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L'avenir des relations Maroc - Israël après la montée de Benjamin Netanyahu

En Israël, les élections législatives du 1er novembre se sont soldées par une victoire de la droite, menée par le Likoud de Benyamin Netanyahou. «Roi Bibi», comme ses partisans se plaisent à le surnommer, doit désormais composer avec ses «nouveaux faiseurs», les partis ultra-orthodoxes et l’alliance d’extrême droite, pour former le gouvernement. Les spéculations sur la physionomie du nouveau gouvernement font planer des inquiétudes tant au niveau local qu’international.

L'avenir des relations Maroc - Israël après la montée de Benjamin Netanyahu
Signature des Accords d'Abraham à Washington, le 15 septembre 2020.

C’est officiel. Benyamin Netanyahou, qui détient le record de longévité au poste de Premier ministre, est de retour aux commandes en Israël. Les Chefs d’État des grandes puissances ont appelé Bibi pour le féliciter de sa victoire. Mais les partis de l’extrême droite religieuse sont plus victorieux que M. Netanyahou : l’alliance Sionisme religieux-Otzma Yehudit, dont les leaders sont Betsalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir  (qui a remporté 14 sièges à la Knesset), Shas (11 sièges) et Judaïsme unifié de la Torah (7 sièges). Et ce sont ces deux personnages en particulier : Betsalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, qui pourraient poser problème. Ils ne sont pas pour la solution à deux États, ils sont pour l’annexion de la Cisjordanie et aussi pour refouler les Palestiniens vers les États arabes limitrophes.

Quant aux postes ministériels auxquels ils prétendent : ministre de la Défense pour le premier et ministre de la Sécurité publique pour le second. Cela signifie que Benyamin Netanyahou, qui n’a pas d’autres choix, aura à mener d’âpres négociations avec eux, lui qui a besoin de leur soutien pour former son gouvernement, mais aussi pour geler le procès qui lui est intenté pour fraude et corruption et qui court depuis mai 2020. La chaîne i24News, citant une source proche du leader du Likoud, a annoncé qu’Itamar Ben-Gvir ne sera pas nommé ministre de la Sécurité publique. Et il en va de même pour le portefeuille de la Défense qui n’ira pas à Betsalel Smotrich, toujours selon i24News. 

Le professeur de relations internationales à l’Université de Tel Aviv Emmanuel Navon explique, dans un entretien accordé au «Matin», qu’«un peu moins de 50% de l’électorat a voté pour Netanyahu, en donnant sa voix à l’un des partis qui le soutiennent. Quant aux partis orthodoxes, il est inexact de les qualifier de droite. Le parti “Shas” d’Arieh Déri  est un parti socialiste qui a soutenu les Accords d’Oslo en 1993. Il est à gauche de l’échiquier politique sur les questions économiques. Il en va de même pour l’autre parti orthodoxe “Judaïsme de la Torah”», soulignant qu’«il n’y pas de virement à droite, mais il y a eu une forte mobilisation au sein de l’électorat de Netanyahu qui n’a gagné que grâce à quelques milliers de voix». S’agissant des accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, qui risquent d’être ébranlés par le nouveau gouvernement, M. Navon est d’un avis tranché : «Non. Netanyahu s’était engagé à mettre fin à ses projets d’annexion comme condition à la normalisation des relations avec les EAU. Il ne reviendra pas là-dessus». 

Par ailleurs, et en ce qui concerne plus particulièrement la coopération maroco-israélienne face à un gouvernement de Tel Aviv influencé par l’extrême droite, le professeur de relations internationales rappelle que «c’est sous le précédent gouvernement Netanyahu que les accords de normalisation ont été signés entre Israël, les Émirats arabes unies (EAU) et le Bahreïn, et que les relations diplomatiques ont été restaurées avec le Maroc». Netanyahu, affirme M. Navon, «est conscient de l’importance stratégique de ces relations et il compte les amplifier. La droite israélienne soutient la position du Maroc sur la question sahraouie. Nos armées et services de renseignements respectifs coopèrent contre leurs ennemis communs et contre les djihadistes au Sahel. Les partenariats agricoles et énergétiques entre Israël et le Maroc sont appelés à croître, alors que l’Europe fait face à une crise énergétique et à une augmentation des prix des produits agricoles du fait de la guerre en Ukraine». 

