Menu
Search
Mardi 12 Mai 2026
S'abonner
close

«Sebta, Melilia et les îles : le fait colonial à l'épreuve de l'histoire»

Malgré certaines tensions observées dans les relations entre le Maroc et l'Espagne, force est de constater une tendance lourde : depuis une décennie, les relations économiques entre le Maroc et l'Espagne ont connu un élan important, né d'une volonté politique au plus haut niveau.

«Sebta, Melilia et les îles : le fait colonial à l'épreuve de l'histoire»
Mohamed Khachani, professeur, membre du comité mixte interuniversitaire maroco-espagnol et du Groupe de recherche sur la Méditerranée
Cette nouvelle dynamique appuyée par une série d'accords et de conventions a propulsé l'Espagne depuis 1988 et sans discontinuité au rang du deuxième partenaire commercial du Maroc. L'Espagne est devenue ainsi le deuxième client et le deuxième fournisseur du pays après la France. Par contre, la place du Maroc dans le commerce espagnol fluctue, il occupe, selon les années, en tant que client entre le 10e et le 13ème rang et en tant que fournisseur entre le 24ème et le 29ème rang.

Cette nouvelle dynamique est appuyée par une série d'accords et de conventions: la convention fiscale de non double imposition (1986), accord-cadre de coopération économique et financière (1988), accord relatif aux transports internationaux terrestres de marchandises (1988), accord relatif à la promotion et à la protection réciproque des investissements (1989) et le traité d'amitié, de bon voisinage et de coopération (1991). Ces relations économiques sont « enrichis » de relations humaines. Le nombre des migrants marocains légalement établis atteint près de 700.000 personnes, et représente la 1ère communauté sur un total de 3.800000 migrants étrangers titulaires de la carte de séjour.

Reste des ombres dans les relations de nos deux pays : la position de Madrid dans le dossier du Sahara et dans celui des présides Sebta et Melilia. On regrettera, dit M. Khachani, qui fit partie de la cellule de réflexion hispano- marocaine mis en place par feu le Roi Hassan II que « le Maroc n'ait pas intégré le dossier des colonies du Nord lors des négociations de Madrid qui ont abouti au départ des Espagnols de la région du sud, le Sahara. C'est une erreur stratégique très grave dont on n'a pas fini d'en mesurer les conséquences. C'est la même puissance coloniale qui occupe des territoires marocains au Nord et au  Sud. Pourquoi négocier le départ du Sahara et envoyer aux calendes grecques la décolonisation du Nord? Si le Maroc avait adopté une approche de décolonisation globale, il aurait bénéficié d'un soutien beaucoup plus large  et sans ambiguïté de la communauté internationale. 

Car on voit mal comment un pays qui soutiendrait la récupération de Sebta, Melilia et les îles ne soutiendrait pas la récupération du Sahara. » Aujourd'hui, il faut tout faire pour trouver des solutions et éviter que le dossier ne soit confisqué par des éléments radicaux qui porteraient le terrorisme des sables sur les eaux de la Méditerranée. C'est la conclusion à laquelle a abouti le colloque « Sebta Melilia et îles méditerranéennes à la lumière des expériences internationales et du droit international et leur place dans l'agenda des partis politiques marocains ». Mohamed Khachani est professeur d'université, membre du comité mixte interuniversitaire maroco-espagnol, membre du groupe de recherche sur la Méditerranée et auteurs de plusieurs ouvrages sur la question migratoire.
----------------------------------------------------------------------

La conquête, la reconquête, l'inquisition, El Barranco del lobo, la bataille d'Anoual, le colonialisme au nord et au Sahara, la récupération des provinces sahariennes…des points forts dans l'histoire commune des peuples marocain et espagnol.

