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Au cœur des actions des militantes de l'Association «Solidarité féminine» : Le combat toujours recommencé des mère-célibataires

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«Je me suis mariée avec le père de ma fille depuis quelques mois, et je suis contente que ma fille puisse grandir dans un environnement familial normal», avoue N. J, 20 ans. Cette jeune femme, heureuse d'avoir résolu son problème sans heurts, vivait, quelques jours auparavant, le calvaire de mère célibataire résidente à l'association «Solidarité féminine».

Elle est vraiment chanceuse, car la plupart des autres 54 résidentes n'ont pas eu cette chance de franchir l'obstacle social et juridique imposé par leur état de mère célibataire. Malgré toutes les mutations sociales et économiques que vit notre pays, et malgré la résolution de quelques dossiers de certaines mères célibataires, il faut dire que le regard porté sur ces femmes reste encore confus.

Oeuvrant contre vents et marées depuis 1985, l'Association «Solidarité Féminine» a certainement marqué des points, en l'occurrence sur le plan juridique et social. La preuve en est l'affluence des mères célibataires de tous bords qui viennent frapper à la porte de l'association, vainquant leur pudeur, et portant sur les bras leurs bébés, en ne pensant qu'à l'issue.

Leur préoccupation majeure : inscrire le bébé sur l'état civil. « Il faut bien que mon bébé ait une identité pour que je puisse l'inscrire à l'école», explique une mère célibataire qui cache son visage et refuse de dévoiler son prénom. La crainte, la peur et l'angoisse rongent les mères-célibataires quotidiennement.

Elles doivent affronter l'avenir, tout en tournant le dos au passé. Oublier les parents, oublier le foyer familial, oublier les voisins et surtout oublier l'incident fatidique qui les a conduites à devenir mères malgré elles. En plus de ce poids, elles endurent un tel chamboulement physique et social que souvent elles épuisent tout leur courage, et elles ne pensent qu'à se débarrasser du bébé.

« Nous leur réapprenons à aimer la vie, et surtout nous voulons qu'elles ne quittent pas leur bébé. Quoi qu'on offre à ce dernier, rien ne remplace l'affection et l'amour de sa mère. Pour qu'un bébé soit équilibré, il doit avoir les mêmes chances et occasions que tous les autres. L'avenir appartient à ces petits qui, demain, deviendront les citoyens de ce pays, et ils ont besoin d'avoir les mêmes chances de départ», insiste Aicha Ech-Channa, la présidente de l'association Solidarité Féminine.

Téméraire ou avant-gardiste, Aicha Ech-Channa, 64 ans, a expliqué que son engagement a trouvé sa source dans son statut de mère. Elle a bravé les interdits et elle est parvenue à mobiliser la société civile à une cause que certains jugeaient perdue d'avance et dont personne n'osait parler ouvertement.

C'est en 1973 que son aventure a commencé. «Cette année-là, j'ai assisté à une scène invraisemblable. Une mère a chassé de la maison sa propre fille enceinte de 9 mois. A l'époque, nous avions demandé l'aide à des amis, et imaginez qu'aujourd'hui ce bébé est devenu médecin», se rappelle Aicha Ech-Channa.

Les test ADN en question

La réforme du code de la famille en 2004 a apporté un grand soulagement aux mères-célibataires. Aux yeux de la loi, le père peut reconnaître sa paternité sans être marié à la mère. Une solution pratique a été de toute évidence trouvée au problème éternel de l'état civil de l'enfant. Désormais l'enfant a bel et bien une identité évidente et connaît parfaitement sa mère et son père.

Aicha Channa explique : « c 'est vrai que nous respirons mieux avec la nouvelle Moudawana, et que certains pères se révèlent consciencieux et reconnaissent la paternité de leur enfant. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde, certains nient leur rapport avec la mère et encore moins avec le bébé. C'est la voie juridique qui tranche dans certains cas, et les juges ordonnent des tests ADN».

Seulement, l'ordre des juges pour faire des tests ADN n'est pas une décision systématique, car le juge doit avoir dans le dossier des preuves tangibles que le couple était officiellement engagé : fiançailles, photos en famille et témoins.

Cette contrainte est mal acceptée par les résidentes de l'association Solidarité Féminine, surtout lorsque certaines d'entres elles se retrouvent enceintes suite à un viol. Et c'est le cas de deux mamans célibataires qui ont été violées et qui souffrent d'importantes séquelles psychologiques.