Il est à rappeler que suite à la réception par Sa Majesté le Roi Mohammed VI de la délégation américano-israélienne le 22 décembre 2020 (à l’issue de laquelle une Déclaration conjointe entre le Royaume du Maroc, les États-Unis et l’État d’Israël a été signée devant le Souverain), un communiqué du Cabinet Royal avait indiqué que «La proclamation présidentielle (de M. Donald Trump) reconnaissant la marocanité du Sahara, ainsi que les mesures annoncées pour la reprise des mécanismes de coopération avec Israël, constituent des développements majeurs pour le renforcement de la paix et de la stabilité régionale». «Ces mesures concernent l’autorisation des compagnies aériennes israéliennes pour transporter des membres de la communauté juive marocaine et des touristes israéliens vers le Maroc, la pleine reprise des contacts et des relations diplomatiques et officiels avec Israël au niveau approprié, la promotion d’une coopération économique bilatérale dynamique et innovante, et l’action en vue de la réouverture des bureaux de liaison à Rabat et à Tel Aviv», avait-on souligné dans le communiqué.

Concernant la question palestinienne, le communiqué du Cabinet Royal rapporte que Sa Majesté le Roi Mohammed VI a réitéré «la position cohérente, constante et inchangée du Royaume du Maroc sur la question palestinienne, basée sur la solution à deux États vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité, les négociations entre les parties palestinienne et israélienne comme seul moyen de parvenir à un règlement global et définitif, et l’attachement de Sa Majesté le Roi, Président du Comité d’Al-Qods, à la sauvegarde du caractère musulman de la Ville sainte». 

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Entretien avec Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l’Université de Tel Aviv : «Benjamin Netanyahu est conscient de l’importance stratégique des relations avec le Maroc et il compte les amplifier»

Le Matin : Israël s’apprête à former le gouvernement le plus à droite de son histoire sous la direction de Benjamin Netanyahu. Comment expliquez-vous ce virage dans le paysage politique israélien ?  
Emmanuel Navon :
Les tractations sont encore en cours et au moment où nous nous parlons les médias israéliens font état d’une tentative du Chef de l’État de former un gouvernement d’union nationale. Il est donc encore trop tôt pour savoir à quoi ressemblera le prochain gouvernement. Par ailleurs, ne nous trompons pas sur l’ampleur de la victoire de M. Netanyahu. Le seuil d’éligibilité de 3,25% crée un écart entre la majorité des scrutins et la majorité à la Knesset, car les électeurs qui ont voté pour des partis n’ayant pas franchi ce seuil ne sont pas représentés à la Knesset. C’est ainsi que Netanyahu a une majorité de 53% à la Knesset (64 sièges sur 120), tandis que le bloc des partis le soutenant (Likoud, Sionisme religieux, Shas, Judaïsme de la Torah, et Foyer juif) a obtenu 49,57% des suffrages. La victoire de M. Netanyahu est incontestable, mais seule la moitié de l’électorat israélien le veut comme Premier ministre.

Israël vient de connaître leurs cinquièmes élections en quatre ans. Selon vous est-ce un signe de «démocratie» ou d’«instabilité politique». Dans ce cas, cette instabilité n’est-elle pas préjudiciable à l’image du pays et ses partenariats à l’international ?  
Cette instabilité a des causes conjoncturelles et non structurelles. Le fait est qu’Israël n’a pas connu de telles élections à répétition entre 1949 et 2019 avec le même mode de scrutin. Ce qui s’est passé en 2019 est que Netanyahu a perdu le soutien d’une partie de la droite (la droite laïque et l’électorat majoritairement russophone d’Avigdor Lieberman). Dès lors, Netanyahu ne parvenait plus à former de coalitions, tandis que la gauche n’avait pas de majorité non plus. C’est ce paradoxe temporaire qui a créé ce cycle d’élections. Netanyahu aurait pu y mettre fin s’il avait cédé sa place à la tête de son parti le Likoud, mais il a refusé de bouger. Après une quatrième élection qui ne parvint pas comme les précédentes à produire une majorité, tous les partis opposés à M. Netanyahu décidèrent de mettre fin à ce manège et à former une coalition coûte que coûte. C’est ainsi que fut formé un gouvernement entre partis de droite, de gauche et du centre, ainsi qu’un parti arabe islamiste. Mais cette coalition était trop disparate pour résister aux dissensions et elle a fini par imploser. 

