Il s'agit de Mohamed Sijelmassi que la mort a arraché alors qu'il venait de publier son dernier et bel ouvrage sur le Maroc méditerranéen. Quelques mois après sa cruelle et brutale disparition, un colloque est venu nous rappeler que celui dont on a pleuré la mort à l'automne 2007 n'a jamais été aussi présent qu'en ces temps de doute intellectuel. Une pléiade de penseurs, venus d'horizons divers, historiens, architectes, sociologues, universitaires, critiques d'art et écrivains avaient tour à tour témoigné, chacun à sa façon, de leur perception de l'œuvre de Mohamed Sijelmassi. Immense fresque déclinée trente ans durant et qui représente une trentaine d'ouvrages, écrits entre 1972 et 2007. Elle traite de plusieurs thèmes, différents et opposés même, mais toutefois inscrits dans un même souci, celui de valoriser le patrimoine national et de mettre en exergue son enracinement dans la culture universelle.
L'hommage était collectif, il tombait à point nommé. Le colloque, organisé conjointement par la « Fondation Mohamed Sijelmassi pour la promotion des arts et de la culture au Maroc » et « la Fondation du Roi Abdul-Aziz al-Saoud » avait constitué un événement culturel à plusieurs titres. Le travail de feu Mohamed Sijelmassi, aussi ambitieuse et louable que fut la démarche des organisateurs du colloque, pourrait-il être appréhendé et saisi dans sa totalité en une journée et demie ? Que les uns et les autres se soient penchés non sans émotion sur des aspects profonds de son œuvre, la dimension photographique chez Abdallah Bounfour ou intimiste chez son propre frère Abderrahim, dit « Sijel », architecte et dessinateur de maisons dans la pure tradition d'un Pouillon, leurs souvenirs, loin de prétendre nous restituer la totale image de Si Mohamed Sijelmassi, nous ouvrent plutôt les chemins inédits et inconnus, une part d'ombre qu'il avait installée pour se prémunir contre les aspérités du tohu-bohu social.
Car, plus qu'aucun d'autre, il cultivait jusqu'aux bouts des ongles la pudeur qui était une forme de courtoisie sociale. Mohamed Sijelmassi était un solitaire, un chercheur qui travaillait dans la solitude. Il avait instauré une intimité avec lui-même et son œuvre que rien ne venait troubler. Une sorte de silence qui n'avait rien de cérémonial, mais paradoxalement en disait long sur ses interrogations intérieures, nous parlait fortement dans un mutisme érigé comme l'emblème.
Et la dimension qu'il conférait à sa longue quête était en soi une exigence concédée à la qualité et à la perfection. Elle est restée la même, elle se retrouve aussi dans les grands textes comme dans les petits ouvrages qu'il avait pris l'habitude – manière de récréation pour s'aérer et souffler - de réaliser entre deux, à mi-chemin et au milieu du gué.
Car, son travail était de grande haleine, une course effrénée où les petites intermittences familiales arrachées à une longue, lui procuraient le nécessaire répit. Les textes sur la réfection de La Mamounia (1975) peuvent-être considérés comme un chef-d'œuvre du reportage coloré, parce qu'il participe d'une démarche didactique chez lui et que son désir, articulé déjà et bien avant les autres sur la communication et la pédagogie, était de dévoiler et de montrer. Il était « grand reporter », genre Albert Londres, parce qu'il était obsessionnellement minutieux au détail près et qu'il s'évertuait à restituer ce que son regard captait, ce que son objectif immortalisait. Outre le palace qu'un Winston Churchill entre autres adulait, un patrimoine national, un sanctuaire qu'il a su ouvrir, Mohamed Sijelmassi nous avait plongés dans sa propre et ardente passion pour La Mamounia et Marrakech. Inutile de souligner que le livre en question s'est fait rare et qu'il est épuisé pour ainsi dire au Maroc.
Rien ne lui était indifférent, tout accaparait son regard, les grandes comme les petites choses. Il n'est pas jusqu'aux recoins de pauvreté, voire de misère auxquels il ne trouvât leur propre charme et conférât l'esthétique. Le mélange de photographies de scènes incongrues, le rendu qui leur conférait sur des livres d'une belle plasticité témoignent justement du regard lucide qu'il avait sur la vie, mais aussi d'une vision esthétique sur les choses.
Car, pour lui, toute réalité sociale paradoxale, voire même choquante et violente, portait en elle-même sa propre beauté. Sa force demeurait intacte de nous livrer ces scènes, ces hommes et ces femmes qui pourraient être aussi fascinants que des personnages de Borges.
Il était le défenseur des singularités esthétiques et savait nous en faire découvrir et nous dévoiler les contours. En lui existait une « unité totale », c'est-à-dire entre l'homme qu'il était et l'œuvre qu'il a créée. On l'a appelé, à tort, « le médecin encyclopédiste », il n'était que médecin quand il exerçait la médecine ; ensuite écrivain et chercheur quand il travaillait sur des textes ou des archives. Jamais d'entrecroisement entre les deux exercices, les deux pratiques et les deux passions. Jamais aussi de rupture de l'unité de l'Homme, du même homme à multiples passions qu'il incarnait.
