Menu
Search
Mardi 26 Mai 2026
S'abonner
close

Entretien avec A. Kadiri, S.G. du PND : «La religion doit être tenue éloignée de la politique»

Le secrétaire général du PND est résolument contre le report des élections communales prévues en juin prochain. Pour lui, la guerre contre l’Irak ne doit pas arrêter la démocratie au Maroc. Et en attendant les élections, le scrutin par liste reten

No Image
Le Matin : Le scrutin de liste adopté pour les villes de plus de 25 000 habitants sert-il, selon vous, les intérêts de la démocratie locale ?

Abdallah Kadiri : Je pense que la liste était à un certain moment souhaitable. Nous étions nombreux à penser qu’un tel mode de scrutin allait donner des groupements politiques homogènes. Mais lors des législatives de septembre dernier, on s’est rendu compte que la liste a totalement dispersé la carte politique. Elle s’en est même trouvé émiettée. Adopter de nouveau un tel mode électoral à l’occasion des communales va à mon avis donner lieu à des conseils municipaux très émiettés et qui n’auront certainement pas la force de réaliser les objectifs du Dahir de 1996, c’est-à-dire de lancer économiquement, socialement les villes et de faire des plans à long terme. Jusqu’à présent, nous savons que même avec le scrutin uninominal nous avons eu à voir des conseils municipaux très faibles. Très franchement, de tels conseils ont fait beaucoup de tort à l’économie nationale, au développement des villes.

Etes-vous en train de dire que le scrutin par liste ne va pas faire émerger la démocratie locale ?

Je pense au contraire qu’elle sera émiettée. Je suis pour des élections par liste majoritaire à deux tours. Au premier tour, toutes les listes pourront se présenter. Au deuxième tour, on assistera à des coalitions et donc au final à la formation de majorité au sein des municipalités. C’est ainsi qu’elles pourront d’ailleurs faire du bon travail.

« La guerre en Irak ne doit pas arrêter la démocratie au Maroc »
En milieu rural, c’est le scrutin uninominal qui sera en vigueur. Quelles sont les alliances que le PND est prêt à faire ?

Les alliances pourront être faites avec tous. Tous les partis qui sont dans le cadre de la Constitution actuelle et qui respectent les grands principes du pays peuvent être nos alliés. Autrement dit, nos alliances peuvent se situer aussi bien à droite qu’à gauche, à condition d’avoir de très bons éléments qui peuvent donner un plus à la démocratie.

Des voix se prononcent en faveur d’un éventuel report des élections à cause de la guerre en Irak. Quelle est votre position ? Faut-il faire des élections en juin prochain malgré le contexte international ?

Je pense qu’il faut respecter les délais des élections et leur calendrier. Le Maroc ne doit pas être soumis à l’influence des événements du monde. Ces événements peuvent durer longtemps et la démocratie ne peut pas attendre ni accepter d’être mise entre parenthèses à cause de la guerre contre l’Irak. Il y a des échéances constitutionnellement connues. Il faut les respecter. Les Marocains sont conscients de leur choix, il faut les inciter à aller aux urnes et à choisir les hommes et les femmes qui doivent diriger leurs villes et leurs communes.

Ne pensez-vous pas qu’il y a le risque d’un effet Irak sur le vote ? Je fais référence au sentiment de la rue marocaine…

Nous l’avons quelque peu constaté pour l’inscription des 18-20 ans sur les listes électorales. Il est vrai que les inscriptions se font très lentement. Les gens semblent plus ou moins occupés par ce qui se passe en Irak. Mais de toutes les manières, le Maroc ne peut pas s’arrêter parce qu’il y a ce que vous appelez le sentiment de la rue marocaine. Nous sommes aux côtés du peuple irakien, nous sommes contre l’intervention armée de la coalition américano-britannique. Malgré tout, il faut que le Maroc avance, se démocratise, aille aux élections…

« La relève n’est pas assurée au sein des partis »

Vous évoquez l’inscription des jeunes 18-20 ans sur les listes électorales. Comment expliquez-vous la désaffection des jeunes par rapport à l’action politique ? Pourquoi les jeunes ne croient-ils plus au politique ?

Les jeunes ne croient pas à la politique parce que jusqu’à présent les partis n’ont pas fait tout le nécessaire pour recruter ces jeunes et les sensibiliser à la démocratie. Pour les jeunes et moins jeunes, pour nous tous, l’avenir, c’est la démocratie. On ne peut plus prendre le risque d’un retour en arrière. C’est pour cela qu’il faut faire comprendre aux jeunes que c’est de leur avenir dont il s’agit. Un vote est un choix : ils doivent participer pour assurer cet avenir qui est le leur. Vous savez, nous autres, notre avenir est derrière nous. L’avenir de tous ces jeunes ne peut se construire que dans le cadre d’une démocratisation de la société pour aller de l’avant.

