Menu
Search
Mercredi 17 Juin 2026
S'abonner
close

Un récit qui raconte l'exode des juifs marocains vers Israël

«Le cinéma m'habite depuis mon enfance, j'ai toujours rêvé de faire de l'art, du cinéma notamment», clame Hassan Benjelloun à la manière d'un accusé qui voudrait se blanchir d'un crime. Le «crime» de Benjelloun, dont certains l'accablent, c'est de s'être

Un récit qui raconte l'exode des juifs marocains vers Israël
«Je n'ai fait pharmacie que pour faire plaisir à mon père», se défend-il. Pour lui faire plaisir ou sous sa pression ? En fait les deux, le cinéma étant dans la logique du géniteur, comme dans celle de toute sa génération, un métier fantasque qui ne mène nulle part. Par contre, la pharmacie, voilà une vraie carrière. Et puis il y avait les autres frères et sœurs- sept en tout- tous orientés vers la médecine, la grande école d'ingénieurs ou pharmacie.

Et quand on est le benjamin d'une telle fratrie, comme l'était le petit Hassan, on obéit. C'est vrai qu'on est un peu le chouchou de la famille, mais également, quelque- fois, le souffre-douleur : «J'ai 55 ans, dit Benjelloun avec humour, mais il arrive encore aujourd'hui à mon frère aîné de me conseiller d'aller me faire couper les cheveux.»

Le cinéma est donc venu plus tard. Une fois de retour au pays diplôme en poche, et la pharmacie à la clé. Il faut dire que la chance était de son côté, à Hassan. D'avoir été en France en pleine période d'effervescence, c'était en 1968. La jeunesse exaltée, alors, est à la recherche d'une nouvelle utopie.

C'était l'époque où l'on citait Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, sans parler de Marx ou de Mao, comme on brandissait un drapeau, et il n'y avait pas d'autre choix que de se mettre au garde-à-vous. Tandis que Claude Lelouch faisait figure de gourou dans le domaine du cinéma, Léo Ferré mettait en musique l'air du temps : la contestation, la révolte contre l'ordre établi. Inutile de dire qu'il n'y avait apparemment rien de commun entre tout ce beau monde, mais ils participaient tous, chacun à sa façon, à entretenir le feu sacré qui animait une jeunesse pressée de monter «à l'assaut du ciel».

De quoi griser notre jeune Settati. «C'est à cette période, en France, que ma conviction a été faite. Je pris la décision d'y retourner plus tard pour faire une école du cinéma.»

Il tiendra parole. Entre-temps, il s'inscrit dans des clubs de cinéma dits d'art et essai, participe à toutes les manifestations culturelles. «Je n'ai pas attendu d'être en France pour manifester de l'intérêt pour la culture ; à Kénitra, déjà, je participais à des clubs de cinéma ». Ce qui fait qu'à son retour à Paris, quelques années plus tard, Benjelloun n'était pas complètement dépaysé. Là, il fait le Conservatoire libre du cinéma français, collabore pour un temps avec la chaîne de télévision FR3 qui venait à peine d'être lancée, avant de rentrer au pays, tel Ulysse de l'Odyssée, plein d'expérience et de raison.

Désormais, sa «période marocaine» peut commencer. D'abord comme assistant de Abdelkader Laqtaâ dans des émissions artistiques pour le compte de la TVM. Puis avec le même Laqtaâ, en plus des deux Derkaoui, de Rekkab, de Derham et d'autres, il participe à la création de l'association Films-Maghreb pour réaliser des courts métrages.

Pour le grand public, le nom de Hassan Benjelloun ne deviendra familier qu'en 1990 à l'occasion de la sortie de son premier long métrage sous le titre : «La Fête des autres», dans le cadre d'un «bouquet» de cinq films du Groupe des cinéastes casablancais. L'influence du cinéma français saute aux yeux, pour peu que l'on se montre indulgent quant aux faiblesses inévitables dues au néophyte. «C'est vrai qu'il y a dans mon film quelque chose du cinéma français, dit-il, mais il n' y a pas que cela».

Oui, il y a toujours autre chose qui relève de l'expérience personnelle dans la vie de l'auteur, «ces choses de la vie» qui font un homme. Mais tout de même, il y avait «cela», l'influence du séjour français ; l'exaltation de l'amour comme valeur transcendante, la révolte, l'affirmation de l'individu et bien d'autres choses qui feraient arracher sa barbe à un bigot conservateur.

Mais au-delà, Benjelloun est également l'enfant de son pays et de sa société. Il n'est pas insensible aux maux dont souffrent les gens : le chômage, le sentiment de mal-être, et le reste…

Au fait, d'où vient cet intérêt de Benjelloun pour «les gens du peuple», ces «petites gens» qui n'en finissent pas de se battre avec les difficultés quotidiennes au point d'en perdre le goût d'aimer. «J'ai eu la chance de vivre avec des gens simples, j'ai fait l'école publique à Settat comme tout le monde, j'ai joué avec des enfants de condition modeste, j'ai tapé dans le ballon avec eux, je suis donc sensible à leur environnement».

Son dernier film «La Lune rouge» qui sortira en avril prochain, évoque le départ massif des juifs marocains vers Israël. « Il y avait une forte communauté juive à Settat, j'avais des amis juifs dans mon enfance, on jouait ensemble, on se rendait visite. Puis subitement, un jour, ils ont disparu de ma vie », raconte-t-il. « Plus tard, j'ai appris que c'étaient des organisations sionistes très actives à l'époque, qui étaient derrière ce départ souvent dans des conditions affreuses».

L'une des scènes du film montre comment les candidats au départ étaient secrètement enfermés à plusieurs dans une chambre d'hôtel, souvent pendant des jours en attendant le moment propice pour partir. Tout contact avec le monde extérieur leur était interdit pour ne pas éveiller les soupçons.

Benjelloun n'a pas lésiné sur les moyens pour réussir cette nouvelle expérience. Un budget de 8 millions de dirhams, mais surtout un casting à toute épreuve : Hassan Sqalli, Abdellah Chakir, Abderrahim Bergach, Hammadi Tounsi, Mohamed Benbrahim, Simon Elbaz, Ilham Loulidi entre autres.

«Il est nécessaire de travailler sur la mémoire afin de fournir des repères à nos enfants. Or les quarante dernières années n'ont pas seulement été des "années de plomb", elles ont été également une période de bouleversements sociaux, dont cet exode des juifs, et que le cinéma a pour rôle de relater».
Lisez nos e-Papers