«J'ai toujours vécu dans une ambiance studieuse, depuis ma plus tendre enfance, le livre était quelque chose de familier pour moi». Que c'est loin tout ça ! Marie-Louise Belarbi qui évoquait ses souvenirs, n'en est plus à son premier contact avec le livre. N'est-elle pas la cofondatrice de l'une des librairies les plus prestigieuses de Casablanca, sinon du pays, Le Carrefour des livres, un lieu de rencontre de tous les amoureux du livre et du savoir ?
Le rêve remonte loin dans le temps. Au tout début des années 40, la jeune adolescente venait d'avoir son baccalauréat, dans un lycée de Montpellier. Son rêve ? «Travailler dans le livre». Pour cela, il fallait commencer par quitter l'atmosphère quelque peu étouffante de la petite ville où il y avait peu de possibilités de réaliser son ambition.
Il fallait également se libérer du cocon familial, tout aussi étouffant. A cause du nombre d'abord - «Nous étions une famille nombreuse, sept frères et sœurs»- mais aussi des contraintes d'ordre moral imposées par les parents. De père catholique, et de mère protestante, on imagine la rigueur à laquelle son éducation a été soumise : «Pour mes parents, après le bac, une jeune fille était bonne pour le mariage...» Le père avait beau être chirurgien de renom, il n'était pas question pour lui que sa fille aille s'aventurer dans une grande ville. Pour ce faire, il fallait lui trouver un mari et qu'elle ait des enfants pour la fixer une fois pour toute. Or Marie-Louise avait d'autres projets. Pour commencer, aller à Paris. Ensuite, « je verrai sur place ! ».
Et la voilà à Paris. Nous sommes au milieu des années 40, la guerre vient de prendre fin, Paris est un grand chantier, on reconstruit partout. Marie-Louise s'inscrit à la faculté, histoire de justifier son séjour à Paris aux yeux de ses parents, mais finalement, elle trouve une place à l'Ecole de l'édition et du livre. Son rêve n'est pas loin de se concrétiser, et il le sera lorsque, après trois ans d'études, la maison Julliard lui propose un contrat comme simple sténo-dactylo, mais c'était déjà ça.
«Vous ne pouvez pas imaginer combien j'ai été ravie d'être acceptée ! Jusque-là, je n'avais connu les écrivains que de nom, et voilà que je pouvais les voir devant moi en chair et en os».
Elle ne restera pas petite secrétaire très longtemps. Bientôt, elle sera désignée comme membre du service de presse puis chef du même service. «Je me chargeais de la promotion du livre auprès des médias, j'étais donc appelée à écrire des papiers, à être en contact avec les journalistes ». Et ce, jusqu'au début des années 60, l'époque où elle fait connaissance avec l'homme qui deviendra son mari, M. Belarbi. Un jeune Marocain, alors militant à l'UNEM. «J'ai fait sa connaissance au cours d'un dîner chez des amis. Il était en visite à Paris». Il est des rencontres qui vous changent la vie. Celle de Marie-Louise va être complètement transformée. Non seulement, elle se retrouve au Maroc, à Casablanca notamment, mais en rupture totale avec ce dont elle avait rêvé toute sa vie, l'édition et le livre. Adieu Julliard ? Pour le moment du moins.
M. Belarbi étant entre-temps parvenu à la tête de la Somaca de l'époque, il n'entendait pas que sa femme travaille. «Les femmes chez nous ne travaillent pas !,» s'entend-elle dire, «sauf dans l'enseignement ». Qu'à cela ne tienne, Marie-Louise postulera pour un poste d'institutrice, après un CAP dûment préparé. La voilà donc recrutée, puis, plus tard, comme professeur de français au lycée Ibn Habbous.
Entre-temps, elle a eu 3 enfants dont un certain Malek, qui se fera connaître plus tard et aimé du public pour sa musique. Sa sœur Mounia n'est pas moins connue, étant journaliste à Médi 1.
Elle restera vingt ans dans l'enseignement jusqu'au jour où Zakia Daoud lui propose une place dans une librairie de l'avenue des FAR : Le Quartier Latin que dirigeait à l'époque un Français, M. Tépeigner. Une fois sur place, le patron lui fait une proposition encore plus intéressante : devenir son associée pour fonder une maison d'édition : le nom d'Eddif est pour la première fois prononcé. Celui également d'un certain Abdelkader Retnani - qu'on ne présente plus - qui se joindra dans la foulée à l'équipe d'Eddif alors flanqué de l'épithète «international».