Aller de l’avant, c’est aussi un engagement politique. Pensez-vous que la relève soit assurée au sein des partis qu’ils soient de la Koutla ou du Wifaq ?

C’est toujours la même histoire, celle de jeunes qui ne s’engagent pas. La relève est très moyenne. Je serais même tenté de dire que la relève n’est pas assurée. Les partis politiques doivent se mobiliser pour rétablir la confiance des jeunes. Il faut que ces jeunes participent, donnent leur avis, s’investissent dans la marche du pays. Tout cela dépend des partis politiques. L’émiettement de ces derniers affaiblit totalement le corps électoral et le corps démocratique du pays.

Où en est aujourd’hui le Wifaq alors que l’un des vôtres, le MP, est au gouvernement tandis que votre parti ainsi que l’UC sont dans l’opposition ?

Nous sommes dans l’opposition parce que la majorité actuelle est en en fait une simple continuité du gouvernement précédent. Nous n’avons pas été du reste sollicité pour être dans cet Exécutif. Nous aurions d’ailleurs décliné l’offre car il n’est pas question que nous fassions de la figuration. Nos amis du Mouvement populaire ont choisi de rejoindre les rangs de la majorité sortante. C’est leur choix. Nous essayons, depuis le camp de l’opposition, de créer des alliances, de nous rapprocher de partis même ceux qui sont au gouvernement et ce pour préparer des pôles politiques. Nous considérons que nous faisons partie d’un pôle de droite, sachant que le PND est du centre-droit et nous tentons de nous ouvrir à toutes les formations politiques qui partagent notre vision et notre projet de société.

Dites-vous que le Wifaq est mort aujourd’hui ?

Disons qu’il est diminué par le choix de nos amis du MP qui ont rejoint l’Exécutif Jettou. Aujourd’hui, il n’est plus vraiment question de Wifaq ou de Koutla mais d’autres alliances avec d’autres partenaires. Le bloc de droite ne doit avoir aucun complexe de dire qu’il est de droite et le bloc de gauche de proclamer son identité de gauche. La Koutla autant que le Wifaq sont aujourd’hui complètement dépassés.

Comment qualifieriez-vous vos rapports avec le MP ?

Ce sont des rapports d’amitié. Nous respectons le choix du Mouvement populaire. Un parti, ce sont des hommes et ceux du MP sont d’abord nos amis. Le MP est parti national, il a des priorités, celles du monde rural en particulier. Nous savons tous que le Maroc ne peut aller de l’avant que si le monde rural rattrape le retard qu’il a accumulé depuis 40 ans

« Tout le monde est responsable du passé »

Le PND est dans l’opposition avec l’Union Constitutionnelle mais aussi les islamistes du PJD. Comment définissez-vous votre rôle dans l’opposition ? Et comment vivez-vous votre place dans l’opposition aux côtés d’un parti islamiste ?
Nous nous opposons à des choix économiques, à un discours de gouvernement, à des projets de l’Exécutif. Nous en acceptons certains et nous en refusons d’autres. Nous avons avant tout une sensibilité nationale. Le PJD est aussi un parti national et tant qu’il défend les mêmes objectifs socio-économiques, nous serons à ses côtés et nous pourrions même faire alliance avec lui. Quant à la sensibilité islamiste, je dirais que nous sommes tous musulmans et personne n’a priorité sur la religion.

Mais quand le PJD développe comme principal argument un argument religieux, qu’est-ce que vous dites en tant que leader du PND ?

Nous pensons que la religion doit être tenue éloignée de la politique. Il ne faut pas confondre politique, démocratie et religion. La religion est respectée de tous dans le cadre de la chariaa. Pour être plus clair, je dirais que nous ne sommes pas d’accord avec le PJD en ce qui concerne le statut de la femme, par exemple.

On peut alors imaginer votre parti, le PND, faire de l’opposition aux islamistes du PJD …

Non ! Nous sommes ensemble dans l’opposition. Nous travaillons dans la direction sur les plans économiques et sociaux. Ce qui ne nous empêche pas d’exprimer notre désaccord avec les islamistes sur certains points lorsque la religion est mise en avant. Nous nous élèverons contre toutes positions rétrogrades, toutes positions qui ne vont pas dans le sens du développement.

Il y a eu tout un débat sur la réforme du code du statut personnel. Quelle est la position du PND sur le statut de la femme marocaine ?

