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Jeudi 30 Avril 2026
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" La nuit des calligraphes" de Yasmine Ghata : Métaphysique du roseau

Yasmine Ghata, fille de la poétesse Vénus Khoury-Ghata, retrace le parcours d'une femme calligraphe dans la Turquie d'Atatürk. Sélectionné pour le Prix Renaudot, ce premier roman est tracé d'une plume soigneuse bien que trop appuyée. Mais dans son angle l

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La narratrice est morte. Mais «les calligraphes ne meurent jamais. Leur âme vagabonde aux frontières du monde habité cherchant à récupérer leurs instruments». C'est depuis cette lisière, donc, que Rikkat contemple son corps sans vie, assiste à son enterrement puis revisite l'atelier quitté à regret pour tracer, cette fois, non pas les lettres sacrées du Coran, mais son destin de calligraphe ottomane à l'époque d'Atatürk. «Fille de Nessib bey de Beylerbey, épouse de Ceri Ince, le seul dentiste de la rive asiatique du Bosphore», Rikkat a noyé ses malheurs conjugaux dans la solitude de son art, développant dans le silence de l'écriture une propension à dialoguer avec l'invisible.

Un maître l'a guidée dans ce sens, le défunt Selim, qui n'a cessé, tel un fantôme, de lui apparaître au fil des ans, comme pour ranimer les outils et documents qu'il lui avait légués. Croyance ou magie ?

Prière ou transgression ? Sorcière ou prophétesse ? Rikkat divague entre ces questions. D'un côté, les calligraphes vouent leur vie au Coran en répétant avec application les gestes séculiers de leurs ancêtres. «Le temps de séchage correspondait au délai de la visite du Très-Haut, pas plus d'une minute l'hiver, quelques secondes en été, lors des grosses chaleurs. Les calligraphes ne soufflent jamais sur l'encre ; accélérer le séchage revient à expulser cette présence divine. (…) Les calligraphes ont tous essayé de saisir cette présence divine, aucun n'y est parvenu». De l'autre, ils cherchent à faire progresser leur art en sachant que chaque " entorse " à la tradition peut être perçue comme un acte d'impiété.


La folie qui les frappe et leur tendance suicidaire vient-elle de cette déchirure ? Que penser de l'œuvre de Rikkat qui, enseignante reconnue par ses pairs à l'Académie des Beaux-arts, a «ouvert la calligraphie aux variations contemporaines» ? Date charnière dans l'histoire de la Turquie, Atatürk, le Loup gris d'Ankara, a décrété en 1928 l'abandon de l'alphabet arabe au profit de l'alphabet latin. Ouverture sur l'Occident, modernisation, fin de l'interdit des images, le fondateur de la République est loin d'être porté aux nues par la narratrice puisqu'il a mis un terme à l'âge d'or de la calligraphie. Mais «Dieu ne s'intéresse pas à l'alphabet latin», affirme Rikkat, qui a continué, anachronique, à manier le calame et l'encre dorée.

Dans quel sens alors, a t-elle réformé la calligraphie ? Difficile de savoir, car lorsque Yasmine Ghata, spécialiste en histoire de l'art islamique, décrit les gestes de Rikkat, elle se garde bien de toute considération technique au profit d'envolées lyriques, exaltées certes, mais assez peu éclairantes sur l'art lui-même.
«Serviles à mes débuts, mes instruments avaient accepté les exercices les plus académiques : spirales fleuries enchevêtrées, marges enluminées à l'or.

Puis ils devinrent complices de mes audaces. Alors je commençais à torturer les lettres, les mettant en quarantaine dans l'angle supérieur de la page, les serrant jusqu'à les étouffer. Les mots se chevauchaient, s'entre-tuaient. Massacre savant et méthodique, combat virtuose. J'osais ce que mes prédécesseurs n'avaient jamais imaginé». Quoi, concrètement ? La narratrice ne le dit pas, privilégiant le pendant caché de la calligraphie à sa matérialisation. Mais même dans ses considérations occultes, elle reste impénétrable. Tout juste confie t-elle : «Un jour, l'envie me prit de dilater les lettres, au point de défier les lois de la pesanteur. Le nom d'Allah écrit en lettres monumentales me lança un regard noir qui me glaça d'effroi».

Au moins Yasmine Ghata ne tombe t-elle pas dans le piège du jargon. Mais en invoquant mysticisme et spiritualisme sans jamais leur donner corps, elle entretient une opacité monochrome. De même son écriture, classique, recherche le raffinement en évitant l'ornementation, mais ne tire de ses arabesques qu'une préciosité un peu froide. Ce premier roman ne parvient pas vraiment à exhaler la chair du monologue qu'il habille. Trop de respect, peut-être, pour l'art comme pour l'artiste : c'est en découvrant par hasard des œuvres de sa grand-mère paternelle, une femme turque qu'elle savait artiste mais pas calligraphe, que Yasmina Ghata a entreprit ce portrait de femme. Un bel hommage en tout cas.

« La nuit des calligraphes»
de Yasmine Ghata,
Ed. Fayard, 180 p.
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