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Jeudi 23 Juillet 2026
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Entretien avec Frédéric Damgaard, historien en art et galeriste : «On ne peut ignorer des artistes très connus au Maroc et à l'étranger»

“ La Grande exposition Nationale des Arts Plastiques ” a fait couler beaucoup d'encre et plusieurs mécontents se sont manifestés pour protester contre la marginalisation et l'exclusion de certains artistes, pourtant très connus et ayant fait leurs preuves

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Le Matin du Sahara : Que ressentez-vous sachant que les peintres d'Essaouira, que vous exposez depuis des années dans votre Galerie et à l'étranger, ont été marginalisés dans “ la Grande Exposition Nationale des Arts Plastiques ”, d'autant plus que vous êtes en quelques sorte l'instigateur de l'éclosion et de l'épanouissement de la peinture sourie à l'échelle internationale ?
Frédéric Damgaard :

Premièrement, je dois dire que je n'ai pas été surpris, car depuis plus de 20 années que j'œuvre pour la promotion d'Essaouira et ses artistes, jamais le ministère de la Culture ne m'a invité à une exposition, un débat, une table-ronde ou autre activité.

J'ai, donc, l'habitude de cette marginalisation. Par contre, les artistes d'Essaouira sont tous mécontents et déçus de ne pas avoir été invités par les organisateurs de cette exposition. Ils ont été tout simplement ignorés. Ça paraît impossible d'ignorer des artistes qui sont très connus depuis de nombreuses années et dont certains ont participé à au moins une trentaine de grandes expositions à l'étranger, avec plusieurs dans des musées de renommée. Mais, cela n'a pas gêné le comité de sélection de “ la Grande Exposition Nationale des Arts Plastiques ” de les écarter tous.

Ce qui est également scandaleux est le fait d'avoir écarté feu Boujemaâ Lakhdar, doyen des peintres d'Essaouira, une des plus grandes figures de la peinture marocaine et le seul artiste maghrébin qui eut l'honneur d'exposer ses créations au Centre Beaubourg à Paris. Ont également été ignorés par ce comité de sélection d'autres peintres connus d'Essaouira, en dehors des artistes singuliers, notamment Mohamed Sanoussi, professeur d'Arts Plastiques au Centre de Formation des Instituteurs d'Agadir ; souri d'origine, ayant exposé avec succès ses œuvres à la Galerie depuis son ouverture en 1988, en plus d'un nombre de prestations à travers le Royaume.

Ses œuvres figurent aussi dans des collections publiques et privées au Maroc et à l'étranger. Comment un artiste d'une telle renommée peut-il être oublié ? Je suis également étonné de l'absence de feu Larbi Slith, Mountir, Oulamine, Harrabida, Fakir et les calligraphes Abderrahmane Rochd et Tayeb Seddiki, faisant partie des artistes figurant dans le grand livre “ L'art contemporain au Maroc ” de Mohamed Sijilmassi.

Quand on parle de Lakhdar, Tabal, El Atrach, Berhiss et autres, il est clair que ce sont des peintres confirmés très représentatifs de la peinture marocaine, puisque à maintes reprises ils ont exposé sous l'égide du ministère de la Culture, et même sous le parrainage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, alors prince héritier à l'époque. Dès lors, on se pose la question, pourquoi les a-t-on ignorés dans cet événement historique ?

Je ne saurais répondre à cette question. C'est aux organisateurs de l'exposition de vous dire pourquoi ils ont ignoré tous les artistes d'Essaouira (sauf 1) dans cette exposition que vous qualifiez d'événement historique. Mais, permettez-moi de vous demander si vous croyez vraiment qu'il s'agit d'un événement historique ? Mon opinion est que pour organiser “ une grande exposition nationale ”, les organisateurs auraient dû sélectionner soigneusement parmi les meilleurs peintres connus dans toutes les régions du Maroc et pas seulement ceux qui ont été privilégiés par un certain comité de sélection.

