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Vendredi 10 Avril 2026
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Paiement digital : Visa veut accélérer la fin du tout-cash au Maroc

En marge du Gitex, Sami Romdhane, directeur général de Visa au Maroc, revient sur les transformations du paiement électronique dans le Royaume. Entre domination persistante du cash, montée en puissance des technologies innovantes et rôle croissant des fintechs, il livre son analyse d’un marché en pleine accélération.

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Le Matin : Comment évolue l’activité de Visa au Maroc ?

Sami Romdhane : L'année 2025 a marqué une étape historique pour nous, puisque Visa vient de célébrer le 20e anniversaire de l'ouverture de son bureau au Maroc. Au fil de ces deux décennies, notre ancrage local s'est profondément transformé. Nous sommes passés d'une petite représentation basée à Casablanca à une équipe locale très étoffée, comptant aujourd'hui des dizaines d'experts pointus couvrant de multiples aspects de l'industrie du paiement, avec une forte composante technologique.

En parallèle, le paiement numérique a connu un essor remarquable au Maroc ces dernières années. Visa a pris une part active dans cette dynamique en collaborant étroitement avec l'ensemble de l'écosystème : le gouvernement, le régulateur, les entités publiques, les institutions financières, ainsi que les entreprises technologiques et les fintechs.

C'est cette synergie qui a permis à Visa de contribuer directement à l'introduction de technologies de rupture sur le marché marocain, comme la généralisation du contactless et le lancement des solutions X-Pays (Apple Pay, Google Pay), faisant du Maroc le premier pays d'Afrique du Nord à les adopter. Forts de cette équipe experte et de cet écosystème mature, nous sommes aujourd'hui sur le point de lancer de toutes nouvelles technologies qui joueront un rôle clé dans la promotion de l'inclusion financière dans le Royaume.

Quel est le plus gros défi de Visa au Maroc aujourd’hui ? Quelle opportunité est encore sous-estimée dans le marché marocain ?

Notre plus grand défi au Maroc reste la prédominance structurelle de l'argent liquide, qui agit comme un frein à la formalisation de l'économie. Aujourd’hui, bien que le pays compte plus de 18 millions de cartes bancaires, 63% des opérations effectuées par carte concernent encore des retraits d’espèces, ce qui représente 78% en valeur. Cette situation s'explique en partie par le fait que plus de 40% des petites entreprises dépendent encore exclusivement du cash. Le défi est donc de déconstruire le mythe selon lequel le paiement digital est un «coût», en démontrant que la gestion du cash comporte des coûts cachés colossaux (sécurité, logistique, manque à gagner).

L’opportunité la plus sous-estimée réside justement dans la digitalisation massive des très petites, petites et moyennes entreprises (TPME). Notre étude «Value of Acceptance» a identifié un vivier de 1,2 million d’entreprises marocaines facilement adressables. À l'échelle macroéconomique, une augmentation de 10% de la numérisation des paiements peuvent générer une hausse du PIB allant de 0,5 à 1%. Au niveau microéconomique, l'impact est immédiat : les PME marocaines qui adoptent l'acceptation digitale (via des solutions agiles et sans frais d'équipement lourd comme le Tap to Phone) constatent une hausse de leurs revenus pouvant atteindre 30%.

Comment rassurer les consommateurs marocains sur la sécurité des paiements en ligne ?

La confiance est la condition sine qua non de l'inclusion financière ; sans une confiance absolue des consommateurs, la transition vers une économie sans espèces s'arrête tout simplement. Notre philosophie est que «la meilleure sécurité est celle que l'on ne voit jamais».