Du moins sur le papier, car notre Tépeigner se révélant par la suite n'être qu'un vulgaire escroc, Marie-Louise ne tarda pas à se retrouver à son point de départ, pour ne pas dire carrèment sur la paille. Sans travail, elle a abandonné l'enseignement, et bientôt sans mari: «C'est une longue histoire, je préfère ne pas en parler», se contente-t-elle de dire à ce sujet. « J'étais dans une mauvaise passe », on l'imagine bien. A-t-elle baissé les bras ? Ce n'est pas connaître Marie-Louise : «C'était un nouveau défi pour moi, et il fallait que je le relève» clame-t-elle aujourd'hui en joignant le poing, comme si la bataille n'est pas encore gagnée. Elle commence par céder Eddif à Retnani afin de s'associer à Madame Retnani pour un autre projet : une librairie.
Le Carrefour des livres est né. Nous sommes en 1984 : «Nous étions deux folles à vouloir vendre des livres dans un pays où les lecteurs sont une denrée rare». Elles ne l'étaient pas vraiment car Le Carrefour du livre est devenu un espace incontournable d'animations et de débats culturels. Passer au Carrefour des livres aujourd'hui pour les auteurs est une sorte de consécration. Bien de libraires se sont essayés au métier, ils ont fini par céder la place à des gargotiers. Pas Le Carrefour. Son secret ? Le dynamisme de son équipe et le professionnalisme de Marie-Louise. Résultat : la librairie non seulement ne désemplit pas, mais elle donne du travail à une dizaine de personnes. Sans parler du nombre d'intellectuels et d'écrivains, marocains et étrangers, qui se sont succédé devant un public chaque jour un peu plus nombreux : Jean Daniel, Driss Chraïbi, Daniel Rivet, Hubert Reeves, Robert Laffont, Assia Djebbar, Charles-Roux, Younes Nekrouf, Fatima Mernissi entre des centaines d'autres.
Marie-Louise ne s'arrête pas là. En 2000, avec cette fois, un autre « fou », Bichr Bennani, elle eut l'idée de créer une maison d'édition. Tarik Editions est né.
REPÈRES
Belarbi en dates
> Années 1960 : Arrivée au Maroc
> 1984 : Naissance du Carrefour des livres
> 2000 : Création de Tarik Editions
Le rêve remonte loin dans le temps. Au tout début des années 40, la jeune adolescente venait d'avoir son baccalauréat, dans un lycée de Montpellier. Son rêve ? «Travailler dans le livre». Pour cela, il fallait commencer par quitter l'atmosphère quelque peu étouffante de la petite ville où il y avait peu de possibilités de réaliser son ambition.
Il fallait également se libérer du cocon familial, tout aussi étouffant. A cause du nombre d'abord - «Nous étions une famille nombreuse, sept frères et sœurs»- mais aussi des contraintes d'ordre moral imposées par les parents. De père catholique, et de mère protestante, on imagine la rigueur à laquelle son éducation a été soumise : «Pour mes parents, après le bac, une jeune fille était bonne pour le mariage...» Le père avait beau être chirurgien de renom, il n'était pas question pour lui que sa fille aille s'aventurer dans une grande ville. Pour ce faire, il fallait lui trouver un mari et qu'elle ait des enfants pour la fixer une fois pour toute. Or Marie-Louise avait d'autres projets. Pour commencer, aller à Paris. Ensuite, « je verrai sur place ! ».
Et la voilà à Paris. Nous sommes au milieu des années 40, la guerre vient de prendre fin, Paris est un grand chantier, on reconstruit partout. Marie-Louise s'inscrit à la faculté, histoire de justifier son séjour à Paris aux yeux de ses parents, mais finalement, elle trouve une place à l'Ecole de l'édition et du livre. Son rêve n'est pas loin de se concrétiser, et il le sera lorsque, après trois ans d'études, la maison Julliard lui propose un contrat comme simple sténo-dactylo, mais c'était déjà ça.
«Vous ne pouvez pas imaginer combien j'ai été ravie d'être acceptée ! Jusque-là, je n'avais connu les écrivains que de nom, et voilà que je pouvais les voir devant moi en chair et en os».
