L'idée principale serait que l'argent détruit l'homme. Il vient lui rappeler qu'il est un diablotin. J'aime m'amuser avec les grandes idées qui régissent le monde en les abordant sous un angle anodin, quotidien, enfantin. Un peu pour me venger d'elles. Je me suis toujours battu contre le pouvoir corrupteur de l'argent : c'est lui qui force l'homme à vendre son corps. Je suis parti de cela pour forger le scénario.
Comment reliez-vous avec ce thème de l'argent corrupteur avec le destin de cette jeune fille, Kaltoum ?
Cette fille doit sortir dans la rue. Elle n'a aucune caractéristique, ce n'est pas une héroïne, c'est juste une petite fille qui aime danser, une "mademoiselle tout le monde". En même temps, elle est corrompue dès le départ parce qu'elle a grandi dans une maison close. Elle a arrêté l'école et rêve d'être chanteuse parce qu'elle n'avait aucune preuve autour d'elle de ce que l'école pouvait lui apporter : elle se considère comme une marchandise. Elle n'est donc pas tout à fait innocente. C'est là où je risque peut-être de ne pas me faire comprendre : je pense que cette petite épaisseur du personnage doit être montrée. Cette fille est jeune mais elle a bien conscience de son corps. Ce n'est pas vraiment l'argent qui l'intéresse, ni son problème familial, mais elle-même. A la fin, elle a fait ses preuves, elle a montré que ce à quoi elle s'attendait était vrai. Elle a fait son expérience, rencontré des gens qu'elle pouvait aimer et d'autres qu'elle pouvait haïr. Elle est même passée de façon assez neutre à travers tout ça.
Pensez-vous que, étant donné sa condition, elle ne pouvait pas échapper à ce qui lui arrive ?
Elle avait annoncé que pour son frère, elle était prête à tout. Son destin, c'est donc un peu la fatalité et un peu sa faute à elle : elle avait décidé d'aller vendre son corps. Sa tante, la danseuse, essaie de la protéger, et répète au patron du premier cabaret qu'elle est vierge.
Mais Kaltoum veut se débrouiller seule. Elle sait que son corps est un outil. Elle porte en elle des germes qui explique sa conduite. Cette danse en public est une première étape.
Vous voulez dire un premier pas vers la perdition ?
Les cabarets sont des lieux de débauche : on n'y vient pas chercher de l'art, les gens s'y soûlent... Je n'en montre pas trop, ce n'est pas la peine, on sait ce qu'il en est. Dans le premier cabaret, au début de la nuit, la fille se fait introduire par le gérant. Le chauffeur de taxi, Gibril, qui est un peu l'ange Gabriel, essaie de l'avertir, de l'empêcher de passer la porte, comme si c'était la porte de l’enfer. Mais une fois que la fille est entrée, elle est perdue. C'est une allégorie : la descente aux enfers d'une jeune fille placée dans un contexte réel, contemporain où les anges et les démons prennent le visage des gens qu'on croise tous les jours dans la rue. Cette descente aux enfers commence en fait à l'hôpital, quand Kaltoum prend sa décision et atteint son paroxysme dans un cabaret en feu.
Même ceux qui la protègent s'intéressent à la jeune fille. Et les autres ne pensent qu'à mettre la main sur elle. Quelles symboliques guident vos personnages masculins ?
Gibril est un homme sans folie. La petite le réconcilie avec la vie, il s'attache à elle mais ne lui veut pas de mal. Il s'intéresse à elle de façon très enfantine. Seulement, dans cet univers, il n'y a pas de place pour lui, il se fait emporter par la justice humaine. Un jeune garçon prend le relais. Mais il ne peut pas grand'chose pour Kaltoum, c'est le Marocain normal, impuissant. Le riche protecteur est un peu le psychanaliste de l'équipe, celui qui peut tout expliquer, et tout acheter. L'oncle chauffeur de taxi est un obsédé sexuel. Ensuite, les méchants sont ridiculisés, car je voulais rire de l'enfer, de la jutice, de ce qui est pompeux, fallacieux. Le rire est un moyen de faire prendre conscience. De même, les personnages sont des caricatures : je voulais que les gens s'identifient, et reconnaissent des gens qu'ils rencontrent. Cette fable prend les traits de notre quotidien.
