Le matin : Dans une vie antérieure, vous avez pendant longtemps enseigné à l'université d'Oran, une ville qui a été préservée durant la décennie 1992-2000 de la violence mais qui a sombré à son tour dans la peur ?
Abderrahmane moussaoui : Oran n'était pas uniquement le théâtre de la violence mais aussi un espace de violence avec sa périphérie et ses cadavres. Il y a eu aussi l'exode massif des populations en un temps record : plus d'un million de personnes déplacées à l'intérieur de l'espace national. En fait, aucune région n'a été épargnée durant ces années noires. C'est vrai qu'au départ les médias privilégiaient la Kabylie déjà connue par ses émeutes et surtout Alger qui a été l'épicentre d'un phénomène dont les ondes se répercutaient sur tout le territoire. Alger où ont eu lieu les premiers attentats ciblés en 1993 et perpétrés contre des personnalités du monde politique et culturel. Après que les forces de sécurité réagissent, le GIA se replie dans les quartiers périphériques d'Alger, puis dans la plaine de la Mitidja. La violence devient alors nationale. Des villes comme Blida, Médéa, Sidi Bel Abbès, Mascara, Tlemcen qui ploient sous la pression démographique et l'exode rural constituent des zones violentes. Même chose autour des anciens pôles d'industrialisation où se développe une périurbanisation anarchique. La violence n'épargne pas des villages proches de la frontière avec le Maroc avec les conséquences que l'on sait avec l'épisode de l'émir Abdelhak Layada qui, après avoir assassiné 17 personnes du côté de ma ville Bechar, se réfugie à Oujda et les conséquences politiques qui en découlent pour les deux pays voisins et dont parle encore le ministre de l'intérieur de l'époque.
A côté de cette géographie de la violence, que peut-on dire de cette décennie meurtrière et de ses violences ?
Il y a d'abord ceux qui ont perdu la vie. Certains chiffres avancent le nombre de 100 000 personnes, d'autres 400 000. Un nombre plausible serait de 200 000 morts. Il y a ensuite les 800 000 victimes de tout ordre, femmes violées, disparus, internés, familles déplacées, maisons rasées, traumatismes après les massacres collectifs et les carnages comme ceux de Rais et de Beni Messous près d'Alger et de bien d'autres sur tout le territoire qui font des centaines et des centaines de morts.
Abordons si vous le voulez bien le décryptage du pourquoi de cette violence. Certains ont évoqué des causes économiques, la "hogra", le mal-vivre, l'humiliation, la pauvreté, terroir du radicalisme et de l'intégrisme ?
Les conditions économiques et leurs conséquences sociologiques n'éclairent qu'une partie de cette crise. Les nouvelles habitudes de consommation générées par l'urbanisation et l'explosion démographique peuvent expliquer un certain nombre de dérèglements et de frustrations qui ont pour conséquence l'agressivité et la violence. Mais il faut chercher ailleurs les motivations du choix du moment, des formes et de l'intensité de la violence.
Il y a aussi l'histoire. L'avocate Gisèle Halimi qui était de passage à Rabat a raconté dans ses livres les exactions de l'armée française, le massacre et les viols collectifs des femmes… Toute cette mémoire que l'on veut oublier et qui fait obstacle au traité d'amitié entre la France et l'Algérie ?
Oui, on peut aller dans l'anthropologie de l'histoire car l'histoire ne peut fonctionner de manière mécanique. Cette histoire est violente. C'est vrai, mais l'Amérique aussi a une histoire plus violente comme la France avec l'Edit de Nantes, la révolution de 1789 et bien d'autres chapitres. Dans le monde, il y a beaucoup plus de chefs d'Etat issus de coups de force qu'issus d'élections tranquilles.
L'autre explication essentialiste est celle de la religion. L'intégrisme serait-il l'élément déterminant de cette violence ?
