Le Matin : Comment évaluez-vous, vous qui avez travaillé pour l'amélioration de la condition féminine au Maroc, les changements survenus après l'adoption de la nouvelle Moudawana ?
Rahma Bourqia : A mon avis, il est encore trop tôt pour pouvoir évaluer et apprécier l'impact de la Moudawana sur l'amélioration de la condition féminine au Maroc. Mais je peux dire que le changement en soi est un grand événement. Il a apporté une nouvelle perception de la famille, une nouvelle image des relations homme/femme, de la place de la femme au sein de la société et des relations de couple. C'est un événement historique qui a eu des répercussions sur le plan social profonde et même sur le plan international.
Toutefois, il faut reconnaître qu'il y a toujours des résistances par rapport aux changements. Elles sont dues notamment aux stéréotypes que nous véhiculons tous, femmes et hommes, et qui sont le produit de tout un héritage lointain intériorisé et qui se logent dans les attitudes, les comportements et les représentations. La culture qui était pendant des siècles dominée par une sorte d'andocentrisme (centralité du mâle) et qui a encadré les représentations et produit les stéréotypes sur le féminin mettrait du temps pour changer. Dès lors, il faudrait se demander si le juge qui a la responsabilité d'un dossier de divorce, par exemple, est influencé par ces stéréotypes ou s'il s'en est débarrassé.
Certes, il ne faut pas généraliser, mais le risque est toujours présent. En tant que sociologue, je m'attends à ce que le rythme du changement dans la réalité et le vécu des femmes soient plus lents. Car, il n'est pas facile de changer les mentalités. Il faut entamer tout un programme soutenu de sensibilisation et d'éducation. Mais l'avènement d'un nouveau code de la famille a été une étape primordiale pour enclencher ce programme. « On va regarder la femme autrement » m'a-t-on dit lors de l'adoption de la Moudawana, ce qui est significatif.
Une dynamique de changement est donc lancée mais il faut la renforcer afin de promouvoir les conditions de la femme dans la société et par voie de conséquence la condition humaine en générale.
Quelles sont les conditions à mettre en œuvre pour favoriser cette évolution ?
La question de relation entre un homme et une femme n'est pas seulement une question de loi. Certes, la loi est l'image d'une société, d'un projet de société et d'une civilisation mais elle n'est qu'un point de départ. Il faut une prise de conscience et un programme éducatif appliqué essentiellement au sein de l'école.
Or, si dans les manuels scolaires on retrouve encore des clichés réducteurs, on ne socialisera aucunement l'élève à des rapports sains entre les hommes et les femmes. L'autre relais éducatif est les médias. Il faut se demander lorsque nous projetons une production marocaine à la télévision est-ce que nous mettons en œuvre notre vigilance éducative. A regarder certaines pièces théâtrales, je n'ai pas l'impression qu'on se pose cette question.
Et par conséquent, le fait de continuer de reproduire des rapports archaïques entre les hommes et les femmes que le spectateur jeune risque d'intérioriser et même d'adopter est toujours là ; la culture archaïque prend sa revanche sur les avancées qui se font dans d'autres domaines, à titre d'exemple dans le code de la famille.
Comment expliquer alors, le comportement de certaines femmes qui s'opposent et condamnent les changements ?
La Moudawana, équilibre, accorde des droits et définit les devoirs et les obligations. Elle ne se limite pas aux femmes, mais à la famille et aux droits des enfants y sont aussi traités. Cette réaction dont vous parlez peut s'expliquer de différentes manières. Elle peut être due au manque d'informations, même si le message retenu par beaucoup de femmes est que la nouvelle Moudawana leur a accordé des droits ; elle peut émaner de certaines femmes qui sont politiquement contre le changement et d'un point de vue purement sociologique, on peut dire que l'éducation inculquée aux hommes et aux femmes étant la même, les femmes ont intériorisé des clichés.
N'entend-t-on pas dire « je ne suis qu'une simple femme » ? Aussi, les femmes peuvent reproduire dans certaines situations le même schéma même quand celui-ci s'oppose à leurs droits. Mais, il faudrait souligner que ce type de réaction n'est pas général. La majorité des femmes savent qu'il y a Avant et Après la Moudawana.
