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Lundi 07 Septembre 2026
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Sécheresse au Maroc : ce que révèlent les cartes mentales des petits agriculteurs de Settat et El Jadida

Une étude conduite par l'Université de Cranfield et l'UM6P a fait dessiner aux agriculteurs eux-mêmes les liens de cause à effet de la sécheresse. Premier enseignement : la perte des récoltes n'est pas l'indicateur le plus discuté, mais c'est systématiquement celui qui structure tout le reste du système. Deuxième enseignement, plus inattendu : face à la crise, les agriculteurs placent la gouvernance et l'accompagnement humain devant les solutions technologiques, et relèguent les systèmes d'alerte précoce en bas de leurs priorités.

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Deux jours d'atelier, six groupes d'agriculteurs, deux régions aux profils hydriques opposés : à Settat, terre d'agriculture pluviale sensible aux caprices de la pluie, et à El Jadida, façade atlantique plus mécanisée et davantage tournée vers le marché.

C'est dans ce cadre que des chercheurs de l'Université de Cranfield (Royaume-Uni), en partenariat avec l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et son antenne Al Moutmir, ont mené une expérience méthodologique peu commune : plutôt que d'interroger les agriculteurs sur leurs difficultés, ils leur ont demandé de les dessiner.

L'outil retenu, la Cartographie cognitive floue (Fuzzy Cognitive Mapping – FCM), permet de transformer des témoignages qualitatifs en schémas de causalité quantifiés. Concrètement, les participants ont reçu des cartes illustrées représentant des indicateurs de sécheresse – perte de récoltes, baisse des nappes phréatiques, vente de bétail, dégradation des sols – et ont dû tracer eux-mêmes les flèches reliant ces indicateurs entre eux, en pondérant chaque lien de 1 à 5 selon son intensité perçue. L'exercice, mené en arabe avec l'appui d'interprètes, a réuni 26 personnes réparties en six groupes, dont deux groupes exclusivement féminins, une composition pensée pour donner une voix aux agricultrices trop souvent absentes des dispositifs de consultation agricole.



Le Maroc agricole sous tension hydrique

Le contexte marocain rend l'exercice particulièrement sensible. L'agriculture pèse environ 12% du produit intérieur brut (PIB) national en 2023 et demeure, de loin, le premier employeur du pays, en particulier en zone rurale où près des trois quarts de la population active tirent leurs revenus de l'agriculture, de la forêt ou de la pêche. Or l'irrigation absorbe à elle seule 86% des ressources hydriques disponibles, dans un pays où les précipitations varient fortement selon les régions, de 600 à 700 mm par an dans le Nord à moins de 100 mm dans certaines zones du Sud.
Le Royaume mise par ailleurs sur les énergies renouvelables pour atteindre 52% de capacité installée d'ici 2030, tout en cherchant à réduire de 13% la consommation énergétique du secteur agricole, lui-même identifié comme énergivore. Settat et El Jadida ont été choisies précisément parce qu'elles concentrent des trajectoires climatiques divergentes au sein d'un même pays : la première, agriculture pluviale et forte dépendance à la pluviométrie ; la seconde, pratiques mixtes et production davantage orientée vers le marché. Un choix qui, selon les auteurs, laisse de côté d'autres zones agro-écologiques – le Sud aride, les régions montagneuses – mais permet une comparaison fine entre deux Maroc agricoles confrontés différemment à la même contrainte.

La perte de récoltes, nœud silencieux du système

Premier résultat marquant de l'exercice cartographique : sur les onze indicateurs d'impact soumis aux participants – perte de récoltes, baisse des nappes, vente de bétail, dégradation des sols, insécurité alimentaire, migration, pauvreté, inégalités de genre, entre autres –, c'est la «perte de récoltes» qui affiche systématiquement la centralité la plus élevée, et ce dans les six groupes, à Settat comme à El Jadida, chez les hommes comme chez les femmes. Paradoxe relevé par les chercheurs : cet indicateur n'était pourtant pas celui qui suscitait le plus de discussions spontanées pendant les ateliers. Il s'est imposé par construction, au fil du tracé des flèches, révélant une dynamique que des entretiens classiques n'auraient pas nécessairement mise en évidence.
Autour de ce nœud central gravitent les tensions sur l'eau. La baisse des niveaux de nappes phréatiques ressort comme fortement centrale dans cinq des six groupes – la seule exception concernant un groupe de Settat dont les exploitations, pluviales, dépendent moins de l'irrigation souterraine. Trois groupes ont d'ailleurs ajouté spontanément un indicateur absent de la liste initiale : le «manque de précipitations», qu'ils considèrent comme un facteur déclencheur direct plutôt que comme une simple cause météorologique en amont. L'un des groupes a ainsi raconté devoir creuser jusqu'à 130 mètres pour atteindre une eau de qualité dégradée et de plus en plus salinisée.
De ce nœud hydrique découle une cascade économique bien documentée par les cartes : vente précipitée du bétail pour dégager des liquidités, baisse des investissements en engrais et en équipement, montée du chômage et de la pauvreté. Plusieurs groupes ont ajouté leurs propres indicateurs pour rendre compte de cette spirale – vente de terres, accumulation de dettes, hausse du coût de la vie – illustrant ce que les chercheurs décrivent comme l'ironie amère de la sécheresse : les charges augmentent au moment précis où les ressources des exploitants sont au plus bas.