Vous avez d'ailleurs filmé une vraie opération à coeur ouvert qui vient rythmer la narration.
J'ai été appelé il y a trois ans à filmer une opération cardique. Quand j'ai vu ce coeur ouvert, je me suis dit qu'il fallait mettre cette image dans un film. Comme je ne sais pas le reconstituer techniquement, j'ai préféré filmer une vraie opération. Elle apparaît régulièrement dans le film pour signifier "nous en sommes là". Elle a aussi une portée symbolique : notre société est malade, son coeur aussi est fatigué. Je ne suis ni philosophe ni économiste, ni moraliste. Mais je peux réduire ma vision à une image et donner un mouvement qui tend vers un souhait : que le coeur reparte, que tout change au profit de la vie, qu'on aille vers une société où les petites filles ne se feraient pas violer.
Casablanca by night est-elle infernale selon vous ?
Dans ce récit, Casablanca est un enfer avec ses cabarets et son souk des démons : l'affiche en donne un avant-goût. Le seul paradis y serait peut-être l'enfance. Et les enfants permettent de dire beaucoup de choses. Mais tout ceci est une certaine vision de la réalité. Cela dit, Casablanca est une ville alimentée par les filles. Ce n'est pas normal, ce sont des victimes, elles n'ont même pas la liberté de choisir une vie saine. Mais je ne cherche pas à dénoncer ou à montrer du doigt, ce n'est pas dans ma personnalité.
Ce qui fait, peut-être, que votre propos est relativement ambigu. On ne comprend pas bien quel est votre point de vue.
J'aime assez l'ambiguité : c'est ce qui fait réfléchir. Ce qui ruine la culture, ce sont les sens trop clairs, vite pensés, vite oubliés. Et puis c'est un peu risqué d'être catégorique.
De toutes façons, je ne voulais pas transmettre un message : mon souci était de livrer une oeuvre de bonne facture avec une bonne histoire et des bons sentiments. Je voulais surtout qu'on voit un travail technique et artistique : un univers récréé où les choses se reflètent en elles. Je ne pense pas qu'il faille responsabiliser démesurément le cinéaste. Il faut laisser le spectateur voir ce qu'il a envie de voir.
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Casablanca By night de Mostafa Derkaoui.
Avec : Samira Nour, Aziz El Hattab, Rajaâ Monsif, Zakaria Atifi, Malika El Hamaoui, Youssef Ez-Zhar, Ahmed Reddani, Mezha Badr, Mostafa Hnini, Hinda Oulmouddhane, Abdellatif Aziz, Jamila Ghazali, Ahmed Sakri.
Filmographie :
2003 : Casablanca by night (fiction)
1999-200 : Les amours de Hay Mokhtar Soldi (fiction)
1994 : Je(u) au passé (fiction)
Les sept portes de la nuit (fiction)
La grande allégorie ( fiction à l'occasion du Centenaire du Cinéma)
1991 : La guerre du Golfe... et après ? (en collaboration avec plusieurs cinéastes arabes).
1989-1992 : Fiction première (fiction)
1988 : Le femme rurale au Maroc (documentaire)
1982-1984 : Titre provisoire (fiction)
1981 : Les beaux jours de Chahrazade (fiction)
1976 : Les Cendres du clos (œuvre collective, fiction).
1974 : De quelques événements sans signification (fiction).
Le parcours de Mostafa Derkaoui
1944 : Naissance à Oujda.
1957 à 1962 : Conservatoire d'Art dramatique.
1962-1963 : Propédeutique option philosophie au lycée Lyautey.
1963-1964 : IDHEC.
