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Fouad Laroui : Le génie arabe est «l’angle mort» dans l'enseignement de la pensée humaine

Durant ses dix années d'études, de la sixième à la terminale, au sein de collèges et lycées «français», Fouad Laroui n'a jamais entendu le nom d'Ibn Al Haytham, Al Bayrouni, Ibn Rochd ou Ibn Sina. Un «angle mort» que l'illustre écrivain trouve «extraordinaire», dans la mesure où l'on parle de l'histoire de la science et de la philosophie qui commence avec la Grèce antique (Parménide, Héraclite, Platon, Aristote, Socrate, etc.), puis il y a cette résurgence qui commence avec Saint Thomas d'Aquin, au XIVe siècle, puis vient l'Humanisme et les Lumières. Et entretemps, au moyen âge, «le monde s'endort !» tel que cela est enseigné aujourd'hui dans l'histoire de la pensée humaine, alors qu'il y avait cette civilisation arabe du VIIIe au XIIe siècle, sous l'empire abbasside et en Andalousie, avec ses savants qui ont apporté une contribution extrêmement précieuse à la science et à la pensée humaine.

Fouad Laroui : Le génie arabe est «l’angle mort» dans l'enseignement de la pensée humaine

Rendez-vous fort du SIEL 2022, la sixième rencontre culturelle du «Book Club Le Matin» avec Fouad Laroui a tenu toutes ses promesses. Très attendue, cette rencontre a permis à l’écrivain marocain, qui n’est plus à présenter, de mettre en lumière sur son essai militant «Plaidoyer pour les Arabes», à travers lequel il tient à faire justice à la civilisation arabe et son apport inestimable à la civilisation humaine. M. Laroui, qui a fréquenté des collèges et des lycées affiliés au système éducatif français à l'étranger, déplore cet «angle mort» dans l'enseignement de la pensée humaine où sont passés sous silence les savants arabes, même avec leurs dénominations latinisées comme «Averroès», pour Ibn Rochd, et «Avicenne», pour Ibn Sina. Ibn Al Haytham, d’après Fouad Laroui, est un génie à mettre au même niveau que Newton et Galilée, Al Jazari avait réalisé bien avant Léonard de Vinci des croquis avec des pièces crénelées, Al Zahrawi pratiquait l'anesthésie bien des siècles avant l'Américain Crawford Long, à qui l'on attribue le mérite de sa découverte, et de nombreux autres érudits arabes qui ont brillé dans pratiquement toutes les disciplines.

L’auto-détestation et l’intériorisation du regard de l’autre

Dans son essai, si Fouad Laroui fait le constat que l'enseignement actuel de l'histoire de la pensée humaine occulte l'âge d'or de la civilisation arabe du VIIIe au XIIe siècle (et même au-delà avec Ibn Khaldoun), il souligne toutefois que les Arabes eux-mêmes portent une part de responsabilité dans cette omission de leur histoire. Les Arabes d'aujourd'hui, dit l’écrivain, se livrent à un déni de leur histoire qui n’est en définitive que le résultat d’une intériorisation du regard de l'autre. Cet autre qui imagine que les Arabes, au sens le plus général du terme, «n'ont jamais rien fait, n'ont jamais participé à l'élaboration intellectuelle de l'espèce humaine». «Si c'est de l'ignorance de leur part, ça m'est égal, mais pourquoi devrions-nous incorporer cela ?» s’interroge Fouad Laroui. «Que les étrangers ne nous connaissent pas est une chose, mais que nous-mêmes nous ne nous connaissions pas en est une autre», poursuit l'écrivain, qui appelle à lire «les choses extrêmement intelligentes et révolutionnaires» écrites par des penseurs comme Ibn Rochd ou Ibn Tofayl, dont plusieurs rues, écoles et universités arborent aujourd’hui les noms.

Hayy ibn Yaqdhan et la secte des «Quakers»

Une des histoires que seul un écrivain comme Fouad Laroui sait rapporter est celle de la secte protestante des «Quakers», à laquelle appartenait le président américain Richard Nixon, avec le roman philosophique écrit par «Ibn Tofayl» : «Hayy ibn Yakdhan». Ce livre est tombé entre les mains d'un quaker lors d’un voyage. Celui-ci, fasciné par son contenu (même s'il lui manquait la page de garde), le ramena aux États-Unis où il figure aujourd'hui parmi les sept livres sacrés de l'Église quaker.

Spinoza ne doit rien aux Arabes !

Parlant de certains écrivains et intellectuels occidentaux qui ne reconnaissent pas le mérite des savants et penseurs arabes, Fouad Laroui cite l'exemple du financier français Alain Minc, auteur du livre «Spinoza, un roman juif». Dans son livre, M. Minc affirme carrément que «Spinoza ne doit rien aux Arabes». Propos qui a interpellé M. Laroui qui démontre dans son «Plaidoyer pour les Arabes» que le philosophe néerlandais Baruch Spinoza (1632-1677) lui-même avait avoué à l'un de ses amis que «toute sa pensée se trouvait dans le livre d'Ibn Tofayl : “Hayy ibn Yaqdhan” (écrit au XIIe siècle)».

Et l'écrivain, qui cite dans son essai des passages de «L'éthique de Spinoza» et de «Hayy ibn Yaqdhan» d'Ibn Tofayl étalant les mêmes thèses, souligne que «Spinoza est considéré par l'historien Jonathan Israël comme le véritable précurseur des Lumières». Ce qui, selon Fouad Laroui, nous place dans la position légitime de «revendiquer les Lumières grâce aux écrits fantastiques d'Ibn Tofayl, d'Ibn Rochd (fortement relayé par Saint Thomas d'Aquin dans sa doctrine admettant la science) et d'Ibn Sina, contrairement à ce que l'on fait croire aujourd’hui aux jeunes générations que ces Lumières nous sont étrangères, alors que c’est complètement l’inverse».

Cordoue et Bagdad : les deux lumières de la civilisation arabo-musulmane

Que la contribution des Arabes à la pensée humaine ait été amoindrie, voire éteinte, après le XIIe siècle (à l'exception de la contribution d'Ibn Khaldoun), Fouad Laroui l'explique par la prise de Cordoue par la Conquista espagnole, et de Bagdad 20 ans plus tard par les troupes turco-mongoles menées par Hulagu. Ces deux capitales du monde arabo-musulman, l'une à l'est et l'autre à l'ouest, avaient assuré le rayonnement de la civilisation arabe et «l'extinction de ces deux lumières» avait également provoqué le déclin de cette grande civilisation. Par conséquent, affirme Fouad Laroui, les Arabes vont manquer deux siècles : le siècle de Galilée, Descartes, Newton, où la science va être détachée de la théologie, et ensuite le siècle de la grande classification, celui de Carl Linné. En conséquence, aujourd'hui, bien que l'arabe soit une langue riche et belle, elle ne peut servir à la recherche scientifique, déplore l’écrivain.

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