Le bétail, filet de sécurité genré

Les discussions font apparaître une répartition genrée nette des responsabilités face à la crise. Deux groupes féminins ont ainsi expliqué gérer plus directement le bétail domestique, dont la vente constitue une source de revenu rapide en cas de pénurie de fourrage – au prix, souvent, d'une perte d'usage durable de cet actif pour le foyer. Les hommes, de leur côté, se sont davantage concentrés sur les indicateurs liés à la rareté de l'eau et à la perte des cultures, certains témoignant d'un sentiment de dévalorisation face à leur incapacité à subvenir aux besoins du foyer. Le marché marocain du bétail traverse d'ailleurs un déclin marqué de son cheptel, en partie lié à la vente de femelles reproductrices pour la viande – une stratégie de survie économique aux conséquences structurelles pour la filière.

Face à la crise, la gouvernance avant la technique

Le second exercice, consacré aux stratégies d'adaptation, livre l'un des enseignements les plus contre-intuitifs de l'étude. Sur les onze leviers proposés – accès au financement, irrigation efficiente, cultures résistantes à la sécheresse, coopératives, systèmes d'alerte précoce –, c'est un facteur non technique qui domine très largement : les « publiques de soutien aux petits agriculteurs face à la sécheresse». Cet indicateur affiche la centralité la plus élevée dans les six groupes et agit comme un véritable moteur du système dans quatre d'entre eux. De même, dans le registre technique, ce n'est pas telle ou telle innovation agricole qui ressort en tête, mais l'accès à un accompagnement humain : le conseil et la formation aux nouvelles techniques affichent une centralité plus élevée que l'adoption d'une technologie donnée. Les participants placent également en bonne position la participation aux coopératives agricoles, perçues à la fois comme un canal de négociation collective sur les prix, une source de formation et un relais de confiance vis-à-vis des pouvoirs publics.

Le grand paradoxe des systèmes d'alerte précoce

Autre résultat frappant : les systèmes de prévision et d'alerte précoce à la sécheresse (EWS) figurent parmi les indicateurs les moins centraux de l'ensemble de l'étude, tout comme la mise en réserve de terres pour la conservation et la biodiversité. Les chercheurs avancent plusieurs explications : une préférence marquée des agriculteurs pour des interventions aux effets immédiats et tangibles, une méconnaissance de ces dispositifs, ou encore une défiance née du décalage récurrent entre l'annonce de politiques publiques et leur mise en œuvre effective sur le terrain. Si l'étude ne tranche pas la question, elle suggère qu'un futur système d'alerte précoce ne pourra gagner en légitimité qu'à condition d'associer les communautés agricoles dès sa conception.

Settat et El Jadida : deux Maroc agricoles, deux logiques d'adaptation

La comparaison régionale constitue l'un des apports les plus originaux de l'étude. À Settat, les cartes dessinées par les agriculteurs affichent une densité de connexions plus élevée, révélant des interdépendances socio-environnementales complexes et un fort ancrage dans les savoirs adaptatifs traditionnels. À El Jadida, les cartes sont plus épurées mais mettent davantage l'accent sur les leviers technologiques et les dynamiques de marché, reflet d'un accès plus large aux infrastructures et aux circuits commerciaux. Un groupe d'El Jadida a par exemple pointé l'absence d'unités de conditionnement adaptées aux normes européennes, qui prive les producteurs marocains de débouchés à l'export et les cantonne à des marchés locaux moins rémunérateurs – un manque à gagner d'autant plus dommageable que les pertes post-récolte peuvent atteindre 40% pour certains fruits et légumes non conditionnés.

Le nexus eau-énergie-alimentation, une réalité vécue plus qu'un concept

L'étude relie enfin ses résultats au cadre du nexus eau-énergie-alimentation, largement mobilisé dans la littérature académique pour penser conjointement ces trois ressources. Les auteurs notent que ce cadre, parfois jugé trop abstrait ou trop technocentré par la recherche récente, prend ici un tout autre relief : pour les petits agriculteurs marocains, la baisse des précipitations qui alimente le stress hydrique, qui à son tour renchérit les coûts énergétiques du pompage, qui finit par peser sur la productivité, n'est pas une abstraction de planification mais une chaîne de causalité vécue au quotidien. La FCM, selon eux, offre un pont méthodologique entre ce cadre conceptuel de haut niveau et l'expérience concrète des communautés les plus exposées.

Financement : des obstacles culturels et fonciers sous-estimés

L'accès à l'assurance, au crédit et au financement figure parmi les cinq priorités de chaque groupe, sans exception. Mais les discussions révèlent des freins rarement documentés : certains agriculteurs excluent d'emblée des formes de financement jugées contraires à leurs convictions religieuses, tandis que d'autres, faute de titre de propriété formel sur leurs terres, restent inéligibles à l'assurance, aux subventions ou aux prêts bancaires classiques – une situation qu'ils n'ont pas cherché à régulariser, en partie pour préserver une forme d'anonymat vis-à-vis des autorités.
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