Vous dites que «le pouvoir ne se personnifie pas à travers les institutions politiques simplement mais il se manifeste profondément dans la relation homme-femme surtout dans la société arabo-musulmane dominée par le pouvoir masculin».
Cette inégalité explique-t-elle la quasi absence de la femme de la sphère politique?
La participation politique dans le cadre des partis est faible que ce soit pour les femmes ou pour les jeunes et je dirais même pour les hommes. D'ailleurs, il y a beaucoup de femmes qui ont quitté les partis pour faire du social. Beaucoup de femmes militantes et actives sur la scène publique ont préféré travailler au sein des associations. Ceci s'explique par le fait que les résultats dans les partis c'est du moyen et long terme alors que dans l'association c'est plus rapide et plus tangible.
D'ailleurs, dans l'élan du changement de la Moudawana, les associations féminines ont contribué beaucoup plus que les partis à travers un programme de revendications! D'un autre côté, même celles qui voudraient s'engager dans la vie des partis, sont tiraillées entre les exigences de la famille et des devoirs au quotidien. La vie des femmes est encore très dominée par ce tiraillement ente le privé et le public.
La femme s'occupe de la maison, des enfants et des parents. Elle ne s'implique pas facilement dans l'action politique qui demande une présence. Mais il ne faut pas oublier qu'au Maroc, malgré ces contraintes, il y a un leadership féminin qui se développe et prend de plus en plus de l'importance dans l'action citoyenne, société civile et dans la responsabilité publique.
Etes-vous de ceux qui pensent que la femme fait de la politique autrement du fait de son expérience différente ?
Les femmes ont une autre manière de gérer la chose politique, lorsqu'elles y accèdent, et la société marocaine qui tend à la modernité a intérêt à ce qu'elles s'impliquent encore plus. Or, le constat est que s'il n'y avait pas la liste, on aurait moins que les 35 femmes dans le Parlement. La sphère politique a sa culture, et les femmes généralement ne sont pas assez armées pour y adhérer. Par leur éducation et par leur condition, les femmes, en général, sont moins « équipées » pour s'engager dans une action politique qui tourne parfois à une lutte masculine autour de « postes » à visibilité ou de même autour du pouvoir.
Il en résulte que lorsqu'elles ont l'occasion de prendre la responsabilité, on retrouve peut-être une autre manière de faire.
En tant que sociologue, voyez-vous un changement tangible au sein de notre société ou est-ce une stagnation camouflée ?
L'histoire est en marche. La société évolue. Comment et à quel niveau ? Ce sont les questions qu'il faudrait se poser. Le Maroc vit actuellement une vraie gestation. Bien que le concept de transition est problématique, mais je l'utiliserais quand même pour décrire cette évolution vers un modèle de société tangible qui ressort dans les discours de Sa Majesté Mohammed VI et des acteurs politiques qui est d'aller vers une société moderne. C'est une référence partagée par tous.
Comment y arriver ? C'est là où il n'y a pas encore de point de convergence. De nombreux chantiers sont ouverts : éducation, justice, administration... mais, il y a le social qui nous tire vers le bas : analphabétisme et pauvreté, une culture politique qui n'a pas encore intégré les valeurs démocratique, qui pèsent lourd et empêchent par leur poids cette marche vers le modèle d'une société moderne et démocratique. La grande question est comment faire aboutir nos réformes? Ca ne sert à rien d'ouvrir des chantiers qui n'aboutissent pas. Je crois que le temps des diagnostics a cédé la place à la quête des moyens et des méthodes pour aller vers ce modèle.
Le Maroc est donc en pleine transition. Tous les dossiers sont sur la table des débats. Même le passé y est évoqué et mis à nu. Cela est une bonne chose car toute société qui n'a pas fini avec son passé ne peut ni aborder le présent ni viser le futur. Il y a toujours évidemment ceux qui regardent vers le passé et à ceux-là l'avenir ne leur appartient pas. Ce sont soit ceux qui veulent conserver des acquis en terme d'intérêt personnel soit ceux qui veulent un autre modèle de société du passé bien révolu.
Vous voulez parler de la montée des islamistes ?