La vieille forteresse où s'entassent des trésors archéologiques, des textes et une mémoire qui n'en finit jamais, Mohamed Sijelmassi avait commencé à y pénétrer pour nous y faire dévoiler ce qu'elle contient. Il s'est pertinemment employé, avec la patience laborieuse, à nous ouvrir les portes du savoir sur nous-mêmes, sur ces choses précieuses – et Dieu sait que l'on en a ardemment besoin par ces temps de doute et de détresse – qui nous donnent le sentiment que la vie sans le miroir culturel ne peut être que calvaire et tranquillité rompue. Mohamed Sijelmassi aura, en définitive, esquissé pour nous le chemin d'exploration de nous-mêmes.
L'hommage était collectif, il tombait à point nommé. Le colloque, organisé conjointement par la « Fondation Mohamed Sijelmassi pour la promotion des arts et de la culture au Maroc » et « la Fondation du Roi Abdul-Aziz al-Saoud » avait constitué un événement culturel à plusieurs titres. Le travail de feu Mohamed Sijelmassi, aussi ambitieuse et louable que fut la démarche des organisateurs du colloque, pourrait-il être appréhendé et saisi dans sa totalité en une journée et demie ? Que les uns et les autres se soient penchés non sans émotion sur des aspects profonds de son œuvre, la dimension photographique chez Abdallah Bounfour ou intimiste chez son propre frère Abderrahim, dit « Sijel », architecte et dessinateur de maisons dans la pure tradition d'un Pouillon, leurs souvenirs, loin de prétendre nous restituer la totale image de Si Mohamed Sijelmassi, nous ouvrent plutôt les chemins inédits et inconnus, une part d'ombre qu'il avait installée pour se prémunir contre les aspérités du tohu-bohu social.
Car, plus qu'aucun d'autre, il cultivait jusqu'aux bouts des ongles la pudeur qui était une forme de courtoisie sociale. Mohamed Sijelmassi était un solitaire, un chercheur qui travaillait dans la solitude. Il avait instauré une intimité avec lui-même et son œuvre que rien ne venait troubler. Une sorte de silence qui n'avait rien de cérémonial, mais paradoxalement en disait long sur ses interrogations intérieures, nous parlait fortement dans un mutisme érigé comme l'emblème.
Et la dimension qu'il conférait à sa longue quête était en soi une exigence concédée à la qualité et à la perfection. Elle est restée la même, elle se retrouve aussi dans les grands textes comme dans les petits ouvrages qu'il avait pris l'habitude – manière de récréation pour s'aérer et souffler - de réaliser entre deux, à mi-chemin et au milieu du gué.
Car, son travail était de grande haleine, une course effrénée où les petites intermittences familiales arrachées à une longue, lui procuraient le nécessaire répit. Les textes sur la réfection de La Mamounia (1975) peuvent-être considérés comme un chef-d'œuvre du reportage coloré, parce qu'il participe d'une démarche didactique chez lui et que son désir, articulé déjà et bien avant les autres sur la communication et la pédagogie, était de dévoiler et de montrer. Il était « grand reporter », genre Albert Londres, parce qu'il était obsessionnellement minutieux au détail près et qu'il s'évertuait à restituer ce que son regard captait, ce que son objectif immortalisait. Outre le palace qu'un Winston Churchill entre autres adulait, un patrimoine national, un sanctuaire qu'il a su ouvrir, Mohamed Sijelmassi nous avait plongés dans sa propre et ardente passion pour La Mamounia et Marrakech. Inutile de souligner que le livre en question s'est fait rare et qu'il est épuisé pour ainsi dire au Maroc.
Rien ne lui était indifférent, tout accaparait son regard, les grandes comme les petites choses. Il n'est pas jusqu'aux recoins de pauvreté, voire de misère auxquels il ne trouvât leur propre charme et conférât l'esthétique. Le mélange de photographies de scènes incongrues, le rendu qui leur conférait sur des livres d'une belle plasticité témoignent justement du regard lucide qu'il avait sur la vie, mais aussi d'une vision esthétique sur les choses.
Car, pour lui, toute réalité sociale paradoxale, voire même choquante et violente, portait en elle-même sa propre beauté. Sa force demeurait intacte de nous livrer ces scènes, ces hommes et ces femmes qui pourraient être aussi fascinants que des personnages de Borges.
Il était le défenseur des singularités esthétiques et savait nous en faire découvrir et nous dévoiler les contours. En lui existait une « unité totale », c'est-à-dire entre l'homme qu'il était et l'œuvre qu'il a créée. On l'a appelé, à tort, « le médecin encyclopédiste », il n'était que médecin quand il exerçait la médecine ; ensuite écrivain et chercheur quand il travaillait sur des textes ou des archives. Jamais d'entrecroisement entre les deux exercices, les deux pratiques et les deux passions. Jamais aussi de rupture de l'unité de l'Homme, du même homme à multiples passions qu'il incarnait.
La vieille forteresse où s'entassent des trésors archéologiques, des textes et une mémoire qui n'en finit jamais, Mohamed Sijelmassi avait commencé à y pénétrer pour nous y faire dévoiler ce qu'elle contient. Il s'est pertinemment employé, avec la patience laborieuse, à nous ouvrir les portes du savoir sur nous-mêmes, sur ces choses précieuses – et Dieu sait que l'on en a ardemment besoin par ces temps de doute et de détresse – qui nous donnent le sentiment que la vie sans le miroir culturel ne peut être que calvaire et tranquillité rompue. Mohamed Sijelmassi aura, en définitive, esquissé pour nous le chemin d'exploration de nous-mêmes.