Nombre d'observateurs voient dans la réislamisation de la société un des facteurs explicatifs de la violence. On ne peut pas parler de réislamisation quand on constate la place qu'a toujours occupée l'Islam dans la formation du sentiment d'appartenance national et le rôle qu'il a joué dans le processus d'agrégation et de cohésion sociale. N'oublions pas aussi le contexte international des années 80 et 90. Le conflit algérien parait centré sur la religion au moment où il existe une inclination vers l'Islam utilisé comme ressource politique par nombre de mouvements d'opposition dans le monde. L'année 1979, qui a vu le triomphe de la révolution islamique iranienne, est considérée comme un tournant décisif. Il y a aussi le Soudan où Hassan Tourabi, leader islamiste, tient les rênes du pays.
Il y a également le Pakistan de Nawaz Sharif. Pour l'Algérie, malgré tout ce qui a pu être dit et écrit, je ne pense pas que les manifestations de la violence politique soient directement liées à la religion même si l'Islam a pu être utilisé, manipulé et asservi à la cause politique.
Vous évoquez le contexte international. Reste qu'en Algérie le FIS a bel et bien remporté les élections de manière démocratique et que le processus électoral a été stoppé.
Il y a eu avant cela une période particulière notamment après le 10 octobre 1988, date où le président Chadli devait intervenir pour annoncer des réformes sociales. Un cortège de 20 000 sympathisants islamistes décide d'entreprendre une marche sur la capitale. Au cours de cette marche, une cinquantaine d'islamistes tombent sous les balles des forces de l'ordre. Au fil des manifestations et des conflits sociaux, les islamistes capitalisent les révoltes de la base. Ils remportent les élections municipales et régionales avec 853 communes sur 1.539 que compte l'Algérie. Aux élections législatives organisées par le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali en décembre 1991 et malgré l'attaque du poste de Guemmar dans le sud-est algérien par les radicaux islamistes, le FIS remporte au premier tour les élections législatives avec 48% des sièges. Le 11 janvier, Chadli Benjedid démissionne et le premier processus électoral pluraliste est suspendu. C'est le point de départ d'une crise institutionnelle qui est considérée comme le déclencheur et le catalyseur de la violence : l'assemblée populaire est dissolue, un haut comité de la sécurité est installé qui annonce l'impossibilité de poursuivre le processus électoral et désigne un Haut comité de l'Etat qui sera confié à Mohamed Boudiaf rappelé après 28 années d'exil passées au Maroc. Vous connaissez la suite .Mohamed Boudiaf proclame l'état d'urgence. Des centres de détention sont créés dans le sud saharien où plusieurs milliers d'islamistes sont internés. Le FIS est dissolu et moins de six mois après sa désignation, le président du HCE, Mohamed Boudiaf, est assassiné en direct lors d'un meeting télévisé à Annaba. Une nouvelle ère de violence est déclenchée avec des attentats à la bombe, des attentats contre les intellectuels, les journalistes; des voitures piégées, massacres collectifs, mutineries dans les prisons. La répression est, faut-il le souligner, des plus féroces.
Revenons aux raisons qui expliquent cette violence. Il n'y a donc pas d'"unicausalité", mais le résultat d'un ensemble d'ingrédients ?
Ce qui est fondateur en Algérie c'est la guerre de libération. On est Algérien, parce que l'on compte des morts pour la libération de ce pays. Boumediene disait : «Même le pétrole algérien est rouge par le sang des martyrs». Cette symbolique a été intégrée par le pouvoir et par les Algériens. On accède au marché du pouvoir parce que l'on a été acteur de cette guerre, c'est la voie royale. La référence à la guerre structure tous les discours.
Toutes les revendications se font au nom de cette guerre, tous les présidents qui se sont succédé le doivent à cette guerre. La référence première, le référent fondateur c'est celui de la guerre de libration. Les enfants de moudjahiddines sont appelés «ayants droit». Dans la culture politique algérienne, la symbolique consacre le sang versé. Elle est commémoration d'un sacrifice et non d'une élection. En Algérie, la guerre joue un rôle d'icône. L'ennemi c'est bien sur le harki, les collaborateurs ou ceux qui appartiennent au «hizb frança». L'histoire violente, cruelle a créé une sédimentation de la mémoire et toute la politique a consisté à se séparer de l'autre, à consommer la rupture.