Le père du bébé de la première mère-célibataire a reconnu le viol, mais il a fortement nié la paternité du bébé, et il a écopé d'un an de prison. Quant au second, malgré la promesse du mariage, il a démenti toute relation avec la seconde mère-célibataire. Le prétexte avancé : il était déjà marié et père de deux enfants.

Lorsque toutes les portes se ferment et qu'aucune solution n'est envisageable ni avec le père ni avec la famille de la mère célibataire, l'association Solidarité Féminine leur assure une formation en coiffure ou en cuisine-pâtisserie.

«Nous pouvons les accueillir jusqu'à trois ans, tout en les préparant à devenir autonomes. On leur dispense une formation, on accueille les bébés dans les crèches. On leur donne un montant qui reste toutefois modique, mais qui leur permet en revanche d'avoir un toit et de vivre dignement avec leur bébé reconstruisant leur vie doucement», ajoute Aicha Ech-Channa.

Tous les jours, l'association Solidarité Féminine reçoit des dizaines et des dizaines de femmes, toutes terriblement angoissées et livrées à elles-mêmes. De fil en aiguille, elles entendent parler de ce lieu où la tolérance n'a pas de frontières. Seul hic : l'association ne peut pas dépasser son taux d'accueil avoisinant le chiffre de 60 mères-célibataires et autant de bébés.

«Nous avons eu l'aide du gouvernement pour acheter le matériel pour le salon de coiffure et la salle de sport de notre nouveau centre de remise en forme. Pour le reste, ce sont les bailleurs de fonds qui nous ont permis de continuer. Certains toutefois, du jour au lendemain, ont cessé de contribuer financièrement. Nous voulons compter sur nos propres recettes, mais à présent nous ne réussissons à couvrir que 40% de nos frais», insiste Aicha Ech-Channa.

Le bâtiment faisant office de l'association tombe effectivement en ruine, et les pièces où les résidentes apprennent l'art culinaire sont très étroites, ne leur laissant pas assez d'espace pour bouger confortablement.

La présidente de l'association espère avoir les fonds pour pouvoir offrir aux jeunes mères-célibataires une vraie nouvelle cuisine. « J'espère que l'on aura un terrain pour pouvoir construire un bâtiment qui nous permettrait de satisfaire toutes les demandes», souhaite Aicha Ech-Channa.

Par ailleurs, ce sont les 3 assistantes sociales qui sont le levier principal de toute l'action de l'association. D'abord, elles accueillent très souvent les mères-célibataires en détresse, leur indiquant les balises nécessaires pour leur avenir et celui de leur bébé. Elles ont des réponses ponctuelles aux questions médicales, et les orientent promptement vers les pédiatres, les gynécologues ou les psychologues.

Les assistantes sociales ne se limitent pas à ce niveau, et elles affrontent l'étape numéro deux, celle qui consiste à convaincre le père à assumer sa paternité.

«On ne réussit pas toujours, mais croyez moi, vous ne pouvez pas imaginer notre satisfaction lorsque nous réunissons une famille», s'exclame Souad Idmane, assistante sociale depuis 1998.

A défaut d'un résultat positif, les assistantes sociales passent à la phase de la légalisation de l'état civil de l'enfant et de la formation professionnelle de sa mère. «Quotidiennement, je suis submergée par les requêtes des mères-célibataires qui sollicitent des éclaircissements de nature médicale, sociale et juridique. Des fois, nous recevons la visite d'adultes qui n'ont pas d'état civil, mais ils savent que nous pourrons leur fournir des explications», ajoute Souad Idmane.

De grands progrès ont été réalisés grâce à la nouvelle Moudawana, trouvant une solution à une catégorie infime des bébés et de leurs mères. Davantage d'efforts doivent être déployés pour soutenir ces femmes et leur progéniture sur le plan juridique, professionnel et social.

Le problème des mères-célibataires existe et on devrait apprendre à l'affronter au lieu de l'ignorer. L'avenir appartient à ces enfants au même titre que tous les autres.

Des chiffres
Du 1 janvier 2003 au 31 décembre 2004, 3816 personnes ont visité l'association Solidarité Féminine, dont 1236 mère-célibataires et 111 bébés.
Aujourd'hui, 54 mère-célibataires et 57 bébés bénéficient des services de l'association
Les associations actives dans le même créneau
-INSAF
-Les Sœurs de charité
-Centre Basma de la Ligue de la Protection de l'Enfance
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