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Dimanche 07 Juin 2026
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Rachid Yazami : Le Maroc a une carte à jouer dans la bataille mondiale des batteries électriques

Invité de «L’Info en Face», le scientifique marocain Rachid Yazami, physico-chimiste marocain de renommée internationale et inventeur de l’anode en graphite utilisée dans les batteries au lithium-ion, a livré une analyse dense des bouleversements énergétiques mondiaux et des opportunités qui s’ouvrent pour le Maroc. Entre transition vers l’électrique, montée en puissance des gigafactories, bataille des matières premières et exigence de qualité industrielle, il dessine les contours d’un avenir où le Royaume pourrait devenir un acteur majeur de la batterie et du véhicule électrique.

À Singapour, où il réside depuis quinze ans, Rachid Yazami observe le monde avec le regard du scientifique, mais aussi avec l’attachement intact de celui qui continue de porter le Maroc dans les grands débats internationaux. Physicochimiste de renommée mondiale, inventeur de l’anode graphite qui a rendu possible l’essor des batteries lithium-ion, il fait partie de ces figures marocaines dont la trajectoire dépasse les frontières nationales. Son nom est associé à une révolution silencieuse mais décisive : celle qui a permis l’avènement des téléphones portables, des ordinateurs, des véhicules électriques et, plus largement, d’une nouvelle économie de l’énergie.

Invité de «L’Info en Face», M. Yazami n’a pas seulement parlé de batteries. Il a parlé de souveraineté, d’industrie, de diplomatie scientifique, de formation, de qualité et d’avenir. Dans un contexte mondial marqué par les tensions au Moyen-Orient, la hausse des prix de l’énergie et les fragilités des chaînes d’approvisionnement, le scientifique estime que la transition énergétique n’est plus une option, mais une nécessité stratégique. La crise actuelle, souligne-t-il, rappelle brutalement la dépendance persistante du monde aux hydrocarbures. Elle montre aussi à quel point les pays capables de produire, stocker et maîtriser leur énergie seront mieux armés face aux chocs futurs.



Pour M. Yazami, la hausse du coût des énergies fossiles peut paradoxalement accélérer l’intérêt pour les solutions propres. Les consommateurs, confrontés au renchérissement du transport et des produits du quotidien, regardent davantage vers les véhicules électriques ou hybrides. Ce mouvement, encore progressif, traduit selon lui une prise de conscience : l’avenir de la mobilité passera nécessairement par des technologies moins dépendantes du pétrole. Mais cette transition ne pourra réussir que si elle repose sur une industrie solide, compétitive et capable de produire des batteries fiables. C’est là que le Maroc entre en scène. Avec ses réserves de phosphate, son positionnement géographique, ses accords de libre-échange, son industrie automobile déjà structurée et ses ressources humaines qualifiées, le Royaume dispose, selon Yazami, d’atouts considérables.

La montée en puissance de la technologie LFP, à base de lithium, de fer et de phosphate, constitue une opportunité majeure. Moins dépendante du cobalt, cette chimie est aujourd’hui de plus en plus utilisée dans les batteries destinées aux véhicules électriques. Elle offre au Maroc une carte stratégique, à condition de ne pas se limiter à l’exportation de matière première, mais de développer une véritable capacité de transformation industrielle.

Le Maroc face à une opportunité industrielle historique

La future gigafactory de Kénitra, portée par l’investissement de Gotion High-Tech, marque à ses yeux un tournant historique. Rachid Yazami rappelle avoir prédit, dès 2014, que le Maroc aurait besoin d’une usine géante de batteries lithium-ion. Dix ans plus tard, cette perspective devient réalité. Le Royaume s’apprête ainsi à accueillir la première grande usine de batteries de ce type en Afrique et au Moyen-Orient. Pour le scientifique, ce projet peut ouvrir la voie à une nouvelle filière industrielle, non seulement au service de l’automobile électrique, mais aussi du stockage de l’énergie renouvelable. Car la transition énergétique ne se limite pas à produire de l’électricité propre. Encore faut-il pouvoir la stocker. Le Maroc dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable, notamment dans ses régions du Sud. Mais l’énergie produite par le soleil ou le vent doit être captée, stabilisée et redistribuée. Dans ce domaine, les batteries lithium-ion restent, selon M. Yazami, l’une des solutions les plus efficaces et les plus adaptables. Le scientifique estime que les besoins futurs du Royaume en capacités de stockage seront très supérieurs aux volumes initiaux prévus par la gigafactory de Kénitra. Autrement dit, l’usine actuelle ne serait qu’un premier jalon.

Cette ambition industrielle pose toutefois une question centrale : celle de la qualité. Rachid Yazami insiste longuement sur ce point. Produire des batteries ne suffit pas. Il faut produire des batteries de très haut niveau. Dans un marché mondial concurrentiel, dominé par la Chine, la Corée et le Japon, la crédibilité du Maroc dépendra de sa capacité à respecter les standards les plus exigeants. Une batterie destinée à un véhicule électrique doit pouvoir supporter des centaines de cycles de charge et de décharge, garantir une autonomie suffisante et maintenir ses performances dans le temps. Le moindre défaut industriel peut coûter cher.