Il y a donc le poids de l'histoire de la guerre de libération nationale qui pèse très lourd, mais ne pourrait-on pas penser que celle-ci joue dans le sens de l'unité du pays ?
La guerre est toujours présente, elle hante les imaginaires. Il y a un sentiment de spoliation. Les membres des groupes islamistes, en héritiers lésés, réclament la réouverture du dossier de la succession. Les groupes armés sont prêts à mourir en martyrs comme les chouhadas. Ils organisent une autre guerre de libération cette fois contre les agents du pouvoir, accusés de constituer le « hizb frança ». C'est la suprême injure qui jette l'opprobre qui excommunie ceux qui viennent des circuits de l'administration ou de l'armée coloniale comme la majorité des officiers supérieurs qui ont fait leur première classe dans l'armée française. Avec la montée de la violence, tous ceux qui présentent des signes d'alliance avec la culture française sont montrés du doigt. «On va leur faire vêtir l'habit de la peur chez eux», c'est le mot d'ordre.
Dans votre livre, vous soulignez que la guérilla que mènent les intégristes s'inspire largement de la guerre de libération aussi bien dans son organisation que dans ses méthodes. Comment se déroule la montée en puissance de la violence ?
Le pouvoir disait on est une pyramide, il faut commencer à frapper la base. On a commencé à tuer les représentants du pouvoir, les policiers d'abord, puis les intellectuels, les journalistes, les professeurs, les chercheurs, les psychiatres, etc. Parler la langue ou vivre selon le mode de vie occidental suffit à justifier la stigmatisation. La machine s'est emballée et la violence s'est radicalisée de part et d'autre. Les islamistes sont montés au maquis, la plupart avaient combattus en Afghanistan et la violence se propage. Il y a eu des massacres collectifs, des camps d'internement ont été ouverts et la répression sécuritaire menée par le général Mohammed Laamari partisan de la solution radicale a atteint le summum de violence contre les islamistes.
Avec cette nuance que les généraux au pouvoir ou la nomenclature politique ne sont pas touchés.
Ceux qui disent cela ne connaissent pas la réalité. Des ministres ont été assassinés. Je pense à Belkaid, à Hardi, Djillali Lyabès… le général Nezzar a échappé à deux reprises à des attentats.
Avec la politique de réconciliation, l'Algérie tente de panser ses profondes blessures, mais elle reste meurtrie, dépossédée de son élite ?
C'est un véritable drame, car il est difficile de reconstruire cette élite qui s'est créée dans un contexte particulier, qui maîtrisait l'Occident et l'Orient.
Le sociologie Lyabès, par exemple, mettait la barre très haut dans les études de sociologie, même chose pour la psychiatrie, la littérature, le droit, l'économie, etc. Je suis l'un des exilés qui ait quitté l'Algérie en 2000. Je suis parti non à cause de la guerre, mais à cause de l'inexistence des espaces de dialogue.
La déliquescence sociale est très grande, l'éducation est déstructurée, l'économie
va mieux, mais la société qui avait d'autres aspirations est clochardisée et que des
logiques de médiocrité se sont installées.
Et surtout, il faudra bien apprendre à cohabiter, à vivre ensemble. Le président Bouteflika tente une politique de concorde et de réconciliation nationale. La question qui nous taraude nous tous maghrébins, c'est comment peut-on éviter ce déferlement de violence ?
Dans mon dernier chapitre, je parle de la mémoire collective et de la nécessité d'encoder les choses de la même manière pour pouvoir ensuite les décoder. Il ne faut pas essayer de décoder les choses si l'exercice d'encodage est différent. On aurait dû auparavant théâtraliser la mémoire à la manière de l'IER au Maroc qui a été, malgré ses limites, un exercice salvateur pour ce qui concerne les années dites de plomb. Il fallait dire qui est victime et qui est coupable. Cela ne s'est pas passé en Algérie, il n'y a eu que des règlements administratifs. On a aujourd'hui une politique de l'amnésie qui ne mène pas loin. Il aurait fallu une
politique claire qui règle les problèmes du passé en réhabilitant une mémoire collective et en traçant une vision pour l'avenir.
Un mot sur le GSPC dont on parle de plus en plus dans la région notamment au Sahara ?
Le GSPC s'est séparé du GIA et s'est mis sous l'obédience d'Al Qaïda qui exige que l'on ne s'attaque qu'aux symboles de l'Etat. Avec le GSPC, nous sommes dans une autre étape, celle de la mondialisation.
L'idée du Maghreb s'éloigne de plus en plus même si les peuples restent très proches. Cette idée ne serait-t-elle qu'une utopie ?
Le Maghreb se construira le jour où le Maroc et l'Algérie aplaniront leurs difficultés qui sont anodines par rapport à ce qui les relient et par rapport aux enjeux futurs de la région. Pour l'Algérie, c'est clair, il faudra une génération.
Pourquoi dites-vous cela ?
Comment pouvez-vous expliquer qu'une ville comme Oran proche du Maroc géographiquement mais aussi par ses alliances avec l'Oriental notamment n'avait pas d'avion direct sur le Maroc , alors qu'il y a un avion Oran–Tunis ! Il fallait aller jusqu'à Alger et prendre un visa et un avion. La plupart ont détourné ce circuit pour passer directement par la route de l'unité.
Vous êtes vous-même de Bechar qui n'est pas loin de la ville de mes aïeux à Figuig. Vous avez écrit un très bel ouvrage sur «Espace et sacré au Sahara algérien». Que pensez-vous de ces deux pays qui se tournent le dos ?
aJe suis effectivement de Bechar qui est très proche de Figuig non seulement géographiquement mais aussi par la musique, la cuisine, le sacré, la culture. Pendant la lutte de libération, nous étions extrêmement unis. Aujourd'hui, l'histoire qui nous réunissait nous sépare. Nous n'avons pas fini d'en payer les conséquences.
Abderrahmane moussaoui : Oran n'était pas uniquement le théâtre de la violence mais aussi un espace de violence avec sa périphérie et ses cadavres. Il y a eu aussi l'exode massif des populations en un temps record : plus d'un million de personnes déplacées à l'intérieur de l'espace national. En fait, aucune région n'a été épargnée durant ces années noires. C'est vrai qu'au départ les médias privilégiaient la Kabylie déjà connue par ses émeutes et surtout Alger qui a été l'épicentre d'un phénomène dont les ondes se répercutaient sur tout le territoire. Alger où ont eu lieu les premiers attentats ciblés en 1993 et perpétrés contre des personnalités du monde politique et culturel. Après que les forces de sécurité réagissent, le GIA se replie dans les quartiers périphériques d'Alger, puis dans la plaine de la Mitidja. La violence devient alors nationale. Des villes comme Blida, Médéa, Sidi Bel Abbès, Mascara, Tlemcen qui ploient sous la pression démographique et l'exode rural constituent des zones violentes. Même chose autour des anciens pôles d'industrialisation où se développe une périurbanisation anarchique. La violence n'épargne pas des villages proches de la frontière avec le Maroc avec les conséquences que l'on sait avec l'épisode de l'émir Abdelhak Layada qui, après avoir assassiné 17 personnes du côté de ma ville Bechar, se réfugie à Oujda et les conséquences politiques qui en découlent pour les deux pays voisins et dont parle encore le ministre de l'intérieur de l'époque.
A côté de cette géographie de la violence, que peut-on dire de cette décennie meurtrière et de ses violences ?
Il y a d'abord ceux qui ont perdu la vie. Certains chiffres avancent le nombre de 100 000 personnes, d'autres 400 000. Un nombre plausible serait de 200 000 morts. Il y a ensuite les 800 000 victimes de tout ordre, femmes violées, disparus, internés, familles déplacées, maisons rasées, traumatismes après les massacres collectifs et les carnages comme ceux de Rais et de Beni Messous près d'Alger et de bien d'autres sur tout le territoire qui font des centaines et des centaines de morts.
Abordons si vous le voulez bien le décryptage du pourquoi de cette violence. Certains ont évoqué des causes économiques, la "hogra", le mal-vivre, l'humiliation, la pauvreté, terroir du radicalisme et de l'intégrisme ?
Les conditions économiques et leurs conséquences sociologiques n'éclairent qu'une partie de cette crise. Les nouvelles habitudes de consommation générées par l'urbanisation et l'explosion démographique peuvent expliquer un certain nombre de dérèglements et de frustrations qui ont pour conséquence l'agressivité et la violence. Mais il faut chercher ailleurs les motivations du choix du moment, des formes et de l'intensité de la violence.
Il y a aussi l'histoire. L'avocate Gisèle Halimi qui était de passage à Rabat a raconté dans ses livres les exactions de l'armée française, le massacre et les viols collectifs des femmes… Toute cette mémoire que l'on veut oublier et qui fait obstacle au traité d'amitié entre la France et l'Algérie ?
Oui, on peut aller dans l'anthropologie de l'histoire car l'histoire ne peut fonctionner de manière mécanique. Cette histoire est violente. C'est vrai, mais l'Amérique aussi a une histoire plus violente comme la France avec l'Edit de Nantes, la révolution de 1789 et bien d'autres chapitres. Dans le monde, il y a beaucoup plus de chefs d'Etat issus de coups de force qu'issus d'élections tranquilles.
L'autre explication essentialiste est celle de la religion. L'intégrisme serait-il l'élément déterminant de cette violence ?
Nombre d'observateurs voient dans la réislamisation de la société un des facteurs explicatifs de la violence. On ne peut pas parler de réislamisation quand on constate la place qu'a toujours occupée l'Islam dans la formation du sentiment d'appartenance national et le rôle qu'il a joué dans le processus d'agrégation et de cohésion sociale. N'oublions pas aussi le contexte international des années 80 et 90. Le conflit algérien parait centré sur la religion au moment où il existe une inclination vers l'Islam utilisé comme ressource politique par nombre de mouvements d'opposition dans le monde. L'année 1979, qui a vu le triomphe de la révolution islamique iranienne, est considérée comme un tournant décisif. Il y a aussi le Soudan où Hassan Tourabi, leader islamiste, tient les rênes du pays.
Il y a également le Pakistan de Nawaz Sharif. Pour l'Algérie, malgré tout ce qui a pu être dit et écrit, je ne pense pas que les manifestations de la violence politique soient directement liées à la religion même si l'Islam a pu être utilisé, manipulé et asservi à la cause politique.
Vous évoquez le contexte international. Reste qu'en Algérie le FIS a bel et bien remporté les élections de manière démocratique et que le processus électoral a été stoppé.
Il y a eu avant cela une période particulière notamment après le 10 octobre 1988, date où le président Chadli devait intervenir pour annoncer des réformes sociales. Un cortège de 20 000 sympathisants islamistes décide d'entreprendre une marche sur la capitale. Au cours de cette marche, une cinquantaine d'islamistes tombent sous les balles des forces de l'ordre. Au fil des manifestations et des conflits sociaux, les islamistes capitalisent les révoltes de la base. Ils remportent les élections municipales et régionales avec 853 communes sur 1.539 que compte l'Algérie. Aux élections législatives organisées par le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali en décembre 1991 et malgré l'attaque du poste de Guemmar dans le sud-est algérien par les radicaux islamistes, le FIS remporte au premier tour les élections législatives avec 48% des sièges. Le 11 janvier, Chadli Benjedid démissionne et le premier processus électoral pluraliste est suspendu. C'est le point de départ d'une crise institutionnelle qui est considérée comme le déclencheur et le catalyseur de la violence : l'assemblée populaire est dissolue, un haut comité de la sécurité est installé qui annonce l'impossibilité de poursuivre le processus électoral et désigne un Haut comité de l'Etat qui sera confié à Mohamed Boudiaf rappelé après 28 années d'exil passées au Maroc. Vous connaissez la suite .Mohamed Boudiaf proclame l'état d'urgence. Des centres de détention sont créés dans le sud saharien où plusieurs milliers d'islamistes sont internés. Le FIS est dissolu et moins de six mois après sa désignation, le président du HCE, Mohamed Boudiaf, est assassiné en direct lors d'un meeting télévisé à Annaba. Une nouvelle ère de violence est déclenchée avec des attentats à la bombe, des attentats contre les intellectuels, les journalistes; des voitures piégées, massacres collectifs, mutineries dans les prisons. La répression est, faut-il le souligner, des plus féroces.
