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Samedi 25 Mai 2024
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Le Caftan, une histoire de générations au Maroc

Le Caftan est présent dans toutes les cérémonies et événements de la société marocaine. Cet habit traditionnel se transmet de génération en génération. Il évolue tout en gardant sa touche authentique. Comment sauvegarder cet héritage traditionnel et préserver le savoir-faire des artisans nationaux aux mains expertes ? Réponses des professionnels.

Asmae, une jeune Marocaine invitée à un mariage au Liban, a choisi de porter son Caftan marocain. Cette passionnée de voyages transporte avec elle fièrement sa tenue traditionnelle de pays en pays (États-Unis, Brésil…). Cet habit a traversé dans sa valise, comme dans celle d’autres femmes marocaines, différentes frontières dans le seul objectif d’arborer haut et fort leur Marocanité. Le Caftan, un patrimoine national est inséparable de l’identité marocaine. Le Maroc a d’ailleurs déposé auprès de l’Unesco une demande d’inscription du Caftan marocain au Patrimoine immatériel de l’humanité au titre de l’année 2025.

Selon Mustapha Jlok, anthropologue, Point focal national de la convention 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, avant de donner sa validation, l’Unesco écoute surtout les détenteurs du savoir-faire. Elle vérifie s’ils veulent réellement s’enregistrer dans cette démarche, et si leur savoir-faire est toujours pratiqué… Les acteurs scientifiques et chercheurs ainsi que les citoyens lambda ont également un rôle important dans cette procédure. Selon cette convention, «le patrimoine culturel immatériel ne peut être patrimoine que lorsqu’il est reconnu comme tel par les communautés, groupes et individus qui le créent, l’entretiennent et le transmettent ; sans leur avis, personne ne peut décider à leur place si une expression ou pratique donnée fait partie de leur patrimoine». Et de préciser que «dans certains cas, l’intervention publique visant à sauvegarder le patrimoine d’une communauté peut ne pas être souhaitable, car il peut fausser la valeur qu’a ce patrimoine pour sa communauté.» Pour qu’un pays proclame qu’un patrimoine lui appartient, il doit avoir tous les éléments qui le prouvent. Un comité d’évaluation peut statuer de la non-conformité avec la réalité.

Gare à l’exportation informelle du Caftan marocain !

S’agissant du Caftan, le Maroc a un savoir-faire qui se transmet de génération en génération. Les artisans et créateurs sont dans toutes les villes du Royaume témoignant de la Marocanité de ce patrimoine. Selon Mustapha Jlok, il faut faire attention à la transmission du savoir-faire. Dans ce cadre, le ministère de la Culture sensibilise les artisans afin de protéger leurs connaissances contre le plagiat. «Il faut trouver une solution à l’exportation informelle du Caftan et créer un label pour que chaque collection soit enregistrée», indique Mustpaha Jlok. Et de préciser qu’un grand nombre de Caftans marocains est exporté vers l’Algérie. Cette dernière a essayé d'accaparer le fameux Caftan «Ntaâ» de Fès et de l’inscrire au patrimoine immatériel algérien auprès de l’Unesco. La délégation du Maroc auprès de l’Unesco a entamé la procédure pour dénoncer l’inclusion d’une photo du Caftan fassi dans un dossier algérien pour la préservation de la Gandoura et la Melehfa. Le ministère de la Culture a donné à la délégation marocaine toute la documentation nécessaire prouvant que «Ntaâ» est fassi.

«On fait également un travail de sensibilisation auprès des professionnels», explique Jlok.

Le caftan, un patrimoine à enregistrer à l’OMPI

Selon cet anthropologue, le ministère de la Culture a surtout un rôle de coordinateur. Pour lui, le ministère de l’Artisanat et les fédérations professionnelles devraient œuvrer davantage pour la préservation du Caftan en tant que patrimoine national. «La convention de l’Unesco n’est pas la bonne porte pour préserver le patrimoine. Elle ne fait que le reconnaître sur vos terres. En outre, l’objectif de la convention est le partage. Afin de protéger un patrimoine comme le Caftan, on doit passer par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Cette procédure est compliquée et nécessite des moyens humains et financiers importants, mais elle nous permet de défendre cet héritage.» Parmi les autres initiatives permettant de préserver le Caftan en tant qu’héritage national, il y a le label Maroc lancé par le ministère de la Culture ainsi que les campagnes de communication sur les médias et réseaux sociaux. Chaque fois qu’on porte le Caftan marocain, on atteste du talent unique des artisans locaux, un héritage à préserver via la continuité de l’apprentissage et la transmission du savoir-faire.