LE MATIN: Au-delà de l'impact de certaines associations, qui reste limité, "les regards croisés" des deux peuples s'opèrent fondamentalement par l'intermédiaire des médias. Les journalistes, ces "formateurs d'opinions" exercent un grand ascendant sur la conscience collective ici et là-bas. Mais le déficit de connaissance, de part et d'autre, aboutit au déficit de communication. Quelle analyse faites-vous sur ce point précis ?

Mohamed Khachani :
La conclusion qu'on peut tirer en suivant les réactions d'une large partie de l'opinion publique espagnole à travers la presse, la télévision et l'Internet, c'est que le fond de nos problèmes réside dans un déficit de connaissance entretenu parfois, par opportunisme, par des politiciens soucieux plus de compter la moisson des urnes que de préparer l'avenir. Ces politiciens ont besoin de méditer cette réflexion du politicien français Edgar Faure quand il disait que « gouverner c'est prévoir ». Cette méconnaissance des dossiers est entretenue également par certains médias qui, au mépris de toute déontologie de la profession, « abrutissent» leurs lecteurs par de fausses opinions sur le Maroc et les Marocains. Il semble, comme l'a bien confirmé un journaliste espagnol, que malheureusement «l'image négative du Maroc se vend bien en Espagne ». A cet égard, la société civile peut jouer un rôle important dans cet apprentissage à communiquer et à se connaître dans la transparence et la confiance. Et il est évident que le premier pas pour résoudre un problème c'est de le poser.

Le poids psychologique de l'histoire est, dites-vous, extrêmement pesant et formate l'image du « morro ». Pouvez-vous approfondir cette idée ?

La conquête, la reconquête, l'inquisition, El Barranco del lobo, la bataille d'Anoual, le colonialisme au nord et au Sahara, la récupération des provinces sahariennes…des points forts dans l'histoire commune des deux peuples qui avaient dressé des barrières psychologiques chez certaines catégories de l'opinion publique espagnole qui véhiculent encore, par méconnaissance, des clichés et des stéréotypes sur le Maroc et les Marocains. Ces barrières psychologiques surgissent chaque fois que l'actualité rappelle l'existence de dossiers litigieux entre les deux pays.

Sebta et Melilia ne sont pas inscrites dans le dossier de la décolonisation aux Nations unies et l'on remarque que l'histoire conforte le statut colonial par référence au droit international ?

En droit international, le colonialisme se définit par l'établissement d'une domination, souvent par la violence, sous trois aspects : économique tout d'abord, dont la finalité est de faire prévaloir les intérêts de la métropole et l'occupation des terres par la force, politique, ensuite, visant l'instauration avec des modalités variées d'un système de sujétion et enfin culturelle, la métropole imposant sa culture comme culture dominante. A quoi il faut ajouter l'existence d'un ayant droit légitime qui revendique le territoire occupé.
Cette définition s'applique parfaitement aux colonies espagnoles au nord du Maroc. C'est par la violence qu'elles étaient occupées militairement à partir de la fin du XVème siècle :Melilia en 1497 par Pedro Estopignan, attaché au duc Medina-Sidonia, Sebta, devenue officiellement colonie espagnole en 1640, cédée par les Portugais qui l'ont occupée en 1415.

Cette occupation par la violence s'est inscrite dans la durée, ce que brandissent constamment les partis politiques espagnols. Plus de 5 siècles disent-ils ?

Dans cette continuité coloniale, Le Penon de Velez fut occupé par Ferdinand V en 1508, Le Penon d'Alhucemas occupé le 28 août 1673 sous le règne de Charles II. Enfin, les îles Jaafarines tombèrent sous la domination d'Isabelle II le 6 janvier 1848. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que la superficie des deux villes de Sebta et Melilia a été largement étendue suite à la défaite de Tétouan en 1859 comme l'indique l'article 1er du traité de Tétouan. Melilia couvre actuellement 13,41 km2 et Sebta, 19,48 km2. Mais l'argument-clé du Maroc, c'est que c'est sous la menace des armes que le Maroc a été contraint de signer ces traités, ce qui les vide, selon le droit international, de toute légitimité.