Pour garantir ce bouclier invisible, Visa a investi 3,3 milliards de dollars dans l'intelligence artificielle et l'infrastructure des données au cours de la dernière décennie. En 2024, nos systèmes d'intelligence artificielle ont permis de bloquer 40 milliards de dollars de paiements frauduleux et d'empêcher 80 millions de transactions illicites à l'échelle mondiale. Ce qu'il faut retenir pour le consommateur marocain, c'est l'échelle de cette protection : en utilisant le réseau Visa, vos transactions bénéficient instantanément du même «système immunitaire» piloté par l'IA qui protège les paiements à Londres, Tokyo ou New York. Des technologies invisibles mais omniprésentes, comme la tokenisation (qui remplace les numéros de carte par des jetons uniques illisibles pour les pirates), garantissent que le commerce en ligne se déroule sans friction et sans compromis sur la sécurité.

Pourquoi certains pays africains avancent plus vite que le Maroc sur les paiements digitaux ?

Il est crucial de nuancer cette perception. Certains marchés africains ont connu ce que l'on appelle un «Leapfrogging» : en l'absence d'un système bancaire historique robuste, ils sont passés directement du cash au mobile money par nécessité.

Le Maroc se trouve dans un paradigme très différent. Le Royaume dispose d'un secteur financier et bancaire extrêmement structuré, mature et réglementé. Le défi ici n'est pas de construire une infrastructure à partir de zéro, mais de faire évoluer les usages existants au sein d'un écosystème complexe. Cette approche structurée prend peut-être un peu plus de temps dans sa phase d'adoption initiale, mais elle positionne le Maroc comme un marché de référence pour un écosystème de paiement numérique équilibré, interopérable et hautement sécurisé à long terme. À l'approche de la Coupe du Monde 2030, c'est précisément cette robustesse infrastructurelle qui permettra de garantir une expérience de paiement «Zéro charge mentale » pour des millions de visiteurs internationaux.

Le Maroc est-il trop structuré (banques, régulation) pour innover rapidement ?

Au contraire, cette structure n'est pas un frein, c'est un catalyseur de confiance à grande échelle. L'innovation financière ne peut pas se développer de manière durable dans un environnement non régulé. Au Maroc, nous constatons que les institutions et les régulateurs sont de véritables moteurs de transformation.

Un excellent exemple est notre programme national «Stay Cashless». Il s'agit d'un partenariat public-privé (PPP) inédit, orchestré avec le ministère du Tourisme et Attijariwafa bank, qui vise à digitaliser massivement l'écosystème touristique. Par ailleurs, l'organisation de grands événements sportifs agit comme un puissant «accélérateur temporel». La dynamique créée par la CAN et les exigences internationales de la Coupe du Monde 2030 obligent l'écosystème bancaire et IT marocain à collaborer intensément pour déployer des standards mondiaux d'innovation (NFC, wallets, open banking) de manière structurée et sécurisée.

Travaillez-vous avec des fintechs marocaines pour co-développer des innovations ?

C’est un pilier central de notre stratégie de croissance locale. Nous ne considérons pas Visa comme un simple réseau de cartes, mais comme une infrastructure technologique ouverte qui permet aux talents locaux de se déployer à l'échelle mondiale. Pour structurer ce dialogue, nous organisons annuellement le «Visa Fintech Day» en partenariat avec l'Agence de développement du digital (ADD), le Technopark, l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et le Morocco Fintech Center.

Au-delà des événements, nous investissons massivement dans le co-développement via notre programme «Visa Africa Fintech Accelerator». Ce programme, lancé à Marrakech en 2023 et qui en est à sa 6e édition, a accompagné plus de 60 startups, dont 9 fintechs marocaines remarquables. L'impact est très concret sur le terrain : nous avons par exemple noué un partenariat stratégique de long terme avec la fintech Chari, lauréate de notre accélérateur, pour remplacer les transactions B2B en espèces des petites épiceries par des paiements électroniques. De même, nous avons récemment formé une alliance avec Attijari Payment et la jeune startup marocaine Woliz, une autre lauréate du programme, pour offrir des solutions d'acceptation sur-mesure aux petits commerçants. C'est en fournissant notre savoir-faire technologique à ces startups agiles que nous digitalisons l'économie réelle.
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