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Questions à Fadila El Gadi, créatrice de mode marocaine la plus sollicitée à l’international : «L’apprentissage pour les nouvelles générations devrait passer par une vraie politique de formation»

Votre marque est connue à l’international, quel est le secret du style Fadila El Gadi ?

Je ne pense pas que ça soit un secret, du moment que tout le monde connaît et apprécie : il s’agit d’un travail continu de recherche dans notre patrimoine et de croisement avec les exigences du luxe et de la modernité. Le secret si on peut appeler cela comme ça, c’est une passion qui se nourrit par la discipline du travail.

Comment, à votre avis, peut-on assurer l’exportation du Caftan tout en préservant ce patrimoine national ?

Votre question comporte deux dimensions : la dimension de préservation du patrimoine à travers sa promotion et sa présentation aux différentes générations, mais aussi une dimension recherche qu’on oublie souvent d’évoquer et la dimension exportation : c’est un travail de tous les acteurs à la fois culturel et diplomatique. Sachant que moi, mon travail n’est pas le Caftan – qui est une parure d’occasions –, mais toutes les richesses que ce dernier a transportées à travers des générations, notamment la broderie, le perlage, etc. Je cherche à les faire valoir dans une démarche d’appropriation et de mise en valeur dans les vêtements qu’on peut porter quotidiennement. Cette mise en valeur ne manque sûrement pas de promouvoir le patrimoine du Caftan.

De par son Histoire, le Maroc est connu par son patrimoine culturel riche et diversifié, lié à ses différentes composantes représentant toutes les régions du pays. Comment utilisez-vous cette richesse dans vos collections ?

À travers mes différents voyages au Maroc et à l’étranger, j’essaie de refléter cette richesse dans mes différentes créations en m’inspirant des tenues traditionnelles et de plusieurs détails de l’artisanat des différentes régions.

Comment, d’après vous, peut-on assurer la transmission du savoir-faire artisanal marocain dans le domaine de la mode ?

Ici, il n’y a pas de secret, il s’agit de l’apprentissage pour les nouvelles générations, qui ne devrait pas se limiter aux actions de la société civile ou privée, mais se traduire par une vraie politique de formation palpable à travers les résultats. Le plus grand risque pour nous, c’est l’industrialisation qui est en train de se faire ailleurs… 

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Entretien avec Hind Joudar, ambassadrice du caftan marocain : «Un label caftan doit être créé avec des critères propres afin d'éviter la spoliation et l'imitation»

Auteure du livre «Les merveilles du caftan» et organisatrice de l’évènement de mode «Oriental Fashion Show», Hind Joudar fait briller le caftan et le savoir-faire marocain à l’international. Son association «Route de la soie et d’Al-Andalus» œuvre pour le rayonnement et le savoir-faire de la culture orientale.

Le Matin : Vous avez fait des recherches sur le caftan, qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur ce vêtement chargé d’Histoire, ses origines et sa relation avec le Maroc ?

Hind Joudar : Le caftan a une histoire fascinante. On peut remonter dans le temps et trouver des cousinades avec des costumes portés dans la chine antique, en Asie centrale, en Perse, en Asie Mineure ou en Méditerranée. Mais le caftan marocain ne ressemble à aucun autre vêtement oriental, il a ses particularités propres, et une histoire propre qui puise dans un fond local enrichi par divers apports. À ce titre, le caftan est le reflet d’un brassage culturel à travers l’Histoire du Maroc et il n’a cessé d’évoluer de la période médiévale à nos jours.

Le caftan marocain est profondément lié à l'Histoire du Maroc, on trouve différentes sources sur le caftan dans la littérature, mais l'Histoire du Maroc et des conquêtes andalouses nous laissent penser que le caftan a traversé la méditerranée pour revenir et s'y installer durablement. Depuis les années 1960, on voit un développement du caftan dans le monde de la mode internationale grâce aux magazines féminins, il a toujours été une partie importante du monde de la mode. Son évolution des 30 dernières années a été une véritable source économique pour le Maroc et permet aussi aux artisans de pouvoir exercer leur art et développer leur activité.

Comment voyez-vous le rôle des artisans marocains dans l’industrie du caftan ?

Le caftan contribue au développement durable par la création d’emplois dans le domaine de l’artisanat traditionnel. Il est important de préserver l'artisanat et le rôle des artisans est primordial, pas de caftan authentique sans les artisans, d'où la nécessité de labéliser l'artisanat marocain. L'artisan marocain contribue également au sentiment de fierté, de l’enracinement dans une culture et de l’enrichissement personnel par la connaissance de l’héritage légué.