Par ailleurs, à mon sens, il ne fallait faire figurer dans cette exposition des artistes décédés, il existe des musées, des fondations et des occasions pour leur rendre hommage. Par contre, c'était le bon moment pour ouvrir l'exposition aux nouveaux talents apparus ces dernières années à travers tout le Royaume et, bien entendu, à nos artistes d'Essaouira ayant fait, depuis 15 à 20 ans, une belle carrière internationale. Ainsi, en présentant un vrai panorama complet des créateurs marocains, cette exposition aurait pu être une véritable manifestation historique qui aurait marqué son temps dans l'histoire des arts plastiques au Maroc.

En ce qui concerne la première partie de votre question, je ne peux que confirmer vos dires, mais je crois utile de compléter et préciser certaines dates et événements. En effet, déjà en 1990 et 1991 les artistes Singuliers d'Essaouira ont exposé à la Galerie Bab Doukkala de Marrakech sous l'Egide du ministère de la Culture, la première fut inaugurée par le Wali de Marrakech, la seconde par M.Mohamed Benaïssa, alors ministre de la Culture. Donc, cela fait au moins 14 ans que les artistes que j'expose sont connus des responsables du ministère de la Culture et du public aussi, car déjà à partir de 1989 ils ont fait l'objet de nombreuses émissions de T.V, dont la TVM, 2M et et différentes autres chaînes européennes.

Quant à leur carrière internationale, celle-ci a débuté en l'année 1992 avec une exposition à la galerie Steiner au Château de Babstadt (Allemagne). Après cette dernière ont succédé beaucoup d'autres, dont celle de la Galerie Kobolt à Copenhague (Danemark-1992), la grande exposition officielle à Nice (France-92-93) à l'initiative de M.Claude Fournet, exposition à la Galerie L'œil de Bœuf (Paris-1993), celle de Rundetaam (Danamark-1993), puis au Musée de Wuppertal (Allemagne), à la Villa Streccius (Landau-1994) et le concours international Pro Arte Kasper où Mohamed Tabal a eu le 1er Prix et Fatima Talbi le deuxième. En l'année 1996, nos artistes ont eu l'honneur d'exposer au Musée Leuengasse (Zurich), à la Galerie Alphanos(Asilah-97), au Musée Royal d'Anvers(Belgique-97), au pavillon du Maroc à l'exposition universelle à Lisbonne en 98 entre autres prestations en Angleterre, en Suisse et plusieurs expositions en France.

L'année 99 fut marquée par leur présence au “ Temps du Maroc en France ”, sous l'egide de Sa Majesté le Roi Hassan II et le Président Jacques Chirac.
En 1995, les artistes d'Essaouira ont eu le privilège d'exposer leurs oeuvres à l'Amphitrite de Skhirat, sous l'Egide de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem. Cette exposition fut suivie de trois autres grandes manifestations à Rabat dans les galeries nationales Bab Rouah, Bab El Kébir et le Musée des Oudayas, et ce sous l'Egide du ministère de la Culture et la présidence d'Honneur de Sa Majesté le Roi Mohammed VI alors prince héritier.

Ainsi, les artistes singuliers d'Essaouira ayant participé à ces trois expositions à Rabat sont forcément fort bien connus par les responsables de la Culture, bien que ledit ministère n'a jamais procédé à la moindre acquisition de leurs œuvres. Actuellement, nous sommes surpris à Essaouira qu'aucun de nos artistes n'ont été invités à participer à “ La Grande Exposition Nationale des Arts Plastiques ” qui se tient en ce moment à Casablanca.

Qu'on le veuille ou pas, la peinture sourie a retrouvé ses racines au Maroc et même dans d'autres pays dans lesquels nous retrouvons des similitudes et des affinités. Alors, pourquoi il y a au Maroc tant de commentaires, des fois virulents, vis-à-vis de cette peinture qui a trouvé sa légitimité dans de nombreux musées internationaux ?

Et oui, c'est curieux que pour être appréciés, nos artistes sont obligés de “ s'adresser ailleurs ”, c'est-à-dire à l'étranger, car dans leur pays beaucoup ne considèrent pas ces autodidactes. En effet, la plupart d'entre eux ne sont pas passés par une école d'art pour “ apprendre à peindre ”. C'est pour cela qu'on les appelle des naïfs d'une manière péjorative. Ce n'est pas parce qu'un artiste n'était pas dans une école d'art que sa peinture est forcément Naïve.

