Le vieillissement n’est plus une projection statistique. Il est désormais une réalité sociale, palpable, qui traverse silencieusement les foyers marocains. En l’espace de dix ans, la population des plus de 60 ans est passée de 3,2 à 5 millions, une progression fulgurante qui redessine la pyramide des âges et, avec elle, les équilibres économiques et sociaux du pays. À horizon 2050, près d’un Marocain sur quatre sera senior. Une transformation qui ne se limite pas à une question démographique : elle interroge la capacité du modèle marocain à absorber ce basculement, sans rupture sociale. Car derrière la montée en puissance de cette «population grise» se cache une réalité autrement plus contrastée. Le vieillissement, au Maroc, rime encore largement avec précarité. Plus d’un senior sur deux ne dispose d’aucun revenu stable, tandis que l’accès aux soins reste inégal, fragmenté, souvent coûteux. Les femmes, en particulier, concentrent les vulnérabilités : faibles pensions, isolement, analphabétisme, dépendance économique. Cette fragilité sociale s’inscrit dans un contexte de mutation profonde des solidarités. Longtemps, la famille a constitué le socle de la prise en charge des aînés. Mais ce modèle, sans disparaître, se transforme. Les ménages se réduisent, les trajectoires professionnelles s’internationalisent, et la cohabitation intergénérationnelle recule. «Nous restons un pays très attaché à ses valeurs familiales, mais la réalité change», observe Tarik Hajji, entrepreneur et co-fondateur de Tiqqa, invité de «L'Info en Face». Selon lui, les seniors vivent de plus en plus seuls, et il faut être lucide : la famille ne peut plus tout absorber. C’est précisément dans cet espace de tension – entre héritage culturel et mutation sociale – que s’esquisse une nouvelle économie : la silver economy.
Pour Tarik Hajji, entrepreneur engagé dans ce secteur, l’enjeu dépasse la simple logique de marché. «La silver economy ne doit pas être une gestion de fin de vie», insiste-t-il. «À partir de 60 ans, un Marocain a en moyenne encore 24 ans à vivre. C’est une nouvelle étape, pas une sortie de la vie active.» Ce déplacement du regard est central. Il suppose de considérer les seniors non comme des bénéficiaires passifs de soins, mais comme des acteurs à part entière – consommateurs, contributeurs, détenteurs d’un capital d’expérience.
Au Maroc, cette prudence trouve un écho particulier. D’une part, la fracture numérique demeure une réalité. Une grande partie des seniors reste éloignée des usages digitaux, faute d’équipement, de formation ou de familiarité avec les outils. D’autre part, la culture marocaine reste profondément ancrée dans la relation humaine, la proximité et l’interaction directe. Dès lors, l’enjeu n’est pas tant d’importer des modèles technologiques clés en main que de les adapter finement au contexte local. Cela suppose de penser des interfaces simplifiées, des dispositifs hybrides mêlant digital et accompagnement humain, et surtout, de ne pas céder à une vision technocentrée du vieillissement. Car si la technologie peut faciliter, accélérer, sécuriser, elle ne saurait, à elle seule, répondre à la complexité du vieillissement. Entre promesse d’innovation et nécessité de préserver le lien social, la silver economy marocaine devra trouver sa propre voie : celle d’un équilibre, où la technologie reste au service de l’humain – et non l’inverse.
Au fond, la question dépasse l’économie. Elle touche à la manière dont une société regarde ses aînés. Le Maroc est à un carrefour. Il peut subir le vieillissement, en laissant s’aggraver les inégalités et les fragilités. Ou bien l’anticiper, en transformant cette mutation en opportunité. Car derrière les chiffres, il y a une réalité simple : vieillir n’est plus l’exception, mais la norme à venir. Reste à savoir si cette longévité sera synonyme de dépendance... ou de renaissance.
: À la croisée des enjeux démographiques, économiques et sociétaux, la Silver Economy reste encore à structurer au Maroc. Pour Tarik Hajji, entrepreneur engagé dans ce secteur, l’urgence est autant de changer de regard sur le vieillissement que de faire émerger un modèle marocain, porté par l’initiative privée et adapté aux réalités du pays.
Justement, faut-il s’inspirer des modèles européens, souvent très dépendants de l’État ?
Je ne crois pas à un modèle basé sur des subventions publiques, comme en Europe. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Au Maroc, nous devons inventer notre propre approche, fondée sur nos valeurs et nos contraintes. L’État peut jouer un rôle de facilitateur – notamment en matière de formation ou de cadre réglementaire – mais la dynamique doit venir du secteur privé. C’est à lui d’investir, d’innover et de structurer cette économie.