La preuve de cette conquête par la force, c'est que depuis leur occupation, ces territoires ont été constamment revendiqués par l'ayant droit légitime : le Maroc ?

Cette violence coloniale a donné lieu à de nombreuses tentatives de libérer ces territoires par les sultans du Maroc. On peut rappeler à ce sujet, le siège de Sebta par le sultan Moulay Ismaël qui dura plus de vingt ans, de 1697 à 1720, les tentatives du sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah de reprendre Melilia et le siège de Sebta en 1780 par Moulay Yazid, sans compter les incursions des tribus avoisinantes tentant de libérer ces colonies dont elles ont été chassées. En tout, on dénombre 104 attaques et 9 sièges pour récupérer ces colonies.
Sur le plan diplomatique, le Maroc a revendiqué ces territoires dans toutes les instances internationales, aux Nations unies, à la Conférence islamique, à la Ligue arabe, aux Sommets des non alignés, à l'OUA quand il y était membre, etc.

5 siècles de présence coloniale ont permis à l'Espagne de procéder à un peuplement colonial qui, en cas de référendum, fausse la réalité ?

Au fil de l'histoire, le peuplement des présides a été organisé par les autorités de Madrid. Cette pratique coloniale vide de sa substance le principe d'auto- détermination. Le changement de l'aspect ethnique de ces territoires à la suite de l'occupation étrangère ne constitue pas une base d'application valable de ce principe, cela aboutirait à sauvegarder le statut colonial des présides : cette population étrangère espagnole qui a chassé la population d'origine ne peut être considérée comme une population autochtone au sens de l'article 73 de la Charte des Nations unies. A cet égard, la comparaison de la situation juridique des présides avec le rocher de Gibraltar est frappante.
L'Espagne s'est toujours attachée à souligner le caractère colonial du rocher cédé aux Anglais en 1704. Elle a rejeté le référendum effectué par la Grande-Bretagne le 1er septembre 1967, estimant que « les habitants de Gibraltar constitueraient une population immigrée, dont l'opinion ne pourrait justifier le maintien d'une souveraineté étrangère sur une partie de son territoire », position juridiquement fondée puisqu'elle a été entérinée par l'Assemblée générale des Nations unies. Ici, l'Espagne a bien défendu le principe que l'autodétermination n'a pas pour objet d'amputer l'intégrité territoriale des Etats. Certains milieux espagnols font circuler l'idée que les colonies espagnoles au nord du Maroc ont été occupées avant la constitution de l'Etat marocain, ce qui est simplement un mensonge et une déformation de l'histoire, parce que l'Etat marocain, contrairement à l'Etat espagnol, qui est née en 1492, a vu le jour au VIIIe siècle sous la dynastie Idrisside, se fortifia après, au point qu'au XIIe siècle, l'Andalousie avec son prolongement portugais avait constitué une province d'un puissant Etat marocain sous les Almoravides et les Almohades.

La durée de la colonisation ne justifie pas, dites-vous, le fait colonial, c'est une réponse à ceux qui disent que « ces territoires n'ont jamais été qu'espagnols » ?

Si ceux qui disent que « ces territoires n'ont jamais été qu'espagnols » justifient le fait colonial par le temps qu'ils ont passé sous la domination coloniale : cinq siècles pour la plus ancienne des colonies, Melilia, cet argument est dangereux et non fondé. Les Portugais ont occupé Macao en 1557 et les Arabes sont bien restés en Andalousie huit siècles, on ne peut penser
que sur le plan juridique et historique cela soit un argument pour justifier une quelconque revendication de ce territoire !

Dans votre intervention, vous rappeliez l'héritage des Croisades qui aujourd'hui n'a plus de fondement. Le traité d'amitié et de bon voisinage régit aujourd'hui les relations entre Rabat et Madrid. Y a-t-il eu des changements perceptibles ?

