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Vendredi 28 Août 2026
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Eau virtuelle : Les exportations agricoles marocaines vers l'UE coûtent-elles de la croissance au Maroc ?

Une étude économétrique publiée dans la revue «Economies» (MDPI) apporte une réponse chiffrée à une question sensible pour un pays en stress hydrique structurel : sur la période 1986-2023, chaque hausse de 1% du volume d'eau virtuelle exporté vers l'Union européenne est associée à un recul immédiat de 0,057% du PIB marocain. Plus encore, l'étude conclut que cette relation négative persiste aussi sur le long terme, tandis que l'investissement s'impose comme le principal moteur de la croissance.

Le secteur agricole reste un pilier macroéconomique stratégique du Maroc : il représente environ 12% du PIB national, mais mobilise plus de 80% de la consommation d'eau du pays.
Le secteur agricole reste un pilier macroéconomique stratégique du Maroc : il représente environ 12% du PIB national, mais mobilise plus de 80% de la consommation d'eau du pays.

Le résultat central de l'étude est sans ambiguïté: l'augmentation des exportations agricoles marocaines à forte teneur en eau est associée négativement à la performance économique du pays, aussi bien à court qu'à long terme. Les auteurs se gardent toutefois d'y voir une relation de causalité stricte. Pour parvenir à ce constat, quatre chercheurs de l'Université Sultan Moulay Slimane de Béni Mellal ont construit un modèle ARDL (AutoRegressive Distributed Lag) reliant le produit intérieur brut (PIB) réel marocain à trois variables: le volume d'eau virtuelle exporté vers l'Union européenne (UE), la formation brute de capital fixe et la valeur ajoutée agricole, tout en neutralisant le choc exceptionnel de la pandémie de la Covid-19 en 2020.

Le test de cointégration aux bornes, pierre angulaire de la méthode ARDL, confirme d'abord l'existence d'une relation stable de long terme entre ces variables: la statistique «F» obtenue, de 15,51, dépasse très largement le seuil critique supérieur de 4,194 fixé au niveau de 5%. Une fois cette relation d'ensemble établie, l'étude distingue plusieurs dynamiques.

À court terme, une hausse de 1% du volume d'eau virtuelle exporté est associée à un recul d'environ 0,057% du PIB la même année, un résultat statistiquement significatif au seuil de 1%. Les auteurs précisent toutefois qu'il s'agit d'une association statistique et non d'un effet de causalité directement démontré. À long terme, la relation entre les exportations d'eau virtuelle et la croissance reste par ailleurs négative, confortant l'hypothèse selon laquelle la spécialisation dans des productions intensives en eau peut constituer une contrainte économique durable pour un pays confronté à une raréfaction croissante de sa ressource hydrique.

À l'inverse, l'investissement, mesuré par la formation brute de capital fixe, s'impose comme le déterminant le plus robuste de la croissance marocaine sur le temps long, avec un coefficient positif et hautement significatif. La valeur ajoutée agricole, elle, joue un rôle davantage conjoncturel: significative et positive à court terme, elle perd de son poids dans la dynamique de long terme, ce qui suggère que l'agriculture contribue fortement aux fluctuations annuelles de l'activité, tandis que la trajectoire de croissance de fond dépend davantage de l'accumulation de capital et de l'investissement.

Le coût d'opportunité d'une eau sans prix de marché

Comment expliquer cette association négative entre les exportations d'eau virtuelle et la croissance ? Les auteurs avancent une explication liée au coût d'opportunité de la ressource. En l'absence d'un prix de marché reflétant pleinement sa rareté, l'eau mobilisée pour l'irrigation des cultures d'exportation peut avoir un coût économique implicite qui n'est pas nécessairement capturé par les prix de vente des produits agricoles. Lorsque la spécialisation à l'export repose sur des cultures relativement intensives en eau, comme c'est le cas pour une large partie des fruits et légumes marocains destinés au marché européen, les gains en devises et en valeur ajoutée peuvent ainsi être partiellement contrebalancés par la pression exercée sur une ressource hydrique déjà sous tension.

Cette pression peut notamment se traduire, selon les mécanismes économiques évoqués dans l'étude, par une mobilisation croissante des ressources, une dépendance accrue à l'irrigation et des coûts d'adaptation plus élevés dans un contexte de raréfaction de l'eau. Ces mécanismes constituent toutefois des pistes d'interprétation économique: le modèle économétrique ne mesure pas séparément le coût du pompage, l'épuisement des nappes ou le prix marginal de l'eau.

L'étude introduit par ailleurs une nuance méthodologique importante: son indicateur agrégé d'eau virtuelle ne permet pas de distinguer explicitement l'eau bleue, issue des eaux de surface et des nappes souterraines, de l'eau verte provenant des précipitations. Or, ces deux formes d'eau n'exercent pas la même pression sur la ressource. Le résultat négatif obtenu ne signifie donc pas que chaque mètre cube d'eau virtuelle exporté génère mécaniquement un coût économique identique, mais qu'à l'échelle agrégée, l'intensification d'un modèle agricole tourné vers l'exportation est statistiquement associée à une moindre performance du PIB.

