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Gazoduc Maghreb-Europe : Le tronçon traversant le Maroc devient sa propriété et servira sa stratégie gazière

Le tronçon du Gazoduc Maghreb-Europe qui traverse le territoire du Maroc est devenue la propriété du Royaume le premier novembre 2021, après l'expiration du contrat Maroc-Algérie pour le transit du gaz algérien vers l’Espagne via cette infrastructure. Ce GME, aux côtés du futur Gazoduc Nigeria-Sénégal-Mauritanie-Maroc, sera l'épine dorsale pour le déploiement d'un nouveau réseau de transport afin de relier l'ensemble des composantes du plan gazier, selon la nouvelle feuille de route nationale pour le développement du gaz naturel 2021-2050. En attendant, l’ONEE et l’Onhym rassurent le marché. La non-reconduction du contrat avec l’Algérie n’aura qu'un impact "insignifiant" sur la performance du système électrique national.

Gazoduc Maghreb-Europe : Le tronçon traversant le Maroc devient sa propriété et servira sa stratégie gazière

Pas de reconduction du contrat Maroc-Algérie pour le Gazoduc Maghreb-Europe (GME). Le tronçon qui traverse le territoire du Maroc est ainsi devenu sa propriété le 31 octobre 2021 à minuit, date de l’expiration de la convention Maroc-Algérie pour le transit du gaz algérien vers l’Espagne via cette infrastructure mise en service en novembre 1996. Cette convention a donc pris fin après que les autorités algériennes ont décidé de ne pas reconduire l'accord.

L'Office national des hydrocarbures et des mines (Onhym) et l'Office national de l'électricité et de l'eau potable (ONEE) rassurent le marché. Cette décision annoncée par les autorités algériennes n'aura dans l'immédiat qu'un impact insignifiant sur la performance du système électrique national. De plus, en prévision de cette décision, les dispositions nécessaires ont été prises pour assurer la continuité de l'alimentation du pays en électricité. Contacté par nos soins, l'ONEE n'avait pas encore répondu à notre requête à l'heure où nous mettions sous presse.

Les quantités qui ont transité par le GME vers l’Europe ont fortement chuté

À noter que la redevance en nature perçue sur le GME a permis au Maroc d’installer sa première centrale à cycle combiné de 384 mégawatts (MW) à Tahaddart (Nord), opérationnelle depuis 2005, et la Centrale thermosolaire de Aïn Beni Mathar (Oriental) de 472 MW, mise en service en 2010. De même, un accord pour la livraison de gaz naturel au Maroc a été signé en juillet 2011 à Alger entre le groupe public algérien Sonatrach et l’ONEE. Ce contrat, qui porte sur la livraison de 640 millions de m³ de gaz algérien par an sur une durée de dix ans, a également expiré à la même date. L’alimentation de Aïn Beni Mathar et Tahaddart a été jusqu’ici assurée par l’importation de ces 640 millions de m³ depuis l’Algérie, par le GME, et complétée par le gaz de redevance. Selon un document officiel, les quantités qui ont transité par le GME vers l’Europe ont fortement chuté par rapport à leur niveau il y a 16 ans. D’environ 12 milliards de mètres cubes (m³) en 2005, les quantités ont baissé à 8 milliards de m³ en 2017 pour reculer à moins de 6 milliards de m³ en 2019.

La consommation totale du Maroc via le GME avoisine un milliard de m³ par an, permettant à l’Office de produire 10% de son électricité. Cette consommation a également diminué passant de 1,05 milliard de m³ en 2015 à 889 millions de m³ en 2019. Cette baisse s’explique aussi bien par le recul du prélèvement en nature (de 445 millions de m³ en 2015 à 300 millions en 2019) que par la régression des ventes sous contrat ONEE (de 610 millions de m³ en 2015 à 589 millions en 2019). Cependant, il faut souligner que plus de 90% du gaz consommé par le Maroc provient de l'Algérie. Selon le ministère de la Transition énergétique, la production locale commercialisée ne dépasse pas 100 millions de m³.

Une stratégie gazière 2021-2050

Mais, le Maroc s’est bien préparé en prévision de la fin du contrat avec l’Algérie sur le GME. Outre la diversification de son mix électrique (énergies renouvelables, centrales thermiques à charbon, notamment à Jorf Lasfar et Safi), le Royaume planche sur une stratégie de développement du gaz naturel. La feuille de route initiale dévoilée fin 2014 par le département de l’Énergie tablait sur le développement de l’utilisation du gaz naturel liquéfié (GNL) à partir de 2021. Cette stratégie a été revue et réajustée, prenant en considération plusieurs nouveaux paramètres et donnes. C’est ainsi qu’une nouvelle feuille de route nationale pour le développement du gaz naturel 2021-2050 a été mise en place. Elle a été dévoilée en août dernier et s'articule autour d'orientations stratégiques, notamment la création d'un marché régulé de gaz naturel en stimulant une évolution progressive de la demande, le développement d'un projet d'infrastructure gazière structurant, l'accès aux industriels et tout autre consommateur à une énergie compétitive. S’ajoutent l'amélioration de la compétitivité des industriels marocains exportateurs et le développement d'autres activités annexes de sous-traitance autour de la filière du gaz naturel.

Les études réalisées et l'analyse de la situation actuelle de l'offre et de la demande du gaz naturel montrent que le marché serait tiré dans une première étape par la demande du secteur de la production de l'électricité et par celui de l'industrie. La demande totale en gaz naturel au Maroc est estimée à plus de 3 milliards de mètres cubes en 2040, donnant lieu à un début de maturité du marché national. La feuille de route met en place les jalons du développement du gaz naturel, pour les besoins industriels dans un premier temps, suivi du domestique dans un second temps tout en poursuivant son développement pour intégrer les besoins de production d'électricité. Dans une première étape, le Maroc table sur la mise en place du cadre réglementaire du secteur du gaz naturel.