Vous insistez sur la nécessité de changer de regard sur les seniors. Pourquoi ?
Parce qu’il y a un véritable changement de paradigme à opérer. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), à partir de 60 ans, un Marocain a en moyenne encore 24 ans à vivre. Ce n’est pas une fin de vie, c’est une nouvelle étape. Or, partout dans le monde, la Silver Economy est souvent pensée sous l’angle de la dépendance et de la santé. Nous pensons, au contraire, qu’il faut remettre au centre la notion de vie, d’épanouissement et d’activité. Les seniors ont des envies, des projets, une expertise. Il faut leur permettre de rester actifs et engagés.
Mais la réalité socio-économique montre aussi une population vulnérable...
Bien sûr, il ne faut pas la nier. Une partie des seniors souffre de maladies chroniques ou de situations de dépendance. Mais il ne faut pas généraliser. Tous les seniors ne sont pas dépendants. Il existe une grande diversité de profils : certains sont très actifs, d’autres plus fragiles. Si l’on veut construire une silver economy pertinente, il faut sortir de cette vision uniforme et proposer des solutions adaptées à cette diversité.
C’est dans cette logique que vous avez lancé Tiqqa. De quoi s’agit-il concrètement ?
Tiqqa est une offre de services complète, 100% marocaine, dédiée aux personnes âgées de 60 ans et plus. L’idée est de gérer à 360 degrés leur quotidien, en combinant technologie et accompagnement humain. Nous proposons aujourd’hui une trentaine de services : santé, conciergerie, activités sociales, accompagnement administratif... Le tout pour un abonnement de 199 dirhams par mois. Mais le cœur de notre offre, ce sont les activités. Nous avons créé 12 clubs Tiqqa : sport, voyage, cuisine, langues... L’objectif est de recréer du lien social et de permettre aux seniors de rester actifs.
La santé reste néanmoins un pilier important de votre dispositif ?
Oui, mais ce n’est pas le seul. Par exemple, nous garantissons une ambulance avec urgentiste en 30 à 40 minutes, ou un avis médical en 5 à 10 minutes, 24h/24. Nous proposons aussi des visites médicales à domicile gratuites une fois par trimestre, ainsi que des services infirmiers. Mais encore une fois, l’objectif n’est pas seulement de soigner, c’est de permettre de vivre mieux.
Votre modèle économique repose uniquement sur l’abonnement. Pourquoi ce choix ?
Parce que nous voulons que notre client soit l’abonné, et uniquement lui. Nous ne prenons aucune commission sur les partenaires. C’est un choix fort, qui garantit une relation transparente. Tout est inclus dans l’abonnement, sauf certains services spécifiques comme l’aide ménagère. Cela change complètement la logique par rapport aux modèles existants.
Avez-vous atteint l’équilibre financier ?
Pas encore, mais nous savons précisément où se situe notre point d’équilibre. Et nous sommes confiants pour l’atteindre d’ici fin 2026. Nous avons déjà des partenariats B2B avec des entreprises qui proposent Tiqqa à leurs employés ou retraités. C’est un levier important de croissance, en plus du B2C.
Quel rôle joue la technologie, notamment l’intelligence artificielle, dans votre modèle ?
La technologie est un levier, mais elle ne remplace pas l’humain. Nous avons développé un agent IA, le «Mardé» ou la «Mardia», capable d’interagir avec les utilisateurs et de gérer certaines demandes. Mais aujourd’hui, nous avons fait le choix de ne pas mettre l’IA au cœur de l’expérience utilisateur. Elle est très présente en back-office, pour analyser les données et améliorer les services, mais en front, elle reste complémentaire.
Peut-on parler d’un modèle exportable ?
Absolument. Mais la priorité est d’abord de construire un modèle solide au Maroc. Si nous réussissons, nous pourrons ensuite envisager un déploiement à l’international, avec un véritable «made in Morocco» de la Silver Economy.
En définitive, quel est votre objectif ?
Changer la manière dont on perçoit le vieillissement. Faire en sorte que les 60 ans et plus soient synonymes de liberté, d’activité et de dignité. La Silver Economy ne doit pas être une réponse à la dépendance, mais une opportunité de redonner du sens à cette nouvelle phase de vie.
