LE MATIN: La musique jamaïcaine souffre souvent d'un certain manque de reconnaissance, notamment de la part de l'establishment. Il n'y a pas encore eu de phénomène à la «Buena Vista Social Club». Est-ce difficile d'amener la musique jamaïcaine vers un public jazz, ou le contraire ? De faire jouer ensemble musiciens de reggae et de jazz ?
Monty Alexander : Oui, vous avez raison, les éléments de base de la musique jamaïcaine, qui la rendent si attirante, les qualités propres à la Jamaïque, parfois ne rencontrent pas les exigences du jazz américain, qui est plus sophistiqué. Par contre, les formes plus simples de la musique américaine et la musique jamaïcaine se marient assez facilement. Mais c'est de ma responsabilité, en tant que celui qui dirige, que de rassembler ces musiciens. Car cela doit être une rencontre contrôlée. Si un Jamaïcain arrive dans les rues de New York et commence à parler en patois, personne ne va comprendre ce qu'il raconte. