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Vendredi 03 Avril 2026
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Désœuvrés et artistes à part entière

Un quartier qui ne paie pas de mine, zébré dans tous les sens par des artères vigoureusement fréquentées, Sidi Bernoussi, à Casablanca, donne l'aspect de tout quartier marocain se situant à la périphérie d'une ville. A Sidi Othmane, la vie coule de la mêm

Désœuvrés et artistes à part entière
Ils sont là, partout, omniprésents, à chaque coin de rue. En attente de quoi ? D'un jour meilleur, inéluctablement. Mais, en termes de futur proche, c'est la tombée de la nuit qu'ils guettent réellement. Ce moment coïncide avec le «grand rassemblement», celui où les plus chanceux d'avoir un job rentrent au bercail.

Ceux-là rentrent à la maison, le temps de se changer, de mettre de côté le bleu du travail ou la tenue officiellement acceptable par la société, pour donner libre cours à leur expression personnelle et leur propre conception de soi. Chemise et pantalon à pinces cèdent la place au t-shirt « super-extra-mega » large, arrivant aux genoux, et au jeans portant des attributs similaires. C'est que, le début de soirée est le rendez-vous, établi sans consensus, pour les rassemblements à connotation artistique.

Signes des changements des temps, on ne se retrouve plus, comme il y a quelques années, entre «oulad derb» pour aller régler leur compte à «oulad derb» limitrophe.

On se rencontre, en effet, entre jeunes issus de divers quartiers, pour se bagarrer, certes, mais pas à coup de tout ce qui tombe sous la main mais plutôt à l'aide de chorégraphies et de pas de danses. Et c'est tout simplement magnifique de constater que l'expression artistique ait damé le pion à la violence sous toutes ses formes.

«Il faut reconnaître que c'est un effet indéniable de tout ce qui se rapporte au hip-hop ou au break-dance, ça a tendance à mettre de côté délinquance et autres maux de société », souligne Hicham Âbkari, officiellement chef du Service culturel au niveau du Conseil de la ville de Casablanca et, accessoirement, résurrecteur de la culture hip-hop. «C'est, effectivement, l'effet d'un engouement qui puise ses sources dans une pulsion violente, au sens positif du terme, une sorte de surplus d'énergie qui est canalisé via la danse et qui donne naissance à des "battles" (ndlr : bagarres) à travers des chorégraphies et une expression artistique de cette violence», indique-t-il.

En ce sens, les jeunes de Sidi Bernoussi se retrouvent entre eux, dans leur quartier à Al-Azhar, pour se défier les uns les autres. Au niveau du restant de la capitale économique, deux zones servent de point de chute pour ces artistes autoproclamés. Il s'agit de la Place Nevada, où les jeunes se rassemblent les samedis, lorsque le climat le permet, pour s'adonner à des «battles» entre groupes ou faire du « free style » (expression libre). Le second endroit se situe au niveau du boulevard Lalla Yacout, sur le pas de porte du showroom de Auto Hall.

Le spectacle ne passe pas inaperçu, suscitant aussi bien la curiosité des admirateurs que celle des opposants à une « telle déchéance ». « C'est quasiment inacceptable, au lieu de retrousser leurs manches et aller chercher du travail, ils sont là en train de se contorsionner dans tous les sens, avec leur accoutrement de "chemkara"», s'insurge un chauffeur de taxi.

Ce qu'il ignore, ce fameux taxi-driver, tout comme ses frères d'armes en termes d'idéologie, c'est que ces jeunes, oisifs certes, ont trouvé là un moyen de s'exprimer, de sortir de leur coquille sans avoir à rougir et, surtout, que le hip-hop les a fédérés autour d'un phénomène qui se répète perpétuellement. Cela leur a surtout évité toute sorte de déviations, à commencer par la délinquance, sans parler de la consommation de drogue ou de la récupération intégriste.
Mieux encore, des troupes qui se sont constituées récemment ont fait de leur passion un véritable métier rémunérateur.