Elle ne restera pas petite secrétaire très longtemps. Bientôt, elle sera désignée comme membre du service de presse puis chef du même service. «Je me chargeais de la promotion du livre auprès des médias, j'étais donc appelée à écrire des papiers, à être en contact avec les journalistes ». Et ce, jusqu'au début des années 60, l'époque où elle fait connaissance avec l'homme qui deviendra son mari, M. Belarbi. Un jeune Marocain, alors militant à l'UNEM. «J'ai fait sa connaissance au cours d'un dîner chez des amis. Il était en visite à Paris». Il est des rencontres qui vous changent la vie. Celle de Marie-Louise va être complètement transformée. Non seulement, elle se retrouve au Maroc, à Casablanca notamment, mais en rupture totale avec ce dont elle avait rêvé toute sa vie, l'édition et le livre. Adieu Julliard ? Pour le moment du moins.
M. Belarbi étant entre-temps parvenu à la tête de la Somaca de l'époque, il n'entendait pas que sa femme travaille. «Les femmes chez nous ne travaillent pas !,» s'entend-elle dire, «sauf dans l'enseignement ». Qu'à cela ne tienne, Marie-Louise postulera pour un poste d'institutrice, après un CAP dûment préparé. La voilà donc recrutée, puis, plus tard, comme professeur de français au lycée Ibn Habbous.
Entre-temps, elle a eu 3 enfants dont un certain Malek, qui se fera connaître plus tard et aimé du public pour sa musique. Sa sœur Mounia n'est pas moins connue, étant journaliste à Médi 1.
Elle restera vingt ans dans l'enseignement jusqu'au jour où Zakia Daoud lui propose une place dans une librairie de l'avenue des FAR : Le Quartier Latin que dirigeait à l'époque un Français, M. Tépeigner. Une fois sur place, le patron lui fait une proposition encore plus intéressante : devenir son associée pour fonder une maison d'édition : le nom d'Eddif est pour la première fois prononcé. Celui également d'un certain Abdelkader Retnani - qu'on ne présente plus - qui se joindra dans la foulée à l'équipe d'Eddif alors flanqué de l'épithète «international».
Du moins sur le papier, car notre Tépeigner se révélant par la suite n'être qu'un vulgaire escroc, Marie-Louise ne tarda pas à se retrouver à son point de départ, pour ne pas dire carrèment sur la paille. Sans travail, elle a abandonné l'enseignement, et bientôt sans mari: «C'est une longue histoire, je préfère ne pas en parler», se contente-t-elle de dire à ce sujet. « J'étais dans une mauvaise passe », on l'imagine bien. A-t-elle baissé les bras ? Ce n'est pas connaître Marie-Louise : «C'était un nouveau défi pour moi, et il fallait que je le relève» clame-t-elle aujourd'hui en joignant le poing, comme si la bataille n'est pas encore gagnée. Elle commence par céder Eddif à Retnani afin de s'associer à Madame Retnani pour un autre projet : une librairie.
Le Carrefour des livres est né. Nous sommes en 1984 : «Nous étions deux folles à vouloir vendre des livres dans un pays où les lecteurs sont une denrée rare». Elles ne l'étaient pas vraiment car Le Carrefour du livre est devenu un espace incontournable d'animations et de débats culturels. Passer au Carrefour des livres aujourd'hui pour les auteurs est une sorte de consécration. Bien de libraires se sont essayés au métier, ils ont fini par céder la place à des gargotiers. Pas Le Carrefour. Son secret ? Le dynamisme de son équipe et le professionnalisme de Marie-Louise. Résultat : la librairie non seulement ne désemplit pas, mais elle donne du travail à une dizaine de personnes. Sans parler du nombre d'intellectuels et d'écrivains, marocains et étrangers, qui se sont succédé devant un public chaque jour un peu plus nombreux : Jean Daniel, Driss Chraïbi, Daniel Rivet, Hubert Reeves, Robert Laffont, Assia Djebbar, Charles-Roux, Younes Nekrouf, Fatima Mernissi entre des centaines d'autres.
Marie-Louise ne s'arrête pas là. En 2000, avec cette fois, un autre « fou », Bichr Bennani, elle eut l'idée de créer une maison d'édition. Tarik Editions est né.
REPÈRES
Belarbi en dates
> Années 1960 : Arrivée au Maroc
> 1984 : Naissance du Carrefour des livres
> 2000 : Création de Tarik Editions