L'islamisme est une mouvance internationale. Il a plusieurs variantes qui vont de l'extrémisme jusqu'au programme politique. Ceci s'explique par le fait que la globalisation, parce qu'elle a imposé une sorte de reconfiguration de l'ordre mondial, a créé une sorte d'insécurité et de peur, qui se sont fait sentir dans les sociétés islamiques beaucoup plus que d'autres. Ces sociétés islamiques qui ont toujours craint le chaos «fitna », se sont réfugiées dans une religiosité enfermement ou bien dans religiosité agressive, alors que cette reconfiguration mondiale se base sur des prémisses d'intérêt économique et géostratégiques.
En effet, devant la globalisation, certaines sociétés qui ne sont pas fournies ni économiquement, ni socialement, ni sur le plan éducatif et qui n'ont pas le pouvoir de se faire une place dans ce monde où il y a cette reconfiguration, ont produit des groupes pour lesquels seule la religion devient un refuge. Or, ces groupes utilisent la religion dans leur revendication et en font parfois et dans des cas extrême une arme destructrice. Alors que ces sociétés devraient faire des choix de raisonner dans une logique d'intérêt, d'éduquer leur population, et pouvoir négocier leurs économies pour se faire une place dans l'échiquier mondial.
Vous côtoyez, de par votre métier, les étudiants islamistes. Comment vivez-vous, vous femme moderne et libérale cette situation ?
Les étudiants, par définition, sympathisent toujours avec ce qu'ils considèrent comme étant des grandes causes. L'université a été toujours un espace d'expression pour des mouvances. Il y a eu le mouvement des marxistes comme idéologie de référence aux années 70, aujourd'hui, il y a l'islamisme. Or, la masse des étudiants est composée de Marocains musulmans et non d'islamistes.
Notre mission est de les instruire et de former afin de pouvoir leur offrir des moyens pour faire des choix. Ils sont jeunes et ils veulent se démarquer par rapport à l'ensemble.
Chacun à sa façon de s'affirmer. Il y a ceux qui adoptent une mode vestimentaire et d'autres qui prônent des idées et utilisent la religion à des fins politiques alors que certains sont juste influencés par la mode et se laissent entraîner par le mimétisme. Le voile n'est pas systématiquement un signe d'appartenance à un clan religieux fermé. Nos grandes mères portaient un voile traditionnel, aujourd'hui des femmes portent le voile « d'aujourd'hui». Il faudrait qu'on préserve, nous, notre rôle d'éducateur et d'éducatrice quelles que soient les tendances politiques des étudiants. Les principes qu'il faudrait préserver et défendre au sein des campus sont ceux de la tolérance, du dialogue et du respect de l'autre dans le cadre de la légalité et des règlements intérieurs de l'université. Le respect de la loi est capital.
Dans votre ouvrage «Jeunesse et valeurs religieuses», vous avancez que la jeunesse cherche ses marques et a besoin d'écoute. Quels sont les moyens possibles pour former notre jeunesse ?
Le propre de la jeunesse est qu'elle passe par une période où elle veut s'affirmer et s'exprimer. Les jeunes ont aussi des attentes et des aspirations qu'ils rêvent de réaliser. Il faudrait donc développer une écoute et à tous les niveaux que ce soit au sein de la famille ou des institutions. C'est le seul moyen de trouver un terrain d'entente. L'écoute passe aussi par la création des espaces culturels où les jeunes peuvent s'exprimer.
Elle peut être aussi dans l'acte pédagogique. Un enseignant qui dicte un cours et attend que l'élève le lui récite freine l'échange et abolit l'interactivité. Or, c'est grâce à ces échanges que le jeune va pouvoir se former et s'affirmer. L'accumulation des frustrations dans le milieu familial, social et scolaire peut être néfaste. Car le trop plein risque de déborder dangereusement.
Que voulez-vous dire par structures bricoleuses du système étatique et religieux du Maroc ?
J'en ai parlé par rapport aux valeurs quand on a fait cette étude avec d'autres collègues sur les jeunes.
Le bricolage dans ce sens n'est ni négatif ni péjoratif. On a constaté que nos jeunes ont la capacité de choisir dans des réservoirs différents, de combiner entre la modernité et la tradition. Il ne faut donc pas les pousser à trancher entre les deux. Avec la globalisation, le marché des valeurs s'élargit. Il faut transmettre aux jeunes les moyens de faire les bons choix. Ils sont amenés à être des bricoleurs mais il faut en faire des bricoleurs créatifs.
Qu'en est-il de la réforme universitaire ?
Nous sommes en plein dedans. La réforme est globale. Elle donne une autorité au Conseil de l'université. Elle touche au domaine pédagogique, nous sommes passés à un système semestriel de modules et on a initié parallèlement la réforme de la recherche. C'est un grand chantier. Une autoévaluation me permet de dire que la réforme est sur les rails avec tous les défis que cela comprend. Les enseignants s'y sont impliqués.
Les administrateurs sont appelés à changer de manière de travailler. La réforme ne se limite pas seulement à la mise en place d'un système mais elle touche aussi le contenu et pousse à diversifier les filières qui puissent répondre à de nouveaux métiers. Nous y travaillons avec des réflexions concrètes. C'est un lent processus qu'il faut appliquer de façon continuelle. Les systèmes d'enseignement mondiaux nous lancent des défis. Il faut que nos diplômes aient la même valeur par rapport aux diplômes européens.
L'université a un projet de construction de faculté de droit à Aïn Sbâa pour alléger la faculté de droit de Mohammedia. Il y a un grand projet d'extension pour améliorer les locaux et offrir plus d'espace aux étudiants et diversifier les formations orientées vers le marché du travail.
Quatre ans doyenne de la faculté et depuis 2002, présidente de la faculté. Pouvez-vous nous dresser le bilan de cette expérience?
Le milieu universitaire n'est pas un milieu facile. Il y a une grande concentration de ressources humaines avec des comportements, des aspirations et des intérêts qui ne convergent pas toujours. Mais, lorsqu'on a un engagement dans le travail, on prêche la transparence dans la gestion, on partage avec les autres le succès, quand on implique les bonnes volontés, ce milieu considéré comme difficile, devient un milieu qui coopère et qui avance.
Mes collaborateurs, comme les enseignants, ont toujours adhéré au projet de faire évoluer l'université. Par conséquent, la nuisance est négligeable. Je peux dire que c'est une bonne expérience où le changement n'est pas facile mais reste possible.
Rahma Bourqia a publié plusieurs ouvrages et articles sur le Maroc, l'Etat, le Maghreb, la culture marocaine, l'Histoire, les femmes et les jeunes. Certains sont parus en arabe, d'autres en français et d'autres encore en anglais. Elle a été nommée doyenne de la Faculté des lettres à l'Université Hassan II de Mohammédia en février 1997.
Née dans les environs de Khémisset en 1949, elle a vécu à Tanger toute son enfance et son adolescence, jusqu'au baccalauréat qu'elle a obtenu au lycée Ibn Al Khatib. Après l'obtention du baccalauréat, elle quitte ses parents et ses neuf frères et sœurs restés à Tanger pour la Faculté Mohammed V de Rabat.
Quatre ans après, la voilà licenciée en philosophie. Elle s'inscrit en DEA de sociologie qu'elle obtient avec la même aisance. Pendant trois ans, elle enseignera la philosophie à des étudiants de terminale, au lycée Abou Al Abbas Essebti de Marrakech. Ensuite, elle décide de poursuivre ses études et retourne à Rabat. Cette fois, elle opte pour un DES (Diplôme d'Enseignement Supérieur) toujours en sociologie.
En parallèle, Rahma Bourqia assure déjà des cours en tant qu'assistante à la Faculté Mohammed V de la capitale. Elle est maître assistante, puis maître de conférences, avant de devenir professeur de l'enseignement supérieur. Sa thèse de doctorat, qu'elle a réalisée et soutenue en Angleterre, à Manchester avait pour thème «L'Etat et la société rurale au Maroc», un sujet qui lui tenait à cœur.
Rahma obtient le prix Malcom Kerr de la meilleure thèse de doctorat de l'année 1988, de la part de l'Association américaine des études sur le Moyen-Orient aux Etats-Unis. Une fois de retour au pays, elle réintègre l'enseignement et encadre de nombreux étudiants qui soutiennent leurs thèses.
