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Pollution numérique : l'éco-conception logicielle, un impératif pour la responsabilité sociétale d’un monde digitalisé

Pollution numérique : l'éco-conception logicielle, un impératif pour la responsabilité sociétale d’un monde digitalisé

Dr. Lamiae Benhayoun, professeure chercheur à Rabat Business School & Mme Vanessa Priso, consultante chez DXC technologies en France

Aujourd’hui, ce n’est pas en nombre de feuilles que l’on évalue l’empreinte carbone des activités numériques, mais en kilogrammes de CO2. Le secteur du numérique serait équivalent à celui de l'aviation en termes d'empreinte carbone. Les chiffres qui reviennent souvent pointent du doigt les aléas de la pollution matérielle des technologies. Par exemple, la conception d'une puce électronique de 2g nécessite 32 kilos de matière première. Un data center de 10000 m2 consomme en moyenne autant qu’une ville de 50000 habitants. Les box internet allumées en permanence mais utilisées seulement quelques heures dans la journée ont une consommation équivalente à la production de trois réacteurs nucléaires. Cependant, une part importante des gaz à effet de serre du numérique est causée par les outils logiciels. Cette pollution discrète est généralement peu évoquée, peut-être est-ce dû au fait que le domaine technologique immatériel est moins standardisé, moins régulé. Envoyer un mail avec une pièce jointe produit environ 50g de CO2, soit la consommation d’une ampoule allumée pendant 24h. Une heure de visioconférence avec caméra allumée émet 1kg de dioxyde de carbone, autant qu'un trajet de 600 km en TGV. Avant la pandémie de la covid 19, les tendances d'usage du numérique sur le plan mondial prédisaient un doublement des émissions carbone du secteur entre 2010 et 2025. Ces prévisions sont aujourd'hui multipliées par quatre en raison de la crise sanitaire et des nouveaux modes de travail qui en ont découlé.

Le covid a imposé le télétravail et par conséquent le recours à des outils logiciels de travail à distance pour permettre la collaboration et l'accès à une workplace virtuelle depuis toute localisation. L'on peut citer des plateformes comme MS Teams, Skype, Zoom, la suite Office, etc. Les organisations utilisent ces outils pour booster leurs performances et survivre dans un environnement hautement turbulent. Elles sont soutenues par une multitude d'éditeurs de logiciels, des acteurs qui fournissent aux organisations les logiciels nécessaires au bon fonctionnement de leurs activités. Sachant que les utilisateurs sont de plus en plus friands de ces outils facilitant leur quotidien, les éditeurs innovent pour répondre à la demande et proposent une pléthore de fonctionnalités logicielles. Mais c'est là-même qu'est la source du problème. Cette innovation est loin d'être au service de l'environnement mais entraîne plutôt un cercle vicieux de surconsommation matérielle et logicielle avec une empreinte carbone grandissant de façon exponentielle.

Même avec la fin prévue de la pandémie, le télétravail semble être démocratisé et reconnu comme une norme et une bonne pratique. Il devient donc critique d'interroger l'explosion de l'empreinte carbone des logiciels utilisés dans ce cadre et d'identifier l'approche adéquate pour la réduire. Pour répondre à cette question alarmante, une recherche a été menée par Dr. Lamiae Benhayoun, professeure chercheur à Rabat Business School en collaboration avec Madame Vanessa Priso, consultante chez DXC technologies en France, auprès d'une large population. Une multitude de profils d'utilisateurs allant d’étudiants jusqu'à des managers, mais aussi des spécialistes de l'environnement et des développeurs de logiciels ont été impliqués afin de cerner les opinions et actions de toutes les parties prenantes au processus d'éco-conception. Trois principaux résultats ont découlé de cette recherche.

1. Une compréhension hétérogène de l'éco-conception logicielle

Nous avons d'abord noté une compréhension disparate du sujet à travers la population, appelant à une sensibilisation et une communication au regard des aléas écologiques du digital et des actions à entreprendre pour les réduire. L'éco-conception logicielle revient à réduire les fonctionnalités à un usage beaucoup plus adapté aux besoins réels des utilisateurs, à anticiper les évolutions et la pérennité des solutions, et à diminuer le nombre de ressources nécessaires pour un logiciel. C'est un processus séquencé qui intègre les aspects environnementaux dans toutes les étapes du cycle de vie du logiciel dans le but de réduire l'empreinte carbone : la conception, le développement et la distribution, l'utilisation, et la fin de vie.

Le processus repose sur la mesure de l'impact environnemental du logiciel tout au long de son cycle de vie avec différents critères définis en fonction des enjeux importants pour l'organisation. L'intérêt de cette perspective multi-étapes est double : identifier les points de pollution propres à chaque phase et ainsi évaluer, dans un objectif de réduction, l'ensemble des transferts de pollution d'une étape à l'autre. Aussi, lutter contre l'obsolescence des appareils en mettant en place des stratégies de conception pour le recyclage qui évitent le gaspillage des ressources, et en calculant la recyclabilité pour identifier les éléments potentiellement améliorables.

