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Mardi 04 Août 2026
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Systèmes ingénieux du patrimoine agricole : trois terroirs du Moyen Atlas en phase de labellisation

Trois terroirs du Moyen Atlas – vergers d’oliviers centenaires, terrasses irriguées par seguias et polycultures vivrières du piémont – s’apprêtent à intégrer le programme national des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole marocain. Avant toute reconnaissance internationale, la Direction régionale de l’agriculture de Béni Mellal-Khénifra lance donc l’établissement d’un état de référence détaillé, socle d’un dispositif de suivi-évaluation destiné à piloter, dans la durée, la conservation dynamique de ces écosystèmes agraires patrimoniaux.

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Derrière l’acronyme «SIPAM» se cache une ambition patrimoniale et agricole à la fois. Le Programme national des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole marocain (SIPAM) vise à faire reconnaître, au niveau international, des terroirs façonnés depuis des siècles par des savoir-faire paysans capables de concilier production, biodiversité et résilience climatique. Trois sites marocains sont déjà accrédités selon ce label porté par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). La région de Béni Mellal-Khénifra ambitionne désormais d’y ajouter trois candidatures supplémentaires, chacune porteuse d’un système agraire singulier hérité de générations d’agriculteurs de montagne. C’est pour préparer ce chantier que la Direction régionale de l’agriculture de Béni Mellal-Khénifra engage une étude de caractérisation de l’état de référence – une «Baseline» en langage de suivi-évaluation – sur trois sites potentiels : le système de polyculture vivrière irriguée du piémont du Moyen Atlas à Ouaoumana et Aït Oum El Bekht, la vallée et les terrasses de pierre, d’eau et de traditions de Tabant et Zaouiat Ahansal, et le paysage vivant des seguias et oliveraies centenaires de Kerrouchen et El Kbab. Une mission moins spectaculaire qu’un chantier d’infrastructure, mais tout aussi structurante : sans point de départ mesurable, aucune trajectoire de conservation ne peut être objectivée.

Un patrimoine agricole sous pression

Le climat méditerranéen et la diversité des reliefs marocains, du Sahara aux façades atlantique et méditerranéenne en passant par les massifs de l’Atlas, ont permis l’émergence de systèmes agricoles adaptés et résilients, fondés sur des savoir-faire locaux transmis de génération en génération. Mais les bouleversements climatiques et les mutations socio-économiques accentuent aujourd’hui les pressions sur ces équilibres anciens : érosion de la résilience, vulnérabilité croissante des exploitations, tentation d’une modernisation agricole non maîtrisée qui menace à terme l’héritage culturel et les modes de vie qui lui sont associés. Dans ce contexte, disposer d’un dispositif de suivi-évaluation devient un levier de pilotage à part entière. Une architecture de gouvernance a déjà été posée au niveau du programme national – logique d’intervention, premières familles d’indicateurs, principes de Reporting – mais elle doit désormais être déclinée site par site, avec une ligne de base propre à chaque terroir permettant de fixer des valeurs de départ fiables et de mesurer, dans la durée, l’évolution du système et l’effet des actions engagées.

Trois terroirs, trois identités agraires

Le site d’Ouaoumana – Aït Oum El Bekht, à cheval sur les provinces de Béni Mellal et de Khénifra, conjugue aires de petite et moyenne hydraulique traditionnelle et zones d’agriculture intensive sur la rive droite, deux modèles de gestion de l’eau qui coexistent sur un même territoire desservi par la Route nationale RN8. À Tabant et Zaouiat Ahansal, dans la province d’Azilal, le paysage s’organise autour de vergers de pommiers et d’un système agropastoral où le pâturage dans la vallée d’Aït Bouguemez complète une agriculture de montagne, tandis que l’élevage de petits ruminants, en recul, demeure une activité d’appoint pour de nombreuses familles. À Kerrouchen et El Kbab, enfin, dans le bassin de l’Oum Er-Rbia, les seguias traditionnelles côtoient des secteurs du bassin de la Moulouya où l’assèchement des sources a favorisé un recours croissant au pompage souterrain et une conversion vers le maraîchage et l’arboriculture intensive, signe que la pression sur la ressource en eau y est déjà à l’œuvre. Selon le recensement général de la population et de l’habitat de 2024, les deux communes du site d’Ouaoumana-Aït Oum El Bekht comptent 16.713 habitants pour 4.555 ménages ; celles de Tabant et Zaouiat Ahansal totalisent 27.661 habitants et 5.069 ménages ; celles de Kerrouchen et El Kbab, 21.376 habitants pour 5.616 ménages. Au total, c’est donc une population rurale de plus de 65.000 habitants, majoritairement composée d’exploitations familiales, de coopératives et d’associations d’usagers des eaux agricoles, qui sera directement concernée par l’état des lieux à venir.

