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Samedi 18 Juillet 2026
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«On détruit des mosquées de huit siècles d'âge sans vergogne»

Architecte DPLG (École d'architecture de Paris-La-Villette) et docteur en anthropologie sociale (Ecole des Hautes études en sciences sociales, Paris), diplômée du Laboratoire de troisième cycle arts, esthétiques, sciences et technologies de l'image de Paris VIII, Salima Naji est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les architectures vernaculaires du Sud marocain.

«On détruit des mosquées de huit siècles d'âge sans vergogne»
Elle s'investit dans des actions concrètes de sauvetage ou de développement culturel (greniers d'Amtoudi et de l'anti-Atlas, Ksar d'Assa, des mosquées rurales du Haut-Atlas, etc.). Elle a reçu le Prix jeunes architectes de la Fondation EDF en 2004 et a été honorée comme Inspiring women expanding horizons par la Mosaic Foundation à Washington en 2008.

LE MATIN : Vous avez lancé un certain nombre de signaux d'alarme, d'abord par l'exposition « Architectures des oasis, un patrimoine en danger» à la Villa des arts, Musée de la fondation ONA, en 2002-2003, puis par une série d'émissions de télévision où vous mettiez l'accent sur la richesse patrimoniale du Sud marocain ?

SALIMA NAJI :
En effet, dans un contexte très négatif de destruction patrimoniale accélérée ces dernières années dans le rural du fait de la croissance des régions jusque-là reculées ou enclavées, où ni la société civile ne sait bien souvent la perte que cela signifiera pour les générations à venir, ni les pouvoirs publics ne mesurent l'urgence de la situation et la valeur réelle de ce patrimoine, il est possible de proposer une alternative à cette lente dégradation du patrimoine bâti du pays. Pour certains, il s'agit de simples bâtiments sans valeur et que la technique peut reproduire, comme des images de cartes postales avec un décor en papier mâché, alors que l'on sait que ce sont d'abord des mises en œuvre particulières qui produisent des architectoniques spécifiques. On détruit des mosquées de huit siècles d'âge sans vergogne, on construit des résidences privées de cinq étages au cœur de la montagne, on empiète sur le bâti de terre à Goulmima avec de monstrueux édicules de béton de ciment qui à terme provoqueront des désordres irréversibles. Les oasis sont complètement défigurées par une architecture sans intelligence en parpaings qui vient écraser les Ksours. Tout le monde parle de tourisme, mais avec quels paysages, avec quels sites, si on détruit ou abîme tout ? Le Maroc est apprécié pour sa diversité, on uniformise tout, pour la beauté de ses paysages, on bétonne tout, sans réfléchir sur notre acte d'édificateur. Je suis architecte et le revendique, notre déontologie nous impose une réflexion sur l'utilité de notre geste, j'essaie toujours de penser à cet impact du bâti et l'imagerie 3D aide à bien anticiper. Malheureusement, on veut aligner les beaux projets, les chiffres, comme si cela suffisait à montrer qu'on avance. En vérité, si c'est sans réflexion, on recule.

Comment expliquer une telle attitude et comment y remédier ?

La prise de conscience doit être globale, il faut mesurer la valeur patrimoniale et inventer, pour proposer, des formes et des usages nouveaux (il faut réfléchir et arrêter le copier-coller) sans renier son passé. J'explique ce phénomène de dégradation du bâti par une absence de confiance culturelle, on refuse de reconnaître la richesse de notre histoire et de notre culture. Cette attitude ne serait-elle pas un syndrome hérité de la période coloniale, un sentiment d'humiliation du fait du sous-développement ? On oublie que le Maroc était un Etat-nation très structuré, doté d'une organisation sociale spécifique qui explique sa longue résistance à la pression coloniale du fait de sa forte identité et de sa capacité à mobiliser sa population autour de valeurs communes. Les populations des montagnes et du Sahara ont résisté plus de 22 ans ! En 1934, les dernières tribus se rendent ; et en 1953, après l'exil de feu Mohammed V, l'administration coloniale n'arrive plus à tenir le pays… Au total, le contrôle intégral du territoire par le protectorat n'aura pas duré deux décennies effectives ! Aujourd'hui, à l'heure de la sainte ignorance, certains rejettent ces faits et acceptent sans remettre en cause la «doxa» coloniale, préférant occulter histoire et tradition. Il faut sensibiliser les caïds, les instituteurs et les imams, à la richesse historique des communautés dans lesquels ils sont nommés pour qu'ils reconnaissent leur valeur. Trop souvent, ils méjugent les lieux et les hommes s'arrêtant à la pauvreté matérielle. Un instituteur aurait davantage de respect pour ces élèves s'il savait qu'ils portent en eux le souvenir des luttes héroïques contre les armées françaises ou espagnoles toujours chantées dans les aouachs. Un imam réfléchirait à deux fois en demandant la destruction de l'ancienne mosquée, s'il savait qu'elle datait du XVIe siècle, à moins qu'il veuille imposer l'invention doctrinale qu'est le wahabisme. Enfin, les caïds seraient plus à même de rassurer les populations sur leur place au sein de la Nation, en reconnaissant la grandeur passée d'institutions comme les igudar-s (greniers collectifs) dont l'organisation actuelle de notre Etat est issue.

