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Vendredi 29 Mai 2026
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IA et université : un ouvrage collectif explore les défis d’une algorithmisation effrénée du savoir

L’algorithme est-il en train de redessiner la salle de cours ? C’est la question, désormais impossible à esquiver depuis l’arrivée des IA génératives à l’université, qu’explore un ouvrage collectif publié par le Laboratoire des études internationales et constitutionnelles de la Faculté des sciences juridiques de Marrakech avec la Fondation Hanns Seidel. Né d’un colloque international organisé en novembre 2025, le livre réunit treize chercheurs marocains, jordaniens, ivoiriens et soudanais autour des bouleversements imposés par l’IA : devoirs maison fragilisés, plagiat reconfiguré, biais des détecteurs automatiques, création artistique sous algorithmes et guerre technologique à Gaza. En toile de fond, une même interrogation : celle d’une souveraineté cognitive arabe et africaine face à des outils conçus ailleurs.

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Un pour cent. C’est la part de copies que la fonction de détection d’IA de Turnitin aurait pu signaler à tort comme générées artificiellement, lors d’une expérimentation menée en 2022 à l’université Vanderbilt sur 75.000 devoirs d’étudiants. Soit environ 750 étudiants potentiellement accusés à tort. Le chiffre, rapporté par le philosophe ivoirien Ouandé Armand Régnima dans l’une des contributions du livre, donne le ton d’un ouvrage qui refuse autant l’angélisme techno-béat que la diabolisation. «Copier, ce n’est pas créer ; répéter, ce n’est pas penser», écrit André Comte-Sponville, cité en ouverture du chapitre. La maxime est brève. Le défi qu’elle ouvre, lui, est immense.

Intitulé «L’intelligence artificielle et l’avenir de l’enseignement et de la recherche scientifique», l’ouvrage compile les actes d’un colloque international organisé les 20 et 21 novembre 2025 sous l’égide du Laboratoire des études internationales et constitutionnelles et de l’analyse des crises et politiques (LEICACP), en partenariat avec la Fondation Hanns Seidel. La coordination scientifique a été assurée par les professeurs Driss Lagrini, El Habib Stati Zineddine et Zouhaïr Laamim, tous enseignants à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de l’Université Cadi Ayyad. Trois cent trente-sept pages, treize chapitres, une diversité linguistique assumée : neuf textes en arabe, deux en français, deux en anglais. Une géographie aussi : si la majorité des auteurs sont marocains, l’ouvrage accueille des contributeurs jordaniens, ivoiriens, soudanais, faisant dialoguer les expériences arabes et africaines.

Quand la machine met l’évaluation académique sur le divan

L’IA, posent les coordinateurs dans leur introduction, n’est plus une simple béquille technique. Elle s’impose comme un acteur structurel qui redéfinit les contours mêmes de la production du savoir, des fonctions de la recherche et des chemins de l’apprentissage. Mohsine Khazrouni, enseignant à l’École normale supérieure de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, signe à ce sujet un chapitre frontal sur la réforme de l’évaluation universitaire. À partir d’une enquête qualitative menée auprès d’enseignants de plusieurs pays, dont le Maroc, il pointe l’érosion des méthodes classiques : devoirs maison, dissertations, mémoires. Les logiciels de détection comme Turnitin, CopyLeaks, iThenticate, GPTZero... sont massivement adoptés, mais aucun, conclut le chapitre, n’offre seul une garantie d’intégrité. La sortie proposée : repenser radicalement l’évaluation autour de l’oral, des mises en situation, du raisonnement critique en classe, des projets ancrés dans le territoire de l’étudiant.

Cette ligne de fracture nourrit la contribution de M. Régnima. Le philosophe interroge la frontière mouvante entre assistance technologique légitime et substitution frauduleuse de la pensée humaine. Au-delà du cas Vanderbilt, il signale un biais inquiétant : les textes rédigés par des étudiants non anglophones de naissance sont plus fréquemment étiquetés comme artificiels par les détecteurs. Une donnée qui, pour le monde universitaire arabe et francophone, n’est pas anecdotique. Il rappelle aussi que l’Unesco a, dès novembre 2021, recommandé à ses 194 États membres de bâtir un cadre fondé sur la transparence, l’équité et la responsabilité humaine. L’Université de Montréal exige désormais que tout étudiant déclare l’usage d’un outil d’IA à son directeur de recherche. Le Maroc, lui, n’a pas encore franchi ce cap institutionnel.

Sciences politiques, fausses nouvelles, art génératif : l’IA sur tous les fronts

Le livre élargit ensuite l’angle. El Habib Stati Zineddine et Youssef Dhaherjy explorent l’irruption de l’IA dans les sciences politiques, entre opportunités d’analyse fine et risques de réductionnisme algorithmique. Sherine Ibrahim Al-Qawasmeh consacre une contribution remarquée aux risques de désinformation médiatique amplifiée par l’IA générative, sujet brûlant à l’heure des élections et des opérations d’influence. Najlaa Kabir, elle, plonge dans les arts visuels : elle rappelle que la toile d’Edmond de Belamy, produite par algorithme GAN, a été adjugée 432.500 dollars chez Christie’s en 2018, ouvrant un débat planétaire sur la propriété intellectuelle, l’originalité et la valeur de l’œuvre. Le modèle SAPGAN, conçu par la chercheuse Alice Xue, a même réussi à tromper plus de la moitié des observateurs lors d’un «test de Turing visuel» consacré aux paysages chinois traditionnels. La création n’est plus le monopole de la main humaine.

Sur le versant des politiques publiques, Hanane Hababa propose une lecture inédite : l’IA comme outil d’évaluation augmentée des politiques de formation, avec une feuille de route opérationnelle pour le système marocain. Fouad Aalouane, lui, examine un usage moins exploré dans la littérature francophone : la mobilisation de l’IA dans la gestion des crises humanitaires, en prenant pour cas d’étude la guerre à Gaza. Cartographie satellitaire en temps réel, reconnaissance d’image, modélisation des flux de déplacés : la technologie sauve. Mais elle pose, écrit-il, de redoutables questions sur la protection des données et l’accès inégal à ces outils dans les zones de conflit.

L’introduction des coordinateurs ne tranche pas pour autant. Elle érige le Maroc en «cas significatif» dans la trajectoire d’intégration de l’IA au sein des politiques publiques, citant les stratégies nationales en cours, les partenariats université-entreprise et les initiatives en gestation dans les facultés marocaines. Mais elle prend soin d’avertir : le pari de l’IA appliquée au Sud ne tiendra qu’à condition de réduire la fracture numérique, de former les compétences locales et, l’expression revient à plusieurs reprises, d’éviter «la reproduction de nouvelles formes de dépendance cognitive».

La souveraineté scientifique, dans le vocabulaire de l’ouvrage, est devenue une affaire d’algorithmes autant que de financements. C’est peut-être là le cœur du message. Refuser l’IA n’est pas une option ; l’adopter sans grille critique, encore moins. Reste à savoir si les universités marocaines, comme les institutions arabes et africaines, sauront en faire un levier d’autonomie ou en hériter comme d’une nouvelle servitude. La réponse, suggère le livre, ne s’écrira ni à Marrakech ni à Berlin, mais quelque part entre les deux.
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