Rahma Bourqia : A mon avis, il est encore trop tôt pour pouvoir évaluer et apprécier l'impact de la Moudawana sur l'amélioration de la condition féminine au Maroc. Mais je peux dire que le changement en soi est un grand événement. Il a apporté une nouvelle perception de la famille, une nouvelle image des relations homme/femme, de la place de la femme au sein de la société et des relations de couple. C'est un événement historique qui a eu des répercussions sur le plan social profonde et même sur le plan international.
Toutefois, il faut reconnaître qu'il y a toujours des résistances par rapport aux changements. Elles sont dues notamment aux stéréotypes que nous véhiculons tous, femmes et hommes, et qui sont le produit de tout un héritage lointain intériorisé et qui se logent dans les attitudes, les comportements et les représentations. La culture qui était pendant des siècles dominée par une sorte d'andocentrisme (centralité du mâle) et qui a encadré les représentations et produit les stéréotypes sur le féminin mettrait du temps pour changer. Dès lors, il faudrait se demander si le juge qui a la responsabilité d'un dossier de divorce, par exemple, est influencé par ces stéréotypes ou s'il s'en est débarrassé.
Certes, il ne faut pas généraliser, mais le risque est toujours présent. En tant que sociologue, je m'attends à ce que le rythme du changement dans la réalité et le vécu des femmes soient plus lents. Car, il n'est pas facile de changer les mentalités. Il faut entamer tout un programme soutenu de sensibilisation et d'éducation. Mais l'avènement d'un nouveau code de la famille a été une étape primordiale pour enclencher ce programme. « On va regarder la femme autrement » m'a-t-on dit lors de l'adoption de la Moudawana, ce qui est significatif.
Une dynamique de changement est donc lancée mais il faut la renforcer afin de promouvoir les conditions de la femme dans la société et par voie de conséquence la condition humaine en générale.
Quelles sont les conditions à mettre en œuvre pour favoriser cette évolution ?
La question de relation entre un homme et une femme n'est pas seulement une question de loi. Certes, la loi est l'image d'une société, d'un projet de société et d'une civilisation mais elle n'est qu'un point de départ. Il faut une prise de conscience et un programme éducatif appliqué essentiellement au sein de l'école.
Or, si dans les manuels scolaires on retrouve encore des clichés réducteurs, on ne socialisera aucunement l'élève à des rapports sains entre les hommes et les femmes. L'autre relais éducatif est les médias. Il faut se demander lorsque nous projetons une production marocaine à la télévision est-ce que nous mettons en œuvre notre vigilance éducative. A regarder certaines pièces théâtrales, je n'ai pas l'impression qu'on se pose cette question.
Et par conséquent, le fait de continuer de reproduire des rapports archaïques entre les hommes et les femmes que le spectateur jeune risque d'intérioriser et même d'adopter est toujours là ; la culture archaïque prend sa revanche sur les avancées qui se font dans d'autres domaines, à titre d'exemple dans le code de la famille.
Comment expliquer alors, le comportement de certaines femmes qui s'opposent et condamnent les changements ?
La Moudawana, équilibre, accorde des droits et définit les devoirs et les obligations. Elle ne se limite pas aux femmes, mais à la famille et aux droits des enfants y sont aussi traités. Cette réaction dont vous parlez peut s'expliquer de différentes manières. Elle peut être due au manque d'informations, même si le message retenu par beaucoup de femmes est que la nouvelle Moudawana leur a accordé des droits ; elle peut émaner de certaines femmes qui sont politiquement contre le changement et d'un point de vue purement sociologique, on peut dire que l'éducation inculquée aux hommes et aux femmes étant la même, les femmes ont intériorisé des clichés.
N'entend-t-on pas dire « je ne suis qu'une simple femme » ? Aussi, les femmes peuvent reproduire dans certaines situations le même schéma même quand celui-ci s'oppose à leurs droits. Mais, il faudrait souligner que ce type de réaction n'est pas général. La majorité des femmes savent qu'il y a Avant et Après la Moudawana.