Outre la non-confiance culturelle évidente, vous parlez aussi de spéculation ?

Il y a destruction du patrimoine par refus de l'héritage collectif. Autrefois, la propriété collective avait une valeur sacrée ; aujourd'hui, ce qui appartient à tous n'appartient plus à personne !
Prenez par exemple un grenier collectif (agadir), il est entouré par un espace interdit à la construction, qu'on appelle le horum, jadis construire dessus portait malheur, aujourd'hui certains se l'approprient sans vergogne… Nous devons reconnaître la sagesse des institutions locales anciennes qui pourrait nous aider à organiser le présent. La loi coutumière de «protection des abords des monuments» qui existe dans les codes de loi des greniers devrait être tout simplement reprise dans le code de l'urbanisme et ainsi créer des zones sauvegardées dans nos montagnes. Cependant, la spéculation reste le vrai ennemi de l'intelligence humaine et du patrimoine. Souvent, une poignée d'individus désire blanchir son argent en refaisant la mosquée ‘attiqa' d'une ville ou d'un village. Dans cette course au prestige autour des mosquées, aussi laides qu'énormes, il est évident que derrière ces saintes actions, se développe le clientélisme. Ces mosquées ressemblent davantage à des hangars humides qu'à des lieux de culte, surtout si par manque d'argent le chantier est arrêté laissant un écorché de mauvais parpaings et de ferraillages en attente.

Vous aviez vous-même encadré la restauration d'une mosquée de l'Atlas pour 200.000 DH l'année dernière pour le ministère des Habous ?

Oui, 189.000 DH seulement pour sauver une merveille avec des plafonds peints et des chapiteaux sculptés. En Europe, toute restauration est toujours plus chère qu'une construction neuve, chez nous c'est l'inverse. Et en plus, nos techniques traditionnelles – qu'il n'est pas interdit d'améliorer, pisé stabilisé notamment – sont bioclimatiques. Le ciment est un matériau plus cher et nécessite une expertise, un laboratoire, des essais, pour être beau ; mais dans les montagnes où il est mal mis en œuvre, il perd ses qualités pour devenir une verrue.

Dans la conservation des bâtiments, vous établissez une différence entre «tarmim» et «islah». Que voulez-vous dire ?

Les deux mots sont très indicatifs de la perception patrimoniale locale. «Islah» induit l'idée de rajeunissement, mais aussi de réforme par la mise aux normes. Lorsqu'un bâtiment est considéré comme désuet, on préfère lui substituer un nouvel édifice et effacer du même coup la ruine dont certains ont honte comme si elle incarnait la pauvreté et le sous-développement. Ces sentiments dénotent un manque de confiance culturelle qui induit un mépris pour les procédés anciens. Les bâtiments collectifs, et surtout les mosquées, sont les premiers à subir des interventions de rénovation et non de restauration. Ainsi, en 2004 la mosquée Timzgida Idaw Mellil du Qsar d'Assa, caractérisé par une entrée de derb (tassoukt) desservant la mosquée en même temps que la partie basse du Qsar, a été démontée pour faire la route. Ses belles pierres de schistes épais ont sombré avec les gabions et tonnes de ciment nécessaires à la surélévation de la voie. La légère orientation inexacte du mihrab a même encouragé la communauté à détruire la salle hypostyle à plan almoravide, pour la remplacer par une vulgaire salle rectangulaire qui fut recouverte de blanc puis d'un crépi rose pour faire couleur patrimoine, favorisant un effacement des mémoires et la mutilation des qualités patrimoniales, historiques et paysagères locales. Par contre, «tarmim» est plus proche de «restauration». De ce mot, souvent considéré comme moins noble, nous devons faire un concept nouveau qui associe remise en état du bâtiment et réactivation des institutions collectives autour d'usages. Pour cela, si souvent la «valeur d'art» est insuffisante, la «valeur d'ancienneté» peut être convoquée pour sensibiliser aux marques d'un passé prestigieux, dont l'architecture est le témoin tangible.

Qui est le responsable finalement, les autorités ou l'administration ?

Nous sommes tous responsables de notre patrimoine. Seule la société civile consciente de ces enjeux pourra convenablement prendre en main son patrimoine. Le classement institutionnel comme patrimoine national ou mondial n'est que l'aboutissement de la reconnaissance de la mémoire locale comme un élément de notre identité. Des individualités sont déjà à l'œuvre, prêtes à soutenir un mouvement national, dont j'entrevois déjà les prémisses ces prémices !

propos recueillis par Farida Moha
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