En effet, plusieurs formations, à l'image de «New Style» et «La Hala Kingzoo», vivent pratiquement de leur métier de danseurs. Quand ils ne sont pas enseignants de danse dans des établissements privés, ils sont engagés par le service culturel pour confectionner des chorégraphies, en vue de la mise sur pied d'ateliers de danse urbaine, prévus en perspective de la Journée internationale de la danse.

«Là, tous ces jeunes vont passer à la vitesse supérieure et, au passage, ils ne manquent pas de faire de l'émulation, car leurs copains issus du même quartier voient bien qu'ils ont réussi et cela est de nature à les encourager à s'engouffrer dans la même voie, notamment qu'aujourd'hui, on peut bien gagner sa vie de cette façon, que ce soit grâce aux spots publicitaires qui montrent de l'intérêt par rapport au concept, sinon des clips et des films, et même des partis politiques qui font, en cette période électorale, appel aux services de ces jeunes talents », explique Hicham.

Outre la danse, le chant, à travers le rap purement marocain, trouve de plus en plus preneur, en témoignent les nouvelles chaînes radio qui font la part belle au rap bien de chez nous.

Il y a là de quoi exploiter cette niche tombée du ciel et les jeunes sans emploi ni formation, exclus de toute politique de réintégration, l'ont bien compris. D'ailleurs, on parle aujourd'hui de come-back, pour les groupes de hip-hop n'ayant pas fait long feu durant la dernière décennie : ils voient bien que leur hobby d'ado peut fonctionner par les temps qui courent. A quand une prise en charge effective à la hauteur de cet art à part entière ?

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Break-dance party

« Dayma Time » n'est pas le nom d'un célèbre horloger helvète. A ne pas confondre également avec le titre d'un canard, ou encore une enseigne qui fait dans les produits antirides. Loin de tout cela. «Dayma Time», ce sont des fous de la scène. C'est une bande de jeunes, une de plus que compte la sphère artistique de l'underground marocain.

Trois années de cela, Khalid, Imad, Hicham, Abdessamad, Othmane, Ahmed et Taoufiq se sont unis pour le meilleur et pour… le break-dance. La bande des 7 a affûté ses armes, leur troupe commence à faire parler d'elle et, à vrai dire, à les voir évoluer sur scène, on reste bouche bée. A se fier à leurs ondulations défiant les lois de l'apesanteur, nos amis semblent s'être débarrassés de ce qui leur servait de squelette.

Leur histoire a débuté il y a trois ans, au quartier Dayma à Sidi Othman. Ils ont contracté le virus de la break-dance dans les ruelles de leur quartier. Au début, c'est Khalid Monassr et Hicham, qui ont eu l'idée de créer ce qui deviendra « Dayma Time ». Les autres compères se joindront à la compagnie par la suite. «C'est en admirant des gars du quartier, plus âgés que nous, durant leurs entraînements, que la fascination pour le break-dance a pris naissance.

Ces gars là ont franchi le cap et leur réussite nous a encouragés à suivre leurs traces. On voulait tellement leur ressembler et j'espère qu'aujourd'hui ils sont fiers de nous », explique Khalid Monassr. Pendant qu'ils s'entraînaient sur la plage de Tamaris, ils allaient faire une rencontre des plus fortuites.

Un bonhomme s'avança, fasciné, vers eux. Il s'agissait de Ahmed Ghayat, président du réseau Maillage. Ce dernier leur proposa de se produire dans le cadre d'un programme d'animation de jeunes de quartiers. Ils saisirent cette chance et leur prestation n'a pas laissé la présence sur sa faim. D'un spectacle à l'autre, ils se familiarisèrent avec la scène, le public et les sensations fortes que cela procure. Leur passion leur a rapporté leur premier cachet l'année dernière. C'était à l'occasion de la Fête de la musique.

Au niveau de la Casablancaise, « Dayma Time » avait mis le feu sur scène. La foule présente sur place en avait pris plein les yeux.
Cependant, tous les résultats atteints aujourd'hui sont le fruit de beaucoup d'efforts. Leur principal souci, trouver un endroit où ils pourraient s'entraîner. La rue reste le seul endroit où ils ficèlent leurs chorégraphies.
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