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Dimanche 05 Avril 2026
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De l'importance de l'ONU

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A u cours des derniers mois, j'ai lu de nombreux articles attaquant l'Organisation des Nations unies. J'en suis blessé, car j'ai servi l'Organisation toute ma vie. J'ai essayé, et j'essaie toujours, de toutes mes forces, de corriger ses imperfections, de l'améliorer et de la rendre plus forte. Je crois profondément à l'importance de cette tâche, parce qu'une ONU forte est vitale pour l'humanité.
Lorsque l'effroyable catastrophe du tsunami a eu lieu dans l'océan Indien, causant la mort de plus de 150 000 personnes et détruisant les moyens d'existence de millions d'autres, le Président Bush a entrepris rapidement de regrouper quelques pays de la région disposant de forces militaires. Il a pris la mesure qui s'imposait, permettant ainsi aux opérations de secours de démarrer rapidement, ce qui était essentiel.

Mais une semaine après, lorsque toutes les parties intéressées se sont réunies à Jakarta pour planifier et coordonner l'initiative multinationale, toutes, y compris les États-Unis, ont estimé que l'ONU devait jouer le rôle de chef de file.
Pourquoi ? Pour deux raisons.

Premièrement, l'ONU possède les compétences nécessaires. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, que j'ai créé en 1997 peu après avoir pris mes fonctions, est exactement conçu pour la tâche requise : il s'agit d'une structure légère, qui n'entrave le travail et n'empiète sur le domaine de personne, mais permet de localiser rapidement les sources d'approvisionnement en fournitures nécessaires et d'entrer en contact avec tout organisme en mesure de les livrer.

La deuxième raison, qui est plus importante encore, est que tout le monde était prêt à travailler avec l'ONU : les gouvernements et la population des pays touchés, les donateurs et les organisations à but non lucratif, dont le rôle est si indispensable dans toutes les situations d'urgence, à petite ou grande échelle. Tous reconnaissent que le rôle de chef de file doit revenir à l'ONU, parce qu'elle ne dépend de personne: elle appartient au monde entier.

Voici encore un autre exemple de l'importance de l'ONU – un exemple moins évident car il appartient à un contexte politique où se manifestent de graves divergences : il s'agit de l'Iraq. On ne peut nier que la guerre engagée en Iraq il y a deux ans a fait perdre à bien des gens, de quelque côté qu'ils soient, leur confiance en l'ONU. Ceux qui étaient favorables à une opération militaire contre Saddam Hussein ont été déçus du fait que le Conseil de sécurité n'ait pas eu, selon eux, le courage de faire respecter ses propres résolutions. Et ceux qui y étaient opposés ont été frustrés par l'incapacité de l'ONU d'empêcher une guerre qu'ils jugeaient inutile ou prématurée.

Pourtant, lorsque les États-Unis et leurs alliés ont eu besoin d'une institution iraquienne capable de mobiliser un vaste soutien national et international pour les aider à diriger le pays, ils se sont tournés vers l'ONU et vers mon Représentant spécial, Sergio Vieira de Mello, sollicitant leur aide et leurs conseils. Mon Représentant spécial a convaincu Paul Bremer qu'une telle institution devait être un conseil de gouvernement et non un simple organe consultatif, et il a persuadé les principaux dirigeants iraquiens, comme l'Ayatollah Sistani, de laisser leurs partisans s'y associer. Sergio et vingt et un de ses collègues ont payé de leur vie le courage et la détermination avec lesquels ils ont voulu aider le peuple iraquien – à l'instar, malheureusement, de trop nombreux fonctionnaires de l'ONU dont le monde n'entend guère parler.

L'année dernière, lorsque les membres de la coalition ont voulu transférer le pouvoir à un gouvernement iraquien intérimaire, ils ont à nouveau fait appel à l'aide de l'ONU. Ils savaient que seule la participation de l'ONU au choix du nouveau gouvernement pouvait faire accepter celui-ci en tant que gouvernement légitime et souverain.

Aussi bien les Iraquiens que les Américains ont sollicité le concours de l'ONU pour l'organisation des élections. L'ONU a participé à l'élaboration du projet de loi électorale et du projet de loi sur les partis politiques, à la sélection et à la formation des membres de la commission électorale indépendante et de centaines d'organisateurs (qui en ont ensuite formé des milliers d'autres), et à l'établissement des listes électorales.

Elle était là, aussi, pour donner des conseils quant à la conduite des élections elles-mêmes, au dépouillement du scrutin et à l'annonce des résultats. Je le répète, nous avions le savoir-faire nécessaire – nous avons organisé ou aidé à organiser des élections dans 92 pays, y compris tout récemment en Afghanistan et en Palestine. Mais le plus important était la légitimité apportée par notre participation. Les résultats d'une élection organisée par les puissances de la coalition ou par des Iraquiens choisis par elles auraient été bien moins largement acceptés dans le monde, et probablement en Iraq.

Aujourd'hui, les Iraquiens ont leur Assemblée nationale de transition élue, et ils auront bientôt un gouvernement élu qui sera responsable devant cette assemblée. Celle-ci est chargée d'établir un projet de constitution qui soit acceptable par tous les Iraquiens, et le gouvernement doit isoler ses opposants les plus violents en gagnant la confiance des groupes qui n'ont pas participé aux élections – principalement des Arabes sunnites – et en les associant au processus politique.