Revenons aux raisons qui expliquent cette violence. Il n'y a donc pas d'"unicausalité", mais le résultat d'un ensemble d'ingrédients ?
Ce qui est fondateur en Algérie c'est la guerre de libération. On est Algérien, parce que l'on compte des morts pour la libération de ce pays. Boumediene disait : «Même le pétrole algérien est rouge par le sang des martyrs». Cette symbolique a été intégrée par le pouvoir et par les Algériens. On accède au marché du pouvoir parce que l'on a été acteur de cette guerre, c'est la voie royale. La référence à la guerre structure tous les discours.
Toutes les revendications se font au nom de cette guerre, tous les présidents qui se sont succédé le doivent à cette guerre. La référence première, le référent fondateur c'est celui de la guerre de libration. Les enfants de moudjahiddines sont appelés «ayants droit». Dans la culture politique algérienne, la symbolique consacre le sang versé. Elle est commémoration d'un sacrifice et non d'une élection. En Algérie, la guerre joue un rôle d'icône. L'ennemi c'est bien sur le harki, les collaborateurs ou ceux qui appartiennent au «hizb frança». L'histoire violente, cruelle a créé une sédimentation de la mémoire et toute la politique a consisté à se séparer de l'autre, à consommer la rupture.
Il y a donc le poids de l'histoire de la guerre de libération nationale qui pèse très lourd, mais ne pourrait-on pas penser que celle-ci joue dans le sens de l'unité du pays ?
La guerre est toujours présente, elle hante les imaginaires. Il y a un sentiment de spoliation. Les membres des groupes islamistes, en héritiers lésés, réclament la réouverture du dossier de la succession. Les groupes armés sont prêts à mourir en martyrs comme les chouhadas. Ils organisent une autre guerre de libération cette fois contre les agents du pouvoir, accusés de constituer le « hizb frança ». C'est la suprême injure qui jette l'opprobre qui excommunie ceux qui viennent des circuits de l'administration ou de l'armée coloniale comme la majorité des officiers supérieurs qui ont fait leur première classe dans l'armée française. Avec la montée de la violence, tous ceux qui présentent des signes d'alliance avec la culture française sont montrés du doigt. «On va leur faire vêtir l'habit de la peur chez eux», c'est le mot d'ordre.
Dans votre livre, vous soulignez que la guérilla que mènent les intégristes s'inspire largement de la guerre de libération aussi bien dans son organisation que dans ses méthodes. Comment se déroule la montée en puissance de la violence ?
Le pouvoir disait on est une pyramide, il faut commencer à frapper la base. On a commencé à tuer les représentants du pouvoir, les policiers d'abord, puis les intellectuels, les journalistes, les professeurs, les chercheurs, les psychiatres, etc. Parler la langue ou vivre selon le mode de vie occidental suffit à justifier la stigmatisation. La machine s'est emballée et la violence s'est radicalisée de part et d'autre. Les islamistes sont montés au maquis, la plupart avaient combattus en Afghanistan et la violence se propage. Il y a eu des massacres collectifs, des camps d'internement ont été ouverts et la répression sécuritaire menée par le général Mohammed Laamari partisan de la solution radicale a atteint le summum de violence contre les islamistes.