On oublie souvent que les causes qui étaient à l'origine de cette occupation s'inscrivaient dans cette idéologie des Croisades : la lutte entre pays de l'Islam et pays de la chrétienté. Espionner les pays musulmans et prévenir les attaques des corsaires, c'était le rôle assigné à ces colonies qui servaient de concentration des armées et de lieux d'incarcération des criminels les plus dangereux. Cet esprit des Croisades n'a plus aucun fondement dans les relations internationales du XXIe siècle. En juillet 1991, le Maroc et l'Espagne avaient bien signé un traité d'amitié et de bon voisinage. Dans le préambule de ce traité, il est bien précisé que les deux parties signataires sont "persuadées que l'entente réciproque et la coopération entre les deux Royaumes sont la garantie indispensable de la paix, la stabilité et la sécurité de cette région et le meilleur moyen de servir les objectifs de progrès et de développement des deux peuples". Les Britanniques ont opté dans le cas de ce territoire espagnol pour une solution négociée, ce que propose le Maroc et refuse encore l'Espagne. Ceci revient, en paraphrasant le philosophe français Pascal, à croire à l'existence de deux vérités. Dans notre cas, celle qui est en deçà du Détroit est erreur au-delà. Rappelons à ce propos que le gouvernement espagnol avait opté pour la voie de la sagesse et cédé d'autres colonies au Maroc par la négociation : Tarfaya en 1958, Sidi Ifni en 1969 et le Sahara en 1975. Et bien avant, il a dû évacuer par la force Larache et Mahdia. Ce même gouvernement aurait dû opter pour cette même solution en 1956, puisque pendant la période coloniale, l'Espagne a intégré Sebta et Melilia sous le régime du Protectorat, l'Espagne reconnaissant par-là la souveraineté du Khalifa de Tétouan sur ces territoires au même titre que le reste de la zone nord. Mais quand la France a décidé d'octroyer l'indépendance au Maroc, l'Espagne a suivi tout en amputant, sous la pression des franquistes, le Maroc des deux villes et des îles.

Au-delà de la dimension historique et juridique, la dimension culturelle est importante. Elle témoigne du fait que ces territoires font partie de notre patrimoine culturel…

La ville de Sebta en particulier a joué un rôle important dans l'histoire du Maroc. Elle rivalisait au XIIe siècle avec Fès et comptait un nombre important de medersas, de mosquées et de zaouïas, monuments que le colonialisme portugais, mu par un esprit inquisitoire, s'est acharné à détruire. Sebta était l'une des huit provinces de l'Etat Almohade. Des symboles de notre culture sont originaires de cette ville : pour ne citer que les plus connus, les savants Abou Al Abbas Sebti, El Cadi Ayad qui avait laissé parmi ses œuvres une monographie des savants de la ville, mais le plus célèbre et qui reste une fierté de notre histoire et de notre culture est le géographe Charif Al Idrissi (1099-entre1165 et 1186) dont l'encyclopédie Universalis nous dit qu' « il apporta des renseignements nouveaux à la science géographique, il est le premier à nous procurer des notices sur tous les pays chrétiens »; son œuvre est considérée comme « l'encyclopédie la plus remarquable du Moyen-âge ».
Dans la continuité de cette agression culturelle, il est regrettable, selon les témoignages de certains participants au colloque organisé par le Centre pour la mémoire commune et l'avenir, que des citoyens marocains se voient interdire de porter un nom de famille marocain et de se voir contraint de porter, à la place, un triple prénom : son propre prénom, celui du père et du grand-père.
Ces symboles de notre patrimoine culturel comme ces territoires dont ils sont originaires font partie de notre mémoire collective, elle est transmise de génération en génération, c'est ce qui explique qu'à aucun moment de notre histoire la revendication des Marocains n'a cessé pour libérer ces colonies. L'attachement des Marocains à cette partie de leur pays est indéfectible.
Lisez nos e-Papers