Là encore, l'ONU peut apporter son aide, et elle le fera. Nous pouvons donner des conseils d'experts, s'ils nous sont demandés, en vue de l'élaboration du projet de constitution. Nous pouvons entrer en contact avec les groupes – principalement les Arabes sunnites – qui, pour une raison ou une autre, n'ont pas participé aux élections mais sont prêts à négocier et à dialoguer pacifiquement pour atteindre leurs objectifs. Et nous pouvons aussi rassembler la communauté mondiale dans un effort commun afin d'aider l'Iraq à se reconstruire et à soigner les blessures de la dictature et de la guerre.
Même les cicatrices laissées par les divergences passées peuvent devenir aujourd'hui des chances à saisir.

C'est précisément parce qu'il n'y a pas eu d'accord à l'ONU concernant certaines mesures qui ont été prises en Iraq qu'elle a aujourd'hui acquis la crédibilité dont elle a tant besoin aux yeux de groupes iraquiens dont la participation au nouveau processus politique est indispensable à la paix, et qu'elle peut entrer en contact avec eux. Elle peut jouer un rôle utile parce qu'elle est considérée comme indépendante et impartiale. Si elle apparaissait un tant soit peu comme un simple instrument ou une prolongation de la politique étrangère des États-Unis, elle n'aurait aucune valeur pour personne.

La liste pourrait encore être longue. Je pourrais évoquer nos 18 opérations de maintien de la paix dans des pays déchirés par la guerre, et les dizaines de millions de gens sans abri et affamés, en plus des victimes du tsunami, auxquels nous apportons des secours. Si des critiques mal informés cherchent à faire s'écrouler l'ONU, qu'ils sachent que ceux auxquels ils nuisent le plus ne sont pas des diplomates ou des bureaucrates, mais des gens innocents victimes de la guerre ou de la pauvreté, qui ont désespérément besoin de l'aide internationale.
Certains dénoncent le fait qu'aucun principe ne semble guider l'ONU dans la prise de décisions, et montrent du doigt des compromis inévitables dans un organisme qui regroupe 191 États membres.

Ceux qui reprochent à l'ONU de ne pas servir l'intérêt mondial devraient, parallèlement, faire une analyse critique des décisions prises par chaque nation au sein de l'ONU. Ils s'apercevront alors que ce ne sont pas les critiques qui manquent. Mais ils devront aussi se rappeler que l'ONU, tout comme les États-Unis et d'autres grandes démocraties, est une œuvre en évolution et qu'elle s'efforce à chaque instant de réduire l'écart qui sépare la réalité des idéaux qui lui ont donné naissance. L'existence de cet écart devrait être une raison de plus pour que ceux qui chérissent la liberté et la paix s'emploient à renforcer l'ONU et non à l'abattre.

Bien sûr, l'ONU est loin d'être parfaite – même si certaines allégations récentes à son encontre sont exagérées. Le rapport intérimaire de l'enquête indépendante menée par M. Paul Volcker a contribué à donner une vision objective du programme « pétrole contre nourriture ». Les exagérations les plus graves émises intentionnellement à son sujet se sont révélées fausses.

Néanmoins, je suis le premier à admettre que des manquements réels et inquiétants – manquements à l'éthique, gestion laxiste – ont été révélés. Avec l'aide des États membres, je suis déterminé à mener à bien les réformes de la gestion, dont les conclusions de l'enquête de M. Volcker démontrent clairement l'urgence.

Plus révoltants encore sont les actes d'exploitation sexuelle et les sévices contre des mineurs commis à grande échelle par des membres du personnel de maintien de la paix et des fonctionnaires de l'ONU en République démocratique du Congo et dans d'autres pays africains. Le Secrétariat de l'ONU et les États membres ont été trop lents à réaliser l'étendue du problème, à prendre des mesures pour y mettre fin et punir les coupables. Mais les procédures sont en marche et je suis déterminé à les mener à leur terme.

Depuis huit ans que j'occupe le poste de Secrétaire général, j'ai déjà accompli beaucoup de choses – avec le soutien des États membres – pour rendre l'ONU plus homogène et efficace. Nous devons maintenant lui donner plus de transparence et la responsabiliser davantage – non seulement devant les diplomates qui représentent les gouvernements membres mais aussi, directement, devant le public.

L'ONU ne peut espérer survivre au XXIe siècle que si les citoyens ordinaires, partout dans le monde, pensent qu'elle leur sert à quelque chose – en contribuant à les protéger contre les conflits (tant civils qu'internationaux), mais aussi contre la pauvreté, la faim, les maladies et la dégradation de leur milieu naturel. Les dernières années écoulées nous ont appris à nos dépens qu'un monde dans lequel des pays entiers sont laissés à la merci de mauvais gouvernants ou abandonnés à la misère met chacun de nous en péril.

Nous devons contrer les maladies et la faim, ainsi que le terrorisme, la prolifération des armes meurtrières et la criminalité – en commençant de toute urgence par prendre des décisions au Conseil de sécurité pour faire cesser les crimes horribles commis au Darfour et en traduire les auteurs devant la justice internationale.

Au mois de septembre, nous aurons réellement la possibilité de rendre l'ONU plus utile à tous ses membres. Les dirigeants des pays du monde entier viendront à New York pour un sommet organisé sous l'égide des Nations unies. Je leur proposerai un programme de mesures ambitieuses mais réalisables pour que l'ONU fonctionne mieux et que le monde soit plus juste et plus sûr. Je suis convaincu que c'est ce que veulent tous les peuples du monde, y compris les Américains. Mais, plus que les autres, les Américains ont le pouvoir de le faire – s'ils écoutent les autres et travaillent avec eux, et prennent l'initiative d'un effort concerté. En espérant qu'ils le feront, je me réjouis vivement à la perspective du sommet de septembre.

kofi a. annan
est Secrétaire général de l'Organisation des Nations unies

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