Avec cette nuance que les généraux au pouvoir ou la nomenclature politique ne sont pas touchés.
Ceux qui disent cela ne connaissent pas la réalité. Des ministres ont été assassinés. Je pense à Belkaid, à Hardi, Djillali Lyabès… le général Nezzar a échappé à deux reprises à des attentats.
Avec la politique de réconciliation, l'Algérie tente de panser ses profondes blessures, mais elle reste meurtrie, dépossédée de son élite ?
C'est un véritable drame, car il est difficile de reconstruire cette élite qui s'est créée dans un contexte particulier, qui maîtrisait l'Occident et l'Orient.
Le sociologie Lyabès, par exemple, mettait la barre très haut dans les études de sociologie, même chose pour la psychiatrie, la littérature, le droit, l'économie, etc. Je suis l'un des exilés qui ait quitté l'Algérie en 2000. Je suis parti non à cause de la guerre, mais à cause de l'inexistence des espaces de dialogue.
La déliquescence sociale est très grande, l'éducation est déstructurée, l'économie
va mieux, mais la société qui avait d'autres aspirations est clochardisée et que des
logiques de médiocrité se sont installées.
Et surtout, il faudra bien apprendre à cohabiter, à vivre ensemble. Le président Bouteflika tente une politique de concorde et de réconciliation nationale. La question qui nous taraude nous tous maghrébins, c'est comment peut-on éviter ce déferlement de violence ?
Dans mon dernier chapitre, je parle de la mémoire collective et de la nécessité d'encoder les choses de la même manière pour pouvoir ensuite les décoder. Il ne faut pas essayer de décoder les choses si l'exercice d'encodage est différent. On aurait dû auparavant théâtraliser la mémoire à la manière de l'IER au Maroc qui a été, malgré ses limites, un exercice salvateur pour ce qui concerne les années dites de plomb. Il fallait dire qui est victime et qui est coupable. Cela ne s'est pas passé en Algérie, il n'y a eu que des règlements administratifs. On a aujourd'hui une politique de l'amnésie qui ne mène pas loin. Il aurait fallu une
politique claire qui règle les problèmes du passé en réhabilitant une mémoire collective et en traçant une vision pour l'avenir.
Un mot sur le GSPC dont on parle de plus en plus dans la région notamment au Sahara ?
Le GSPC s'est séparé du GIA et s'est mis sous l'obédience d'Al Qaïda qui exige que l'on ne s'attaque qu'aux symboles de l'Etat. Avec le GSPC, nous sommes dans une autre étape, celle de la mondialisation.
L'idée du Maghreb s'éloigne de plus en plus même si les peuples restent très proches. Cette idée ne serait-t-elle qu'une utopie ?
Le Maghreb se construira le jour où le Maroc et l'Algérie aplaniront leurs difficultés qui sont anodines par rapport à ce qui les relient et par rapport aux enjeux futurs de la région. Pour l'Algérie, c'est clair, il faudra une génération.
Pourquoi dites-vous cela ?
Comment pouvez-vous expliquer qu'une ville comme Oran proche du Maroc géographiquement mais aussi par ses alliances avec l'Oriental notamment n'avait pas d'avion direct sur le Maroc , alors qu'il y a un avion Oran–Tunis ! Il fallait aller jusqu'à Alger et prendre un visa et un avion. La plupart ont détourné ce circuit pour passer directement par la route de l'unité.
Vous êtes vous-même de Bechar qui n'est pas loin de la ville de mes aïeux à Figuig. Vous avez écrit un très bel ouvrage sur «Espace et sacré au Sahara algérien». Que pensez-vous de ces deux pays qui se tournent le dos ?
aJe suis effectivement de Bechar qui est très proche de Figuig non seulement géographiquement mais aussi par la musique, la cuisine, le sacré, la culture. Pendant la lutte de libération, nous étions extrêmement unis. Aujourd'hui, l'histoire qui nous réunissait nous sépare. Nous n'avons pas fini d'en payer les conséquences.