Vainqueur des législatives, Benjamin Netanyahu a lancé les tractations avec ses alliés ultra-orthodoxes et d’extrême droite en vue de former un gouvernement suscitant des inquiétudes internationales et locales. Les États-Unis ont dit, avant l’annonce de la victoire de M. Netanyahu, espérer que «tous les responsables israéliens continueront de partager les valeurs d’une société démocratique et porteuse de tolérance pour toute la société civile, en particulier les groupes minoritaires». Peut-on y voir une crainte de la montée de l’extrémisme, voire du racisme ? 
Comme je l’ai expliqué, un peu moins de 50% de l’électorat a voté pour Netanyahu en donnant sa voix à l’un des partis qui le soutiennent. Quant aux partis orthodoxes, il est inexact de les qualifier de partis de droite. Le parti «Shas» d’Arieh Déri (qui est, pour l’information de vos lecteurs, originaire de Meknès) est un parti socialiste qui a soutenu les Accords d’Oslo en 1993. Il est à gauche de l’échiquier politique sur les questions économiques. Il en va de même pour l’autre parti orthodoxe «Judaïsme de la Torah». Il n’y pas de virement à droite, mais il y a eu une forte mobilisation au sein de l’électorat de M. Netanyahu qui n’a gagné que grâce à quelques milliers de voix. 

Les relations entre Israël et le Maroc ont pris un grand essor depuis la signature de l’accord tripartite en décembre 2020.  La coopération s’est renforcée dans de nombreux domaines. Avec un gouvernement d’extrême droite, n’y a-t-il pas risque de remise en question de cet accord et des partenariats engagés ? Pourquoi ? 
C’est sous le précédent gouvernement Netanyahu que les accords de normalisation ont été signés entre Israël, les Émirats arabes unies (EAU) et le Bahreïn, et que les relations diplomatiques ont été restaurées avec le Maroc. Netanyahu est conscient de l’importance stratégique de ces relations et il compte les amplifier. La droite israélienne soutient la position du Maroc sur la question sahraouie. Nos armées et services de renseignements respectifs coopèrent contre leurs ennemis communs et contre les djihadistes au Sahel. Les partenariats agricoles et énergétiques entre Israël et le Maroc sont appelés à croître, alors que l’Europe fait face à une crise énergétique et à une augmentation des prix des produits agricoles du fait de la guerre en Ukraine. 
  
S’agissant des Accords d’Abraham avec les autres pays, le nouveau gouvernement ne risque-t-il pas de demander leur révision de manière à obtenir plus de concessions des autres parties ? 

Non. M. Netanyahu s’était engagé à mettre fin à ses projets d’annexion comme condition à la normalisation des relations avec les EAU. Il ne reviendra pas là-dessus. 
  
Ces dernières semaines, il y a un regain de violences entre Palestiniens et Israéliens. Selon vous, la paix est-elle encore possible ? Et quelles sont les conditions à réunir pour y parvenir ? 
La paix est possible entre Israël et le monde arabe. Israël a des relations diplomatiques avec cinq pays arabes : l’Égypte, le Maroc, la Jordanie, les EAU, et le Bahreïn. Le contentieux entre Israël et les Palestiniens va au-delà des questions territoriales. Le fait est que le conflit existait avant 1967. Mahmoud Abbas est au pouvoir depuis quinze ans, alors qu’il fut élu pour la dernière fois en 2005 pour un mandat de quatre ans. Il n’a plus qu’une prise partielle sur une Autorité palestinienne qui a perdu le contrôle de la Bande de Gaza en 2007. Dès lors, un accord de paix semble illusoire à court et moyen terme. Mais, en attendant, nous pouvons et devons améliorer la situation économique et la vie quotidienne des Palestiniens. Les partenariats entre Israël et les pays arabes offrent de nouvelles opportunités qui peuvent bénéficier aux Palestiniens. 


 

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