Vous dites que «le pouvoir ne se personnifie pas à travers les institutions politiques simplement mais il se manifeste profondément dans la relation homme-femme surtout dans la société arabo-musulmane dominée par le pouvoir masculin».
Cette inégalité explique-t-elle la quasi absence de la femme de la sphère politique?
La participation politique dans le cadre des partis est faible que ce soit pour les femmes ou pour les jeunes et je dirais même pour les hommes. D'ailleurs, il y a beaucoup de femmes qui ont quitté les partis pour faire du social. Beaucoup de femmes militantes et actives sur la scène publique ont préféré travailler au sein des associations. Ceci s'explique par le fait que les résultats dans les partis c'est du moyen et long terme alors que dans l'association c'est plus rapide et plus tangible.
D'ailleurs, dans l'élan du changement de la Moudawana, les associations féminines ont contribué beaucoup plus que les partis à travers un programme de revendications! D'un autre côté, même celles qui voudraient s'engager dans la vie des partis, sont tiraillées entre les exigences de la famille et des devoirs au quotidien. La vie des femmes est encore très dominée par ce tiraillement ente le privé et le public.
La femme s'occupe de la maison, des enfants et des parents. Elle ne s'implique pas facilement dans l'action politique qui demande une présence. Mais il ne faut pas oublier qu'au Maroc, malgré ces contraintes, il y a un leadership féminin qui se développe et prend de plus en plus de l'importance dans l'action citoyenne, société civile et dans la responsabilité publique.
Etes-vous de ceux qui pensent que la femme fait de la politique autrement du fait de son expérience différente ?
Les femmes ont une autre manière de gérer la chose politique, lorsqu'elles y accèdent, et la société marocaine qui tend à la modernité a intérêt à ce qu'elles s'impliquent encore plus. Or, le constat est que s'il n'y avait pas la liste, on aurait moins que les 35 femmes dans le Parlement. La sphère politique a sa culture, et les femmes généralement ne sont pas assez armées pour y adhérer. Par leur éducation et par leur condition, les femmes, en général, sont moins « équipées » pour s'engager dans une action politique qui tourne parfois à une lutte masculine autour de « postes » à visibilité ou de même autour du pouvoir.
Il en résulte que lorsqu'elles ont l'occasion de prendre la responsabilité, on retrouve peut-être une autre manière de faire.
En tant que sociologue, voyez-vous un changement tangible au sein de notre société ou est-ce une stagnation camouflée ?
L'histoire est en marche. La société évolue. Comment et à quel niveau ? Ce sont les questions qu'il faudrait se poser. Le Maroc vit actuellement une vraie gestation. Bien que le concept de transition est problématique, mais je l'utiliserais quand même pour décrire cette évolution vers un modèle de société tangible qui ressort dans les discours de Sa Majesté Mohammed VI et des acteurs politiques qui est d'aller vers une société moderne. C'est une référence partagée par tous.
Comment y arriver ? C'est là où il n'y a pas encore de point de convergence. De nombreux chantiers sont ouverts : éducation, justice, administration... mais, il y a le social qui nous tire vers le bas : analphabétisme et pauvreté, une culture politique qui n'a pas encore intégré les valeurs démocratique, qui pèsent lourd et empêchent par leur poids cette marche vers le modèle d'une société moderne et démocratique. La grande question est comment faire aboutir nos réformes? Ca ne sert à rien d'ouvrir des chantiers qui n'aboutissent pas. Je crois que le temps des diagnostics a cédé la place à la quête des moyens et des méthodes pour aller vers ce modèle.
Le Maroc est donc en pleine transition. Tous les dossiers sont sur la table des débats. Même le passé y est évoqué et mis à nu. Cela est une bonne chose car toute société qui n'a pas fini avec son passé ne peut ni aborder le présent ni viser le futur. Il y a toujours évidemment ceux qui regardent vers le passé et à ceux-là l'avenir ne leur appartient pas. Ce sont soit ceux qui veulent conserver des acquis en terme d'intérêt personnel soit ceux qui veulent un autre modèle de société du passé bien révolu.
Vous voulez parler de la montée des islamistes ?