Une opportunité économique encore inachevée
À première vue, le vieillissement pourrait apparaître comme une contrainte. Il est aussi, potentiellement, un levier. La consommation des seniors devrait atteindre 646 milliards de dirhams à l’horizon 2050. À l’échelle mondiale, cette classe d’âge représente déjà un poids économique considérable, porté par une double dynamique : davantage de temps disponible et un capital accumulé sur plusieurs décennies. Mais au Maroc, cette économie reste encore largement à structurer. L’offre est dispersée, souvent inaccessible, et rarement pensée de manière globale. La silver economy existe, mais elle n’est pas encore un écosystème.Pour Tarik Hajji, entrepreneur engagé dans ce secteur, l’enjeu dépasse la simple logique de marché. «La silver economy ne doit pas être une gestion de fin de vie», insiste-t-il. «À partir de 60 ans, un Marocain a en moyenne encore 24 ans à vivre. C’est une nouvelle étape, pas une sortie de la vie active.» Ce déplacement du regard est central. Il suppose de considérer les seniors non comme des bénéficiaires passifs de soins, mais comme des acteurs à part entière – consommateurs, contributeurs, détenteurs d’un capital d’expérience.
Entreprendre pour réinventer le vieillissement
Dans ce paysage encore incertain, l’entrepreneuriat apparaît comme un moteur d’expérimentation. Faute d’un cadre public structurant, ce sont les initiatives privées qui esquissent les contours d’un modèle émergent. C’est le cas de Tiqqa, une plateforme développée autour d’une idée simple : ne pas réduire le vieillissement à la santé. «Le cœur de notre offre, ce sont les activités», explique Tarik Hajji. «Le sport, les voyages, les rencontres, l’apprentissage... Il s’agit de permettre aux seniors de rester pleinement connectés à la vie.» Derrière cette approche, une conviction : le vieillissement ne doit pas être synonyme de retrait, mais de transformation. Une vision qui trouve un écho concret dans les usages. Fatima, 62 ans, retraitée à Casablanca, raconte cette transition avec une lucidité désarmante. «Mes enfants vivent à l’étranger. Avant, je dépendais d’eux pour beaucoup de choses. Mais aujourd’hui, ce que je veux, ce n’est pas qu’on s’occupe de moi. C’est rester indépendante. Continuer à sortir, apprendre, voir du monde.» Son témoignage traduit une aspiration croissante : celle d’une autonomie choisie, même lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte de fragilité. À l’autre bout de la chaîne familiale, le regard est différent. Youssef, installé en France, évoque une inquiétude familière à de nombreux Marocains de l’étranger. «Le plus difficile, c’est la distance. On culpabilise. On ne peut pas être là au quotidien. Avoir des services fiables sur place, c’est une forme de relais.» Entre ces deux réalités – le besoin d’autonomie des parents et l’impossibilité de présence des enfants – se dessine un nouveau rôle pour les services et les entreprises.La technologie, entre promesse et prudence
Dans cette recomposition du vieillissement, la technologie s’impose progressivement comme un levier incontournable. Téléassistance, plateformes de services, objets connectés de santé, intelligence artificielle : les solutions se multiplient, portées par une promesse forte, celle de prolonger l’autonomie des seniors tout en sécurisant leur quotidien. À l’échelle internationale, certains modèles ont fait le pari d’une technologisation avancée du vieillissement. Au Royaume-Uni ou aux États-Unis, l’IA, la télémédecine ou encore les dispositifs de surveillance à distance occupent désormais une place centrale dans les politiques de prise en charge. L’objectif est clair : optimiser les coûts, compenser le manque de personnel et fluidifier les parcours de soins. Mais cette approche, si elle séduit par son efficacité, soulève aussi des interrogations sur la place laissée à l’humain. Car vieillir ne relève pas uniquement d’un enjeu fonctionnel ou médical, mais aussi d’un besoin de lien, de présence et de reconnaissance. «L’IA est un levier puissant, mais elle ne remplace pas l’humain», insiste Tarik Hajji. «Elle doit venir en complément, pas se substituer à la relation. »Au Maroc, cette prudence trouve un écho particulier. D’une part, la fracture numérique demeure une réalité. Une grande partie des seniors reste éloignée des usages digitaux, faute d’équipement, de formation ou de familiarité avec les outils. D’autre part, la culture marocaine reste profondément ancrée dans la relation humaine, la proximité et l’interaction directe. Dès lors, l’enjeu n’est pas tant d’importer des modèles technologiques clés en main que de les adapter finement au contexte local. Cela suppose de penser des interfaces simplifiées, des dispositifs hybrides mêlant digital et accompagnement humain, et surtout, de ne pas céder à une vision technocentrée du vieillissement. Car si la technologie peut faciliter, accélérer, sécuriser, elle ne saurait, à elle seule, répondre à la complexité du vieillissement. Entre promesse d’innovation et nécessité de préserver le lien social, la silver economy marocaine devra trouver sa propre voie : celle d’un équilibre, où la technologie reste au service de l’humain – et non l’inverse.
Un modèle à inventer
Reste une question structurante : qui doit porter la silver economy ? Pour Tarik Hajji, la réponse est sans ambiguïté : «Je ne crois pas à un modèle entièrement subventionné. L’État doit faciliter, créer les conditions, mais la dynamique doit venir du secteur privé.» Cette vision s’inscrit dans un contexte budgétaire contraint, où les priorités publiques – emploi des jeunes, infrastructures, éducation – limitent la capacité d’intervention directe. Mais elle pose aussi les bases d’un modèle hybride, où l’innovation privée s’articule avec un cadre public incitatif.Au fond, la question dépasse l’économie. Elle touche à la manière dont une société regarde ses aînés. Le Maroc est à un carrefour. Il peut subir le vieillissement, en laissant s’aggraver les inégalités et les fragilités. Ou bien l’anticiper, en transformant cette mutation en opportunité. Car derrière les chiffres, il y a une réalité simple : vieillir n’est plus l’exception, mais la norme à venir. Reste à savoir si cette longévité sera synonyme de dépendance... ou de renaissance.
: À la croisée des enjeux démographiques, économiques et sociétaux, la Silver Economy reste encore à structurer au Maroc. Pour Tarik Hajji, entrepreneur engagé dans ce secteur, l’urgence est autant de changer de regard sur le vieillissement que de faire émerger un modèle marocain, porté par l’initiative privée et adapté aux réalités du pays.
Tarik Hajji, entrepreneur et co fondateur de Tiqqa : La Silver Economy ne doit pas être une gestion de fin de vie, mais un nouveau départ
Le Matin : Vous ouvrez le débat sur la Silver Economy dans un contexte de vieillissement accéléré de la population. Comment définir ce secteur aujourd’hui au Maroc ?
Tarik Hajji :
Justement, faut-il s’inspirer des modèles européens, souvent très dépendants de l’État ?
Je ne crois pas à un modèle basé sur des subventions publiques, comme en Europe. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Au Maroc, nous devons inventer notre propre approche, fondée sur nos valeurs et nos contraintes. L’État peut jouer un rôle de facilitateur – notamment en matière de formation ou de cadre réglementaire – mais la dynamique doit venir du secteur privé. C’est à lui d’investir, d’innover et de structurer cette économie.
Vous insistez sur la nécessité de changer de regard sur les seniors. Pourquoi ?
Parce qu’il y a un véritable changement de paradigme à opérer. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), à partir de 60 ans, un Marocain a en moyenne encore 24 ans à vivre. Ce n’est pas une fin de vie, c’est une nouvelle étape. Or, partout dans le monde, la Silver Economy est souvent pensée sous l’angle de la dépendance et de la santé. Nous pensons, au contraire, qu’il faut remettre au centre la notion de vie, d’épanouissement et d’activité. Les seniors ont des envies, des projets, une expertise. Il faut leur permettre de rester actifs et engagés.
Mais la réalité socio-économique montre aussi une population vulnérable...
Bien sûr, il ne faut pas la nier. Une partie des seniors souffre de maladies chroniques ou de situations de dépendance. Mais il ne faut pas généraliser. Tous les seniors ne sont pas dépendants. Il existe une grande diversité de profils : certains sont très actifs, d’autres plus fragiles. Si l’on veut construire une silver economy pertinente, il faut sortir de cette vision uniforme et proposer des solutions adaptées à cette diversité.
C’est dans cette logique que vous avez lancé Tiqqa. De quoi s’agit-il concrètement ?
Tiqqa est une offre de services complète, 100% marocaine, dédiée aux personnes âgées de 60 ans et plus. L’idée est de gérer à 360 degrés leur quotidien, en combinant technologie et accompagnement humain. Nous proposons aujourd’hui une trentaine de services : santé, conciergerie, activités sociales, accompagnement administratif... Le tout pour un abonnement de 199 dirhams par mois. Mais le cœur de notre offre, ce sont les activités. Nous avons créé 12 clubs Tiqqa : sport, voyage, cuisine, langues... L’objectif est de recréer du lien social et de permettre aux seniors de rester actifs.
La santé reste néanmoins un pilier important de votre dispositif ?
Oui, mais ce n’est pas le seul. Par exemple, nous garantissons une ambulance avec urgentiste en 30 à 40 minutes, ou un avis médical en 5 à 10 minutes, 24h/24. Nous proposons aussi des visites médicales à domicile gratuites une fois par trimestre, ainsi que des services infirmiers. Mais encore une fois, l’objectif n’est pas seulement de soigner, c’est de permettre de vivre mieux.