Une lecture en cinq dimensions

La méthodologie retenue ne se limite pas à un diagnostic agronomique. Conformément au référentiel SIPAM, l’étude de référence devra couvrir de manière intégrée cinq critères fondamentaux : la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, la biodiversité et l’agrobiodiversité, les savoirs et techniques traditionnels, l’organisation sociale et culturelle, ainsi que les paysages et les caractéristiques du territoire. Cette grille de lecture, qui mêle indicateurs quantitatifs – rendements, volumes d’eau mobilisés, surfaces irriguées – et dimensions qualitatives – transmission des savoir-faire, gouvernance locale et cohésion sociale –, traduit une approche de la conservation agricole qui dépasse la seule performance productive pour englober l’ensemble de l’écosystème humain et naturel. Concrètement, le dispositif retenu combine une enquête quantitative auprès d’environ 200 ménages par site et un volet qualitatif structuré autour de groupes de discussion et d’ateliers thématiques portant sur les filières agricoles dominantes, l’agritourisme, le patrimoine culturel, la gouvernance locale ou encore les ressources naturelles. Un plan d’assurance qualité accompagnera la collecte, avec formation des enquêteurs, supervision de terrain et contre-enquêtes sur un échantillon représentatif des questionnaires, gage de fiabilité pour des données appelées à servir de référence sur plusieurs années. L’ensemble de la démarche s’articule en six phases, du cadrage documentaire initial jusqu’à la restitution des résultats et au renforcement des capacités locales, en passant par la révision des indicateurs, la conception méthodologique, la collecte de terrain et le traitement des données. Chaque étape donnera lieu à des livrables dédiés – notes de cadrage, fiches indicateurs, bases de données structurées, tableau de bord opérationnel – conçus pour alimenter directement le pilotage des plans d’action de conservation dynamique.

Vers un système de pilotage pérenne

Au-delà de la photographie initiale, l’enjeu est de doter chaque site d’un dispositif de suivi-évaluation opérationnel et durable, structuré en trois niveaux d’indicateurs : un noyau restreint d’indicateurs clés pour le pilotage stratégique, des indicateurs complémentaires pour approfondir l’analyse thématique et des indicateurs qualitatifs issus des groupes de discussion pour éclairer les dynamiques de terrain. Cette architecture, articulée entre l’échelle du site, l’échelle régionale et l’échelle nationale, doit permettre de faire remonter une information homogène et comparable dans le temps.

La mission prévoit également des recommandations pour l’intégration du futur dispositif dans les systèmes d’information existants, à commencer par le système d’information de développement de l’espace rural et des zones de montagne.

Objectif affiché : que la mesure ne s’arrête pas à la remise des livrables, mais s’inscrive dans la durée, avec un plan de transfert de compétences vers les acteurs locaux et une estimation des coûts de fonctionnement du système une fois la mission achevée. Pour la région de Béni Mellal-Khénifra, l’enjeu dépasse la seule reconnaissance internationale. À travers cette démarche de caractérisation, c’est la capacité des terroirs de montagne à concilier maintien des traditions agricoles, sécurité alimentaire des populations rurales et préservation d’une biodiversité façonnée par des siècles de pratiques paysannes qui se trouve mise en données – et, potentiellement, mise en valeur sur la scène patrimoniale mondiale.
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