L'islamisme est une mouvance internationale. Il a plusieurs variantes qui vont de l'extrémisme jusqu'au programme politique. Ceci s'explique par le fait que la globalisation, parce qu'elle a imposé une sorte de reconfiguration de l'ordre mondial, a créé une sorte d'insécurité et de peur, qui se sont fait sentir dans les sociétés islamiques beaucoup plus que d'autres. Ces sociétés islamiques qui ont toujours craint le chaos «fitna », se sont réfugiées dans une religiosité enfermement ou bien dans religiosité agressive, alors que cette reconfiguration mondiale se base sur des prémisses d'intérêt économique et géostratégiques.
En effet, devant la globalisation, certaines sociétés qui ne sont pas fournies ni économiquement, ni socialement, ni sur le plan éducatif et qui n'ont pas le pouvoir de se faire une place dans ce monde où il y a cette reconfiguration, ont produit des groupes pour lesquels seule la religion devient un refuge. Or, ces groupes utilisent la religion dans leur revendication et en font parfois et dans des cas extrême une arme destructrice. Alors que ces sociétés devraient faire des choix de raisonner dans une logique d'intérêt, d'éduquer leur population, et pouvoir négocier leurs économies pour se faire une place dans l'échiquier mondial.
Vous côtoyez, de par votre métier, les étudiants islamistes. Comment vivez-vous, vous femme moderne et libérale cette situation ?
Les étudiants, par définition, sympathisent toujours avec ce qu'ils considèrent comme étant des grandes causes. L'université a été toujours un espace d'expression pour des mouvances. Il y a eu le mouvement des marxistes comme idéologie de référence aux années 70, aujourd'hui, il y a l'islamisme. Or, la masse des étudiants est composée de Marocains musulmans et non d'islamistes.
Notre mission est de les instruire et de former afin de pouvoir leur offrir des moyens pour faire des choix. Ils sont jeunes et ils veulent se démarquer par rapport à l'ensemble.
Chacun à sa façon de s'affirmer. Il y a ceux qui adoptent une mode vestimentaire et d'autres qui prônent des idées et utilisent la religion à des fins politiques alors que certains sont juste influencés par la mode et se laissent entraîner par le mimétisme. Le voile n'est pas systématiquement un signe d'appartenance à un clan religieux fermé. Nos grandes mères portaient un voile traditionnel, aujourd'hui des femmes portent le voile « d'aujourd'hui». Il faudrait qu'on préserve, nous, notre rôle d'éducateur et d'éducatrice quelles que soient les tendances politiques des étudiants. Les principes qu'il faudrait préserver et défendre au sein des campus sont ceux de la tolérance, du dialogue et du respect de l'autre dans le cadre de la légalité et des règlements intérieurs de l'université. Le respect de la loi est capital.
Dans votre ouvrage «Jeunesse et valeurs religieuses», vous avancez que la jeunesse cherche ses marques et a besoin d'écoute. Quels sont les moyens possibles pour former notre jeunesse ?
Le propre de la jeunesse est qu'elle passe par une période où elle veut s'affirmer et s'exprimer. Les jeunes ont aussi des attentes et des aspirations qu'ils rêvent de réaliser. Il faudrait donc développer une écoute et à tous les niveaux que ce soit au sein de la famille ou des institutions. C'est le seul moyen de trouver un terrain d'entente. L'écoute passe aussi par la création des espaces culturels où les jeunes peuvent s'exprimer.
Elle peut être aussi dans l'acte pédagogique. Un enseignant qui dicte un cours et attend que l'élève le lui récite freine l'échange et abolit l'interactivité. Or, c'est grâce à ces échanges que le jeune va pouvoir se former et s'affirmer. L'accumulation des frustrations dans le milieu familial, social et scolaire peut être néfaste. Car le trop plein risque de déborder dangereusement.
Que voulez-vous dire par structures bricoleuses du système étatique et religieux du Maroc ?
J'en ai parlé par rapport aux valeurs quand on a fait cette étude avec d'autres collègues sur les jeunes.
Le bricolage dans ce sens n'est ni négatif ni péjoratif. On a constaté que nos jeunes ont la capacité de choisir dans des réservoirs différents, de combiner entre la modernité et la tradition. Il ne faut donc pas les pousser à trancher entre les deux. Avec la globalisation, le marché des valeurs s'élargit. Il faut transmettre aux jeunes les moyens de faire les bons choix. Ils sont amenés à être des bricoleurs mais il faut en faire des bricoleurs créatifs.
