en place un foyer d’excellence et les équipements nécessaires, les compétences émergent naturellement. Avec une bonne connexion, beaucoup de jeunes travaillent déjà pour des clients au Maroc ou à l’étranger. Notre défi n’est pas de créer le talent, mais de lui donner les moyens de s’exprimer.
Que manque-t-il aujourd’hui pour transformer ce potentiel en entreprises ?
La formation est le premier levier. Il faut aller vers les jeunes et non les obliger à rejoindre les grands centres urbains. Les outils d’intelligence artificielle rendent aujourd’hui l’innovation beaucoup plus accessible. Avec quelques semaines de formation et une bonne compréhension d’un besoin, un jeune peut déjà proposer des solutions concrètes à une PME, à une coopérative ou à une exploitation agricole.
Les régions peuvent-elles devenir de véritables écosystèmes entrepreneuriaux ?
Oui, mais elles ne doivent pas chercher à copier les grandes métropoles. Chaque territoire possède ses propres besoins économiques. À Agadir, on peut imaginer des solutions autour de l’agriculture ou de la pêche. À Marrakech, autour du tourisme. À Fès, autour de l’artisanat. L’innovation doit partir des réalités locales.
Vous invitez aussi à changer notre regard sur les startups...
On parle souvent des grandes levées de fonds et des entreprises qui deviennent des licornes. Mais il y a énormément à faire avec des solutions locales plus modestes. Pour moi, un jeune entrepreneur doit d’abord résoudre un problème autour de lui, créer de la valeur dans son territoire, puis répliquer son modèle ailleurs. C’est ainsi que naissent les entreprises solides.
Quel rôle le secteur privé doit-il jouer dans cette dynamique ?
Il est essentiel. Les entreprises savent qu’elles doivent intégrer l’intelligence artificielle, mais elles manquent souvent de compétences. Elles doivent donc participer davantage à la formation, accueillir des jeunes, créer des passerelles avec les centres de formation et accompagner l’émergence de nouveaux talents. Le secteur privé a besoin de ces compétences autant que les jeunes ont besoin d’opportunités.
Le financement reste-t-il un frein au développement des jeunes entreprises innovantes ?
Le financement est important, mais ce n’est pas le premier obstacle. Beaucoup de projets nécessitent des investissements relativement modestes. Ce qu’il faut surtout, c’est permettre aux entrepreneurs de tester leurs solutions sur leur marché local, de démontrer leur viabilité, puis de grandir progressivement. Les financements suivront plus facilement lorsqu’un modèle économique fonctionne.
Êtes-vous optimiste pour les prochaines années ?
Oui, parce que nous avons les talents et une véritable prise de conscience autour de l’IA et de la transformation numérique. Si nous réussissons à connecter les infrastructures, la formation, le financement et les besoins des entreprises, les futurs relais de croissance technologique pourront émerger des territoires. Et ce sont ces milliers d’initiatives locales qui feront la différence.
Paroles d’entrepreneurs
Youssef, fondateur d’une jeune entreprise AgriTech : «Quand j’ai lancé mon projet, beaucoup me conseillaient de partir à Casablanca. Finalement, j’ai choisi de rester dans ma région parce que mes futurs clients étaient ici : les agriculteurs. Aujourd’hui, nous développons des outils numériques qui les aident à mieux suivre leurs cultures et à gagner du temps. Être sur le terrain nous permet de comprendre leurs besoins et d’adapter rapidement nos solutions. Je suis convaincu qu’on peut créer une entreprise innovante sans quitter son territoire.»Salma, entrepreneure dans les services numériques : «Au début, je pensais que les opportunités se trouvaient uniquement dans les grandes villes. Puis j’ai découvert que je pouvais travailler à distance avec des entreprises partout au Maroc. Grâce aux outils numériques et à l’intelligence artificielle, nous avons pu automatiser certaines tâches et développer notre activité sans déménager. Aujourd’hui, notre plus grand défi n’est plus la distance, mais le recrutement de profils qualifiés.»
Hamza, développeur et auto-entrepreneur : «J’ai commencé en freelance depuis ma ville, avec un simple ordinateur et une bonne connexion Internet. Mes premiers clients étaient marocains, puis j’ai travaillé avec des entreprises en Europe. Ce qui change aujourd’hui, c’est que les outils d’intelligence artificielle permettent d’aller beaucoup plus vite et d’offrir davantage de services. Beaucoup de jeunes pensent encore qu’il faut partir pour réussir. Moi, je crois qu’on peut construire son activité là où l’on vit, à condition d’avoir accès à la formation et à un bon accompagnement.»