Votre modèle économique repose uniquement sur l’abonnement. Pourquoi ce choix ?
Parce que nous voulons que notre client soit l’abonné, et uniquement lui. Nous ne prenons aucune commission sur les partenaires. C’est un choix fort, qui garantit une relation transparente. Tout est inclus dans l’abonnement, sauf certains services spécifiques comme l’aide ménagère. Cela change complètement la logique par rapport aux modèles existants.
Avez-vous atteint l’équilibre financier ?
Pas encore, mais nous savons précisément où se situe notre point d’équilibre. Et nous sommes confiants pour l’atteindre d’ici fin 2026. Nous avons déjà des partenariats B2B avec des entreprises qui proposent Tiqqa à leurs employés ou retraités. C’est un levier important de croissance, en plus du B2C.
Quel rôle joue la technologie, notamment l’intelligence artificielle, dans votre modèle ?
La technologie est un levier, mais elle ne remplace pas l’humain. Nous avons développé un agent IA, le «Mardé» ou la «Mardia», capable d’interagir avec les utilisateurs et de gérer certaines demandes. Mais aujourd’hui, nous avons fait le choix de ne pas mettre l’IA au cœur de l’expérience utilisateur. Elle est très présente en back-office, pour analyser les données et améliorer les services, mais en front, elle reste complémentaire.
Peut-on parler d’un modèle exportable ?
Absolument. Mais la priorité est d’abord de construire un modèle solide au Maroc. Si nous réussissons, nous pourrons ensuite envisager un déploiement à l’international, avec un véritable «made in Morocco» de la Silver Economy.
En définitive, quel est votre objectif ?
Changer la manière dont on perçoit le vieillissement. Faire en sorte que les 60 ans et plus soient synonymes de liberté, d’activité et de dignité. La Silver Economy ne doit pas être une réponse à la dépendance, mais une opportunité de redonner du sens à cette nouvelle phase de vie.
Le modèle français : une silver economy sous perfusion publique
Souvent cité en référence, le modèle français de la silver economy repose sur une forte implication de l’État, à travers un ensemble de dispositifs fiscaux et sociaux destinés à soutenir la prise en charge des personnes âgées. Crédit d’impôt pour les services à domicile, aides à la dépendance, financement d’établissements spécialisés : la puissance publique joue un rôle central dans l’organisation du secteur. Ce modèle a permis de structurer une offre relativement dense, notamment en matière d’aide à domicile, de téléassistance et d’hébergement en établissements spécialisés. Il a également favorisé l’émergence d’un tissu d’entreprises et d’acteurs associatifs, contribuant à professionnaliser les métiers du «care». Mais cette architecture montre aujourd’hui ses limites. Son coût élevé pèse lourdement sur les finances publiques, dans un contexte de vieillissement accéléré. Par ailleurs, les établissements d’hébergement, souvent perçus comme impersonnels et coûteux, font l’objet de critiques croissantes, révélant les tensions d’un modèle centré sur la prise en charge plutôt que sur l’autonomie. Pour Tarik Hajji, cette expérience doit servir de point d’alerte plutôt que de modèle à reproduire : «Je ne crois pas à un système entièrement subventionné. Il n’est pas soutenable à long terme.»
Dans le contexte marocain, où les marges budgétaires sont plus limitées et les solidarités familiales encore structurantes, la tentation d’un copier-coller apparaît peu réaliste. Le défi consiste plutôt à s’inspirer de certaines bonnes pratiques – formation, structuration des services, professionnalisation – tout en évitant les déséquilibres d’un modèle trop dépendant de la dépense publique.
Dans le contexte marocain, où les marges budgétaires sont plus limitées et les solidarités familiales encore structurantes, la tentation d’un copier-coller apparaît peu réaliste. Le défi consiste plutôt à s’inspirer de certaines bonnes pratiques – formation, structuration des services, professionnalisation – tout en évitant les déséquilibres d’un modèle trop dépendant de la dépense publique.
Silver economy : un marché émergent aux contours encore flous
La silver economy désigne l’ensemble des activités économiques liées aux besoins des seniors : santé, services à domicile, logement, loisirs, mobilité ou encore numérique. Au Maroc, ce marché est encore en construction. L’offre reste fragmentée, souvent portée par des initiatives privées isolées, sans véritable structuration globale. Pourtant, le potentiel est considérable. À horizon 2050, la consommation des seniors pourrait dépasser les 600 milliards de dirhams, faisant de cette population un acteur économique de premier plan. Le défi consiste désormais à transformer ce potentiel en écosystème, capable de concilier accessibilité, innovation et respect des spécificités culturelles marocaines.