Notre position est claire depuis 1982. La femme est le complément de l’homme. Elle représente la moitié de la société. Elle doit jouir du respect de toute la société. Dans le cadre de la chariaa, la femme doit participer à toutes les marches du pays, aussi bien dans les institutions élues que dans le gouvernement ou ailleurs…

Etes-vous en faveur d’une réforme du code du statut personnel ?

Absolument. La Moudawana peut être améliorée et comprendre des amendements importants pour régler les problèmes concernant la femme marocaine.

Autre question qui fait débat, celle de la page du passé. A votre avis faut-il tourner la page des violations des droits de l’Homme ou faut-il encore la lire ?
Je pense que le Maroc doit tourner la page. Des pays, aujourd’hui exemple de démocratie comme l’Espagne qui a connu la période noire du franquisme, ont tourné la page et oublié un passé bien sombre.
Nous devons faire de même. Quant au passé, tout le monde est responsable, aussi bien ceux qui faisaient de l’opposition au régime que ceux qui le défendaient. Nous sommes tous propriétaire du passé et nous ne pouvons plus continuer à le remuer…

Avez-vous des inquiétudes par rapport à la démocratisation de l’espace public ou au contraire êtes-vous confiant par rapport à l’avenir de ce pays ?

Le Maroc a la chance d’être une Monarchie nationaliste et d’avant-garde. De Mohammed V, Hassan II et aujourd’hui Mohammed VI, le pays a toujours eu des Rois qui donnent priorité à la justice, au développement, aux droits de l’Homme. Je suis convaincu que nous pouvons aller de l’avant. Nous avons confiance d’autant plus qu’il y a des garde-fous. Le Maroc n’est pas un pays livré à l’aventure et nous n’irons jamais à l’aventure. Avec les moyens dont le pays dispose, nous pouvons progresser.

Si vous aviez un message à délivrer à tous ces jeunes Marocains qui s’embarquent sur les pateras de la mort, que leur diriez-vous ? Quelles raisons leur donneriez-vous pour qu’ils s’investissent dans leur pays ?

C’est d’abord le travail du gouvernement que de redonner confiance aux jeunes Marocains. L’exécutif doit leur préparer un avenir avec les moyens modestes qui sont les nôtres. Il faut essayer au moins de les faire participer à la marche du pays à travers l’organisation de chantiers de jeunes par exemple. Il faut aussi dire à tous ces jeunes prêts à risquer leur vie en traversant le Détroit que, de l’autre côté de la rive, on ne les attend pas avec des fleurs. La patéra n’a jamais été et ne sera jamais une réponse au chômage.
Le gouvernement doit accompagner, susciter cet amour du pays. Il faut qu’il fasse comprendre à tous ces jeunes qui ne pensent qu’à partir que leur pays peut leur assurer un avenir, qu’il peut les former, leur assurer une évolution professionnelle… Et si cette question douloureuse est l’affaire de tous, le gouvernement doit absolument faire confiance aux jeunes Marocains.

Comment qualifieriez-vous le gouvernement Jettou? Est-il politique ? Est-il technocrate ?

C’est un gouvernement politique timide. Les apolitiques sont de toutes les manières des politiques qui n’ont pas réussi à se faire une place au sein des partis.
Ils ont alors trouvé la voie de la technocratie pour dire « nous sommes compétents » alors qu’ils ne le sont pas plus que les militants. Les politiques sont aussi technocrates qu’eux… Leur défaut serait-il d’avoir choisi de militer dans un parti ? Il ne faut plus alors s’étonner que les jeunes fuient le politique s’ils peuvent faire carrière plus vite s’ils sont technocrates !

________________________

Kadiri et les nouveaux partis politiques


Comme dans un bon printemps, de nouveaux partis sont nés à la veille des législatives de septembre dernier. Question : la création de nouveaux partis sert-elle le pluralisme ou tue, au contraire, la démocratie ? La réponse de Abdallah Kadiri tombe comme un couperet. « Trop de partis politiques tuent la démocratie. La démocratie est le fait de partis politiques solides, organisés, des partis qui sont de véritables écoles ». Le secrétaire général du PND s’élève contre ces zaïms autoproclamés qui « créent un parti de rien sous prétexte qu’ils sont fâchés avec le président de son parti d’origine ». « De tels partis n’ont pas de message. Ils sont le fait de personnes qui ne sont animés que par un seul désir, celui d’être leader », soupire celui qui est également député de Berrechid. Et d’ajouter : « Ils vont se fatiguer. De nombreux pays sont passés par là. Ne résistent que les partis qui ont un vrai message, compris par les Marocains et de vrais objectifs socio-économiques ».

N.R
Lisez nos e-Papers