1965 à 1972 : école de Cinéma de Lodz en Pologne.
1972 : Diplôme de mise en scène et magisterium ès Art.
Depuis 1998 : intégration à la faculté des Lettres et de Sciences humaines de Ben M'sick à Casablanca.
Comment reliez-vous avec ce thème de l'argent corrupteur avec le destin de cette jeune fille, Kaltoum ?
Cette fille doit sortir dans la rue. Elle n'a aucune caractéristique, ce n'est pas une héroïne, c'est juste une petite fille qui aime danser, une "mademoiselle tout le monde". En même temps, elle est corrompue dès le départ parce qu'elle a grandi dans une maison close. Elle a arrêté l'école et rêve d'être chanteuse parce qu'elle n'avait aucune preuve autour d'elle de ce que l'école pouvait lui apporter : elle se considère comme une marchandise. Elle n'est donc pas tout à fait innocente. C'est là où je risque peut-être de ne pas me faire comprendre : je pense que cette petite épaisseur du personnage doit être montrée. Cette fille est jeune mais elle a bien conscience de son corps. Ce n'est pas vraiment l'argent qui l'intéresse, ni son problème familial, mais elle-même. A la fin, elle a fait ses preuves, elle a montré que ce à quoi elle s'attendait était vrai. Elle a fait son expérience, rencontré des gens qu'elle pouvait aimer et d'autres qu'elle pouvait haïr. Elle est même passée de façon assez neutre à travers tout ça.
Pensez-vous que, étant donné sa condition, elle ne pouvait pas échapper à ce qui lui arrive ?
Elle avait annoncé que pour son frère, elle était prête à tout. Son destin, c'est donc un peu la fatalité et un peu sa faute à elle : elle avait décidé d'aller vendre son corps. Sa tante, la danseuse, essaie de la protéger, et répète au patron du premier cabaret qu'elle est vierge.
Mais Kaltoum veut se débrouiller seule. Elle sait que son corps est un outil. Elle porte en elle des germes qui explique sa conduite. Cette danse en public est une première étape.
Vous voulez dire un premier pas vers la perdition ?
Les cabarets sont des lieux de débauche : on n'y vient pas chercher de l'art, les gens s'y soûlent... Je n'en montre pas trop, ce n'est pas la peine, on sait ce qu'il en est. Dans le premier cabaret, au début de la nuit, la fille se fait introduire par le gérant. Le chauffeur de taxi, Gibril, qui est un peu l'ange Gabriel, essaie de l'avertir, de l'empêcher de passer la porte, comme si c'était la porte de l’enfer. Mais une fois que la fille est entrée, elle est perdue. C'est une allégorie : la descente aux enfers d'une jeune fille placée dans un contexte réel, contemporain où les anges et les démons prennent le visage des gens qu'on croise tous les jours dans la rue. Cette descente aux enfers commence en fait à l'hôpital, quand Kaltoum prend sa décision et atteint son paroxysme dans un cabaret en feu.
Même ceux qui la protègent s'intéressent à la jeune fille. Et les autres ne pensent qu'à mettre la main sur elle. Quelles symboliques guident vos personnages masculins ?
Gibril est un homme sans folie. La petite le réconcilie avec la vie, il s'attache à elle mais ne lui veut pas de mal. Il s'intéresse à elle de façon très enfantine. Seulement, dans cet univers, il n'y a pas de place pour lui, il se fait emporter par la justice humaine. Un jeune garçon prend le relais. Mais il ne peut pas grand'chose pour Kaltoum, c'est le Marocain normal, impuissant. Le riche protecteur est un peu le psychanaliste de l'équipe, celui qui peut tout expliquer, et tout acheter. L'oncle chauffeur de taxi est un obsédé sexuel. Ensuite, les méchants sont ridiculisés, car je voulais rire de l'enfer, de la jutice, de ce qui est pompeux, fallacieux. Le rire est un moyen de faire prendre conscience. De même, les personnages sont des caricatures : je voulais que les gens s'identifient, et reconnaissent des gens qu'ils rencontrent. Cette fable prend les traits de notre quotidien.