Nos artistes singuliers ne sont pas des naïfs, mais appartiennent à une toute autre catégorie. Il faut attendre une évolution chez le public (et ceux qui écrivent des papiers virulents, comme vous dites) pour qu'ils apprennent à distinguer entre art naïf, art brut, art populaire, art singulier, art onirique, art surréaliste, art expressionniste, impressionniste, abstrait, etc et de ceux qui «savent peindre» et ceux qui « ne savent pas peindre». Ces derniers sont peut-être aussi valables avec leur spontanéïté et leur créativité intense et singulière que des artistes «professionnels».

Il y a actuellement évolution et il faut espérer qu'un jour prochain, quelques-uns parmi les artistes marocains «en place» depuis très longtemps cessent de dénigrer les nouveaux venus et les font rentrer dans leur cercle d'artistes «notables» qui monopolisent la scène officielle de la peinture marocaine depuis 50 années. A Essaouira, les nouveaux artistes de la Cité ont beaucoup souffert de la campagne de presse virulente dirigée contre eux depuis bientôt vingt années par l'un des artistes anciens de la ville, pourtant de grand talent, mais qui n'aime pas les singuliers qu'il traite, dans la presse, d'«écurie de canassons d'analphabètes».

Qu'un artiste ayant fait l'école des Beaux-Arts à Paris et à Casablanca soit jaloux des nouveaux artistes n'ayant pas fat d'école et même pas d'études primaires et pourtant être sélectionnés pour pour de grandes expositions à l'étranger, cela se comprend. Mais, tout le monde doit avoir le droit d'exister et de peindre à sa manière «singulière» ou «académique».

On peut aimer le mode d'expression des artistes singuliers ou ne pas l'aimer, c'est tout à fait personnel, mais l'on ne peut pas nier qu'ils ont du talent. Sinon, s'ils ne valent rien, comment expliquer qu'ils ont été invités à exposer sur le plan international dans toutes ces manifestations importantes indiquées plus haut ?

Que tant de musées et directeurs de lieux culturels importants ont appréciés ces artistes singuliers et que tant de rédacteurs de journaux et de magazines d'art au Maroc et à l'étranger ont publié des articles élogieux en faveur de leur art. Bien entendu, les expressions artistiques des peintres souiris sont souvent des œuvres avec des couleurs vives d'inspiration berbère et africaine.


Ce qui est évident, quand on sait qu'Essaouira a bénéficié d'une forte influence africaine par les caravanes et les populations du Sud depuis le XVIe siècle, on sait aussi qu'Essaouira est située juste à la frontière des tribus Haha berbérophones au Sud de la ville. Les critiques à leur égard n'ont donc pas place dans une ville historiquement de tolérance telle Essaouira et dans un pays traditionnellement très ouvert aux nouvelles expressions artistiques tel le Royaume du Maroc, surtout quand ces expressions artistiques sont issues des arts et traditions ancestrales marocaines.

Que représente, selon vous, ces peintres souiris dans la mouvance picturale internationale ?

Pour moi, il y a une certaine respiration qui vient en fait de ce contact permanent qu'a eu l'Islam avec les grandes traditions africaines. Il y a quelque part la spiritualité islamique, mais aussi le sang africain qui est remonté à travers cette arabité, les tissus sont particulièrement perméables en ce qui concerne le moule berbère qui est demeuré un peu marginal par rapport à l'Islam. On connaît encore des traditions et des initiations un peu orthodoxes.

Et là, on est devant l'éclosion d'une nouvelle culture, avec des peintres issus de milieux populaires, sans instruction, qui ont su apporter un regard extrêmement neuf. C'est très fort, je pense que ça va encore évoluer. J'espère que le Maroc sera sensible et attentif à ces gens-là, car nous sommes au bord d'une mondialisation d'une autre culture qui afflue.
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