Après l'évaluation de la demande, le Maroc compte évaluer les différentes options d'approvisionnement en gaz naturel et en GNL, par des unités flottantes de stockage et de regazéification (FSRU), par terminaux onshore, et les flux multidirectionnels. La diversification des points d'entrée du produit et de ses sources assure une flexibilité d'approvisionnement et une assurance de sa régularité et sa continuité. Le Royaume envisage ainsi le déploiement d'un nouveau réseau de transport afin de relier l'ensemble des composantes du plan gazier et ce par phase, en s'appuyant sur une épine dorsale qui se compose du Gazoduc Maghreb-Europe et du futur Gazoduc Nigeria-Sénégal-Mauritanie-Maroc En attendant, le ministère a lancé en mars 2021 un appel à manifestation d'intérêt pour la construction et l'exploitation d'une unité flottante, de stockage et de regazéification du gaz naturel liquéfié. L'importance de ce projet et les conditions du marché national et régional ont suscité l'intérêt d'un nombre important de sociétés nationales et internationales. Motivé par cet engouement des opérateurs et la captation de nouvelles opportunités dans un schéma accéléré, et afin d'assurer plus de visibilité pour les prochaines étapes de la réalisation, le ministère de la Transition énergétique a prolongé la période de consultation de 10 jours à partir du 15 octobre 2021.

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Rachid Lazrak, géopoliticien : «La politique énergétique du Royaume porte des perspectives prometteuses»

«C’était attendu de la part des autorités algériennes, qui continuent de prendre des décisions irréfléchies», indique Rachid Lazrak, professeur émérite de droit international, auteur de nombreuses publications géostratégiques, géo-économiques. Ce dernier note la réaction «rapide» de l’Onhym et l’ONEE qui ont affirmé que cette rupture aura un impact «insignifiant» sur le court terme. Le politologue souligne que cette décision n’apporte aucun gain sur le plan géopolitique, mis à part peut-être une volonté de mettre la pression sur l’Espagne. «Les décisions d’Alger sont tellement irrationnelles qu’on se pose parfois des questions s’ils réfléchissent réellement à leur portée. Car il y a le risque de se retrouver face à des situations insolubles.

Le ministre des Affaires étrangères espagnol est parti au Qatar et aujourd’hui on parle d’une collaboration en matière d’importation de gaz entre le Qatar, l’Espagne et le Maroc. Donc, cela pourrait peut-être pousser à envisager des solutions, qui vont finalement se retourner contre l’Algérie», a-t-il expliqué. Et d’ajouter que cette mise à l’arrêt, «très probablement définitive» du Gazoduc Maghreb-Europe serait beaucoup plus une décision politique, qui s’adresse à l’opinion publique algérienne et non pas une décision stratégique. Selon l’invité de «L’Info en Face», la politique énergétique du Royaume porte des perspectives prometteuses, notamment grâce au développement de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique. «Le Maroc a une avance en ce qui concerne les énergies renouvelables, tout le monde le reconnaît. Je pense que les perspectives sont prometteuses à l’horizon 2025», affirme-t-il. Mohamed Sellam

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Karim Chraïbi, spécialiste en énergie : «Une solution à long terme serait de rediriger les flux de gaz de l’Espagne vers le Maroc»

La suspension du Gazoduc Maghreb-Europe (GME) n’aura aucun impact immédiat sur le consommateur, mais elle aura certainement une incidence sur les finances de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) et de l’État, affirme Karim Chraïbi, spécialiste en énergie, directeur du groupe OIS. Mais le plus important, c’est de trouver une solution pour les deux centrales à cycle combiné, Tahaddart et Beni Mathar, qu’on approvisionnait par les 7% du volume de gaz cédé au Maroc en guise de droit de passage de la canalisation sur son territoire. «Ces deux centrales sont gérées en grande partie par des opérateurs privés avec lesquels il va falloir trouver un accord», relève-t-il dans une émission de «L’Info en face» en octobre dernier.

Il signale, par ailleurs, que la non-reconduction du contrat du GME aura un impact sur la capacité du Maroc à produire de l’énergie propre, sachant que le facteur d’émission de gaz à effet de serre de l’électricité produite par le gaz naturel est environ 60% plus faible que celui de l’énergie à base de charbon. Karim Chraïbi explique que le Maroc, en attendant de trouver des solutions à long terme, devra se rabattre sur d’autres sources d’énergie plus polluantes, le fioul et le charbon par exemple, afin de compenser ce manque. «Le gaz naturel est un partenaire choisi des énergies renouvelables. Le Royaume sera obligé de substituer ce gaz par d’autres ressources forcément plus polluantes. Nous avons des centrales au fioul, mais nous serons probablement amenés à en importer ou à consommer plus de charbon», souligne-t-il. Il s’agit là d’une solution à court terme. Sur le long terme, l’une des solutions qui, selon lui, pourrait être intéressante, c’est de rediriger les flux de gaz de l’Espagne vers le Maroc. «Nous pouvons récupérer du gaz ou bien de l’électricité de l’Espagne, si cette dernière a de l’excédent, bien sûr», indique-t-il, ajoutant qu’une adaptation de l’infrastructure existante sera nécessaire pour inverser les flux de gaz, ce qui prendra du temps.   Mounia Senhaji

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