Un enjeu macroéconomique bâti sur 32 cultures et 38 années de données

Le secteur agricole reste un pilier macroéconomique stratégique du Maroc: il représente environ 12% du PIB national, mais mobilise plus de 80% de la consommation d'eau du pays, selon les chiffres cités dans l'étude. Une part significative de cette production, fruits et légumes en tête, est destinée à l'Union européenne, premier partenaire commercial du Royaume.

Pour construire leur variable d'exportations d'eau virtuelle, les chercheurs ont mobilisé une approche dite «ascendante» (Bottom-Up), fondée sur la méthode Penman-Monteith de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) et le logiciel CROPWAT 8.0. Cette méthodologie permet d'estimer les besoins en eau de 32 cultures parmi les plus échangées entre le Maroc et les pays de l'Union européenne, couvrant notamment les céréales, les légumineuses, les fruits et les légumes. Ce travail prolonge une recherche précédente des mêmes auteurs, publiée en 2025 dans la revue «Water», qui avait établi le profil du Maroc comme importateur net d'eau virtuelle dans ses échanges avec l'Union européenne sur la période 2000-2020.

Premier constat, de nature descriptive: les volumes d'eau virtuelle exportée ont oscillé entre un maximum de 339,05 millions de m³ en 1988 et un minimum de 114,57 millions de m³ en 2012, pour une moyenne de 196,25 millions de m³ par an sur l'ensemble de la période. Plus significatif encore, la composition du panier d'exportations s'est nettement concentrée. Depuis le début des années 1990, les cultures à forte intensité hydrique, parmi lesquelles les dattes, les artichauts, le blé, les avocats, les agrumes, les raisins et les olives, avec des besoins en eau égaux ou supérieurs à 7.000 m³ par hectare, représentent généralement entre 75 et 90% du volume total d'eau virtuelle exportée. Les auteurs y voient l'indice d'une persistance d'un modèle d'exportation fortement intensif en eau, plutôt que d'un basculement progressif vers des productions plus économes.

Une question posée dans un contexte de stress hydrique aigu

Le contexte hydrique marocain confère à cette question une acuité particulière. La disponibilité en eau par habitant est passée d'environ 2.500 m³ par an en 1960 à moins de 650 m³ aujourd'hui, avec un risque de franchir le seuil des 500 m³ par habitant dès 2030, selon une évaluation de la Banque mondiale. Le World Resources Institute classe pour sa part le Maroc parmi les pays fortement exposés au stress hydrique et anticipe une aggravation sensible de cette pression à l'horizon 2040.

Ce résultat s'inscrit dans un débat plus large sur la contribution des exportations agricoles à la croissance des économies nord-africaines, où la littérature existante donne des résultats contrastés.

Des travaux antérieurs cités par les auteurs ont ainsi mis en évidence un effet positif des exportations de légumes ou d'huile d'olive sur la croissance tunisienne, ou encore une contribution positive et significative du secteur agricole marocain au PIB par habitant. La spécificité de la présente étude tient précisément à son angle d'analyse: elle ne s'interroge pas sur l'effet des exportations agricoles en tant que telles, mais sur la viabilité économique de ce modèle lorsque celui-ci est examiné à travers son contenu en eau, dans le contexte spécifique des contraintes hydriques marocaines.

Vers une agriculture d'exportation plus économe en eau ?

Sur le plan des recommandations, les auteurs plaident pour une réorientation progressive vers des exportations à plus forte valeur ajoutée et, surtout, à plus forte productivité hydrique, mesurée par la valeur économique générée pour chaque mètre cube d'eau mobilisé. Ils recommandent de coupler cette évolution à des politiques d'efficience, à la modernisation de l'irrigation, à des incitations en faveur de la productivité de l'eau et à une meilleure gouvernance de l'allocation de la ressource.

L'enjeu, selon eux, n'est pas de remettre en cause le principe même des exportations agricoles, mais de mieux arbitrer entre compétitivité commerciale et rareté croissante de l'eau.

L'étude appelle ainsi à accélérer les investissements dans l'irrigation efficiente, l'innovation agricole et la mobilisation durable des ressources hydriques afin de concilier création de valeur, sécurité hydrique et croissance économique. Au-delà du cas marocain, les auteurs estiment que leur approche pourrait servir de référence à d'autres pays exportateurs de produits agricoles confrontés à une rareté structurelle de l'eau, notamment dans le bassin méditerranéen. Ils appellent à intégrer plus systématiquement les concepts d'empreinte hydrique et de commerce d'eau virtuelle dans la conception des stratégies agricoles et commerciales, un chantier qui reste, selon eux, encore insuffisamment pris en compte dans la recherche comme dans la décision publique.

Le concept d'eau virtuelle c'est quoi ?

L'eau virtuelle désigne le volume d'eau mobilisé dans le processus de production d'un bien qui sera ensuite échangé et consommé ailleurs. Exporter des tomates, des agrumes ou des avocats revient ainsi, indirectement, à exporter une partie de l'eau nécessaire à leur production. Ce mécanisme permet, en théorie, de transférer une partie de la demande en eau des pays importateurs vers les pays producteurs et exportateurs. Le concept d'«Eau virtuelle» a été développé par le chercheur britannique Tony Allan dans les années 1990.

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