Qu'en est-il de la réforme universitaire ?
Nous sommes en plein dedans. La réforme est globale. Elle donne une autorité au Conseil de l'université. Elle touche au domaine pédagogique, nous sommes passés à un système semestriel de modules et on a initié parallèlement la réforme de la recherche. C'est un grand chantier. Une autoévaluation me permet de dire que la réforme est sur les rails avec tous les défis que cela comprend. Les enseignants s'y sont impliqués.
Les administrateurs sont appelés à changer de manière de travailler. La réforme ne se limite pas seulement à la mise en place d'un système mais elle touche aussi le contenu et pousse à diversifier les filières qui puissent répondre à de nouveaux métiers. Nous y travaillons avec des réflexions concrètes. C'est un lent processus qu'il faut appliquer de façon continuelle. Les systèmes d'enseignement mondiaux nous lancent des défis. Il faut que nos diplômes aient la même valeur par rapport aux diplômes européens.
L'université a un projet de construction de faculté de droit à Aïn Sbâa pour alléger la faculté de droit de Mohammedia. Il y a un grand projet d'extension pour améliorer les locaux et offrir plus d'espace aux étudiants et diversifier les formations orientées vers le marché du travail.
Quatre ans doyenne de la faculté et depuis 2002, présidente de la faculté. Pouvez-vous nous dresser le bilan de cette expérience?
Le milieu universitaire n'est pas un milieu facile. Il y a une grande concentration de ressources humaines avec des comportements, des aspirations et des intérêts qui ne convergent pas toujours. Mais, lorsqu'on a un engagement dans le travail, on prêche la transparence dans la gestion, on partage avec les autres le succès, quand on implique les bonnes volontés, ce milieu considéré comme difficile, devient un milieu qui coopère et qui avance.
Mes collaborateurs, comme les enseignants, ont toujours adhéré au projet de faire évoluer l'université. Par conséquent, la nuisance est négligeable. Je peux dire que c'est une bonne expérience où le changement n'est pas facile mais reste possible.
Repère
Rahma Bourqia a publié plusieurs ouvrages et articles sur le Maroc, l'Etat, le Maghreb, la culture marocaine, l'Histoire, les femmes et les jeunes. Certains sont parus en arabe, d'autres en français et d'autres encore en anglais. Elle a été nommée doyenne de la Faculté des lettres à l'Université Hassan II de Mohammédia en février 1997.
Née dans les environs de Khémisset en 1949, elle a vécu à Tanger toute son enfance et son adolescence, jusqu'au baccalauréat qu'elle a obtenu au lycée Ibn Al Khatib. Après l'obtention du baccalauréat, elle quitte ses parents et ses neuf frères et sœurs restés à Tanger pour la Faculté Mohammed V de Rabat.
Quatre ans après, la voilà licenciée en philosophie. Elle s'inscrit en DEA de sociologie qu'elle obtient avec la même aisance. Pendant trois ans, elle enseignera la philosophie à des étudiants de terminale, au lycée Abou Al Abbas Essebti de Marrakech. Ensuite, elle décide de poursuivre ses études et retourne à Rabat. Cette fois, elle opte pour un DES (Diplôme d'Enseignement Supérieur) toujours en sociologie.
En parallèle, Rahma Bourqia assure déjà des cours en tant qu'assistante à la Faculté Mohammed V de la capitale. Elle est maître assistante, puis maître de conférences, avant de devenir professeur de l'enseignement supérieur. Sa thèse de doctorat, qu'elle a réalisée et soutenue en Angleterre, à Manchester avait pour thème «L'Etat et la société rurale au Maroc», un sujet qui lui tenait à cœur.
Rahma obtient le prix Malcom Kerr de la meilleure thèse de doctorat de l'année 1988, de la part de l'Association américaine des études sur le Moyen-Orient aux Etats-Unis. Une fois de retour au pays, elle réintègre l'enseignement et encadre de nombreux étudiants qui soutiennent leurs thèses.