Le scientifique rappelle que l’Europe elle-même a connu des difficultés majeures dans ce domaine. Certaines gigafactories européennes ont échoué ou rencontré des problèmes de qualité, faute d’avoir atteint le niveau d’exigence requis. Pour Rachid Yazami, le Maroc doit tirer les leçons de ces expériences. La réussite passera par le contrôle rigoureux de chaque étape de fabrication, par des équipements de haute précision et par un capital humain parfaitement formé.

Sur ce point, il se montre confiant. Il dit avoir été impressionné par les ingénieurs et techniciens marocains rencontrés dans les zones industrielles de Tanger, Tétouan ou Kénitra. Leur discipline, leur sens de la qualité et leur capacité d’apprentissage constituent, selon lui, un avantage décisif. Cette confiance nourrit chez lui une conviction forte : le Maroc ne restera pas éternellement dépendant des technologies étrangères. Les premières gigafactories seront peut-être développées avec des partenaires chinois ou internationaux, mais le savoir-faire acquis permettra, à terme, de bâtir des unités entièrement marocaines. Rachid Yazami va jusqu’à prédire qu’à l’horizon 2032, le Royaume pourrait disposer d’une gigafactory 100% marocaine. Une perspective ambitieuse, mais qui s’inscrit dans une logique de montée en compétence industrielle.

Le Maroc devra également jouer finement sur le plan géopolitique. Les investisseurs chinois s’intéressent au Royaume parce qu’il offre une porte d’entrée vers plusieurs marchés : l’Europe, les États-Unis, l’Afrique, le Moyen-Orient et la Turquie. Mais cette position stratégique peut aussi susciter des tensions, notamment avec une Europe soucieuse de protéger son industrie. Pour M. Yazami, la clé sera le taux d’intégration locale. Plus le Maroc intégrera de composants, de matières premières transformées et de valeur ajoutée locale dans ses batteries, plus il pourra défendre le label «Made in Morocco». Les phosphates, le cobalt, le fer et les capacités industrielles locales peuvent jouer en faveur du Royaume.

Au-delà des enjeux industriels, Rachid Yazami incarne aussi une histoire personnelle liée à l’innovation. Son invention de l’anode graphite, réalisée à la fin des années 1970, n’a pas été immédiatement reconnue à sa juste valeur. À l’époque, certains décideurs industriels n’avaient pas perçu son potentiel. L’histoire leur a donné tort. Aujourd’hui, l’anode graphite reste au cœur des batteries lithium-ion utilisées dans des milliards d’appareils dans le monde. Avec humour, le scientifique rappelle que si chaque utilisateur de téléphone portable lui versait une infime fraction de centime, il serait milliardaire. Mais au-delà de l’anecdote, cette histoire dit quelque chose de plus profond : l’innovation peut être en avance sur son époque, mais elle finit toujours par imposer son évidence.

M. Yazami poursuit d’ailleurs ses travaux. Il revendique aujourd’hui des avancées majeures dans la recharge rapide des batteries. Sa méthode, fondée sur une charge non linéaire, permettrait de recharger une batterie en quelques minutes, tout en préservant sa durée de vie. Il se montre toutefois très critique à l’égard de certaines annonces spectaculaires venues du marché chinois, affirmant que les performances promises ne sont pas toujours démontrées par des tests indépendants. Pour lui, l’avenir de la voiture électrique dépendra autant de l’autonomie que du temps de recharge, de la sécurité et de la durabilité réelle des batteries.

La qualité, clé de la compétitivité marocaine

Le scientifique estime que le véhicule électrique finira par s’imposer pour des raisons économiques autant qu’environnementales. Même si son coût d’achat peut encore sembler élevé, son coût d’usage reste nettement inférieur à celui d’un véhicule thermique. Sur dix ans, affirme-t-il, l’utilisateur est gagnant, à condition que la batterie soit fiable et garantie. La question de la durée de vie des batteries reste donc centrale. Les constructeurs devront rassurer les consommateurs, notamment dans des pays où les températures, les distances parcourues et les infrastructures de recharge varient fortement.

À travers ce débat, Rachid Yazami apparaît moins comme un simple expert technique que comme un éclaireur. Il relie les tensions géopolitiques, les matières premières, la formation des ingénieurs, les choix technologiques et la souveraineté industrielle dans une même vision. Son message au Maroc est clair : l’opportunité est immense, mais elle ne se concrétisera que par l’exigence. Le Royaume peut devenir un acteur majeur de la batterie et du véhicule électrique, à condition de viser la qualité, l’intégration locale et la maîtrise technologique.

Dans un monde où l’énergie devient un instrument de puissance, la batterie n’est plus seulement un composant industriel. Elle est un levier de souveraineté. Et dans cette bataille mondiale, Rachid Yazami rappelle que le Maroc a une carte à jouer. Une carte qui exige de l’ambition, de la précision et de la confiance dans les compétences nationales. Le parcours de cet inventeur marocain, dont la découverte irrigue aujourd’hui le quotidien de milliards d’individus, en est la meilleure démonstration : les grandes révolutions commencent souvent dans les laboratoires, mais elles changent ensuite le destin des nations.
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