Quelles sont les techniques ancestrales qu’on trouve toujours dans le caftan ?

Le caftan marocain est défini comme une robe longue en forme de «T» richement décorée. Il est orné sur le milieu d’une ganse de soie tressée appelée passementerie (Sfifa) et d’une rangée de boutons (Aâkads) cousus en face de brides (Aâyouns-Aâkads). Mais le plus important dans le caftan sont les étoffes ou les tissus. Au Maroc, il y a différentes techniques de tissage, dont le brocard marocain, tissé au fil de soie et au fil d'or. La broderie marocaine est très importante également, il y a les broderies au fil de soie, exécutées par des femmes, et les broderies au fil d'or, exécutées par des hommes appelés les Mâalmines (Zouak dial l'Mâalam).

Comment reconnaître les spécificités de chaque région du Maroc apportées au caftan ?

Les régions du Maroc ont des spécificités propres liées soit à la situation géographique, soit à l'influence des échanges interrégionaux ou internationaux. Le Maroc est un pays qui a une géographie particulière, se trouvant au nord de l'Afrique, au sud de l'Europe, entouré de la mer méditerranéenne et de l'Atlantique, ce qui a apporté différentes influences. Vu l'importance des échanges que le Maroc a toujours entretenus à travers les routes commerciales, nous trouvons dans chaque région du Maroc des Foundouks, qui étaient des étapes pour les commerçants qui empruntent ces routes, ce qui a créé de véritables échanges non seulement économiques, mais culturels et humains.

Les particularités des caftans régionaux suivaient parfois des influences extérieures, mais gardaient toujours leur identité propre par les formes, les coupes et les savoir-faire locaux (Sfifa, Aâkads, Broderies...)

Vous organisez des défilés internationaux pour promouvoir cet habit traditionnel, comment voyez-vous son évolution ?

Depuis presque vingt ans, j'ai commencé à travailler sur le sujet du caftan, car il a une grande Histoire et une grande valeur. L'organisation des défilés permettait de sensibiliser le public à sa grande beauté et à son Histoire. On devait le sortir de sa zone de confort et le confronter à la mode internationale dans laquelle il a maintenant une place particulière. Il peut évoluer avec la jeune génération, mais il ne faut surtout pas le déformer pour garder ses aspects qui font sa particularité.

Comment peut-on préserver le savoir-faire traditionnel tout en évoluant dans le monde de la mode ?

Le Maroc est un des rares pays dans le monde à avoir une myriade de savoir-faire dans le domaine de la mode, c'est un trésor qui doit être non seulement protégé par des initiatives gouvernementales, mais un label caftan doit être créé avec des critères propres afin d'éviter la spoliation et l'imitation. Une protection rigoureuse doit être mise en place.

Quels sont vos projets pour que les nouvelles générations continuent de porter le caftan marocain ?

La nouvelle génération est très créative et a des outils à sa portée qui facilitent la formation et le développement, il est nécessaire de mettre en place des centres qui permettent aux artisans de transmettre leurs savoirs à la nouvelle génération pour que le caftan marocain perdure dans le temps sans se dénaturer.

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Haj Abdelkader Ouazzani, le maître du brocart

Les ruelles étroites de la ville de Fès nous mènent vers un artisan hors pair, Haj Abdelkader Ouazzani, ce maître du brocart. Il a appris cet art dès son jeune âge dans les années 1950 et l’a préservé avec beaucoup d’amour et de talent. «À l'occasion de mes recherches, j'ai dû parcourir le Maroc pour interviewer les artisans du Caftan, j'ai dû faire toutes les ruelles de Fès pour arriver à l'atelier de Monsieur L'Haj Ouazzani, une grande découverte qui m'a fait voyager dans le temps. J'avais en face de moi le dernier tisserand de brocard, qui pouvait exécuter n'importe quel motif sur le métier à tisser qu'il fabrique lui-même sans aucune machine moderne ou ordinateur. Une véritable ingénierie digne des grands mathématiciens. Depuis ce temps, je ne cesse de sensibiliser toutes les personnes qui peuvent le faire connaître, y compris les journalistes que je rencontre ainsi que toutes les personnes qui pourraient aider ou faciliter la continuité de cet art. Actuellement, il a changé de lieu, il se trouve dans un quartier plus accessible à Fès», indique l’ambassadrice du Caftan Hind Joudar. L'Haj Ouazzani continue de créer et de répondre à la demande de sa clientèle nationale et internationale. Cet homme est le témoin du riche patrimoine national.

 

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