Vous avez d'ailleurs filmé une vraie opération à coeur ouvert qui vient rythmer la narration.
J'ai été appelé il y a trois ans à filmer une opération cardique. Quand j'ai vu ce coeur ouvert, je me suis dit qu'il fallait mettre cette image dans un film. Comme je ne sais pas le reconstituer techniquement, j'ai préféré filmer une vraie opération. Elle apparaît régulièrement dans le film pour signifier "nous en sommes là". Elle a aussi une portée symbolique : notre société est malade, son coeur aussi est fatigué. Je ne suis ni philosophe ni économiste, ni moraliste. Mais je peux réduire ma vision à une image et donner un mouvement qui tend vers un souhait : que le coeur reparte, que tout change au profit de la vie, qu'on aille vers une société où les petites filles ne se feraient pas violer.
Casablanca by night est-elle infernale selon vous ?
Dans ce récit, Casablanca est un enfer avec ses cabarets et son souk des démons : l'affiche en donne un avant-goût. Le seul paradis y serait peut-être l'enfance. Et les enfants permettent de dire beaucoup de choses. Mais tout ceci est une certaine vision de la réalité. Cela dit, Casablanca est une ville alimentée par les filles. Ce n'est pas normal, ce sont des victimes, elles n'ont même pas la liberté de choisir une vie saine. Mais je ne cherche pas à dénoncer ou à montrer du doigt, ce n'est pas dans ma personnalité.
Ce qui fait, peut-être, que votre propos est relativement ambigu. On ne comprend pas bien quel est votre point de vue.
J'aime assez l'ambiguité : c'est ce qui fait réfléchir. Ce qui ruine la culture, ce sont les sens trop clairs, vite pensés, vite oubliés. Et puis c'est un peu risqué d'être catégorique.
De toutes façons, je ne voulais pas transmettre un message : mon souci était de livrer une oeuvre de bonne facture avec une bonne histoire et des bons sentiments. Je voulais surtout qu'on voit un travail technique et artistique : un univers récréé où les choses se reflètent en elles. Je ne pense pas qu'il faille responsabiliser démesurément le cinéaste. Il faut laisser le spectateur voir ce qu'il a envie de voir.
Casablanca By night de Mostafa Derkaoui.
Avec : Samira Nour, Aziz El Hattab, Rajaâ Monsif, Zakaria Atifi, Malika El Hamaoui, Youssef Ez-Zhar, Ahmed Reddani, Mezha Badr, Mostafa Hnini, Hinda Oulmouddhane, Abdellatif Aziz, Jamila Ghazali, Ahmed Sakri.
Filmographie :
2003 : Casablanca by night (fiction)
1999-200 : Les amours de Hay Mokhtar Soldi (fiction)
1994 : Je(u) au passé (fiction)
Les sept portes de la nuit (fiction)
La grande allégorie ( fiction à l'occasion du Centenaire du Cinéma)
1991 : La guerre du Golfe... et après ? (en collaboration avec plusieurs cinéastes arabes).
1989-1992 : Fiction première (fiction)
1988 : Le femme rurale au Maroc (documentaire)
1982-1984 : Titre provisoire (fiction)
1981 : Les beaux jours de Chahrazade (fiction)
1976 : Les Cendres du clos (œuvre collective, fiction).
1974 : De quelques événements sans signification (fiction).
Le parcours de Mostafa Derkaoui
1944 : Naissance à Oujda.
1957 à 1962 : Conservatoire d'Art dramatique.
1962-1963 : Propédeutique option philosophie au lycée Lyautey.
1963-1964 : IDHEC.
1965 à 1972 : école de Cinéma de Lodz en Pologne.
1972 : Diplôme de mise en scène et magisterium ès Art.
Depuis 1998 : intégration à la faculté des Lettres et de Sciences humaines de Ben M'sick à Casablanca.