 

2. Best practices pour l'éco-conception logicielle

Nous avons élaboré un ensemble de bonnes pratiques sous-jacentes à l'éco-conception à adopter à travers le cycle de vie des logiciels :

Effectuer des audits réguliers des logiciels au sein de l'organisation : cela permet d'identifier quels logiciels/si certains logiciels ne sont pas utilisés à leur plein potentiel. C'est aussi un point de départ avant de concevoir ou de commander un nouveau logiciel. 25% des applications déployées sont redondantes avec des applications existantes. La révision régulière de la pertinence des logiciels permet de piloter rationnellement l'empreinte carbone de l'organisation.

Concevoir et paramétrer le logiciel en fonction des besoins essentiels des utilisateurs : éviter la sur-qualité et restreindre les fonctionnalités du logiciel au strict nécessaire. En effet, 45% des fonctionnalités déployées dans un logiciel ne sont pas utilisées. L'utilisateur final doit être au centre du processus de conception logicielle en utilisant des méthodes agiles qui permettent des interactions, des itérations et des allers-retours entre le métier et le côté technique, aboutissant à une meilleure compréhension de ce qui est attendu et à une fidélité aux fonctionnalités recherchées. Ces méthodes itératives permettront d'alléger les logiciels, de limiter la consommation d'énergie qui est un point d'économie clé pour les investisseurs et les organisations, et de pérenniser l'usage des terminaux informatiques et des data centers.

Établir un équilibre entre écologie et productivité pour la fabrication du logiciel : principalement coder le logiciel de manière éco-responsable, en compilant le langage de programmation dans un langage binaire de bas niveau tel que C++. Par exemple, Facebook a pu réduire son empreinte écologique en compilant le code PHP en C++ via le traducteur HipHop. Cela a permis à l'entreprise de diviser par deux la puissance de traitement informatique nécessaire au fonctionnement de son service de réseau social et, par la même occasion, de prolonger la durée de vie de ses data centers.

Utiliser le logiciel en connaissant l'empreinte carbone de chaque action: La phase d'utilisation des logiciels concentre le plus d'impacts environnementaux. L'éco-conception va donc bien au-delà de l'écriture de code et se situe surtout en amont et en aval de la phase de développement. Il existe un écart de 10000 entre le temps total passé par les développeurs à manipuler un logiciel et celui passé par les utilisateurs. Avant de pointer du doigt les fabricants et les développeurs de logiciels, balayons devant notre porte !

Instaurer une pédagogie pour l'éco-conception logicielle au sein de l'organisation: un effort de communication doit être fourni au regard de la pollution des logiciels. Aussi, des groupes de réflexion peuvent être mis en place pour définir les solutions et actions appropriées et permettre une fertilisation croisée des bonnes pratiques entre les métiers. Des usagers experts peuvent également aider à la conduite du changement pour un développement et un usage responsables des logiciels.

 

3. L'éco-conception logicielle, un pilier désormais crucial pour la responsabilité sociétale des organisations

La responsabilité sociétale est au centre des débats en raison des enjeux écologiques croissants dans l'ensemble de la planète. Elle désigne l'intégration volontaire par les entreprises des préoccupations sociales et environnementales dans leurs activités commerciales et leurs relations avec les parties prenantes. Elle prône la création de valeur, l'instauration d'un comportement éthique et la contribution au développement durable. A travers un benchmarking des entreprises possédant différents niveaux de maturité en termes d'éco-conception logicielle, nous avons conclu que cette capacité organisationnelle contribuait clairement à la responsabilité sociétale de l'organisation sur plusieurs niveaux :

  • Une réduction de la consommation d'énergie et des coûts grâce à la réduction des fonctionnalités développées dans le logiciel.
  • Une innovation responsable en proposant des logiciels novateurs qui optimisent la consommation des ressources et garantissent qualité et robustesse.
  • Un avantage concurrentiel grâce à une image d’organisation ‘verte’ qui atteste du sérieux de l'entreprise et ouvre de nouvelles perspectives commerciales.
  • Des collaborateurs plus épanouis car ils sont dans une organisation inclusive qui met à leur disposition des logiciels ergonomiques et est attentive au bien-être de leurs familles.

En somme, l'éco-conception logicielle est un sujet émergent qui prend une envergure croissante parallèlement aux problématiques environnementales se trouvant désormais au centre des préoccupations des gouvernements et des entreprises. Elle rend les logiciels plus sobres et inclusifs dès la phase d’idéation. Ceci permet de créer des services informatiques qui répondent à un réel besoin de l'utilisateur final sans mettre en place des fonctionnalités hautement consommatrices de ressources. Elle favorise également l'image de l'entreprise et stimule la productivité et le bien-être de ses employés. Cette recherche a mis en lumière les principales implications de l'éco-conception logicielle et ses bonnes pratiques pour une consommation responsable active. Se laisser emporter par la consommation passive de logiciels conduirait à terme à une situation alarmante de pollution comme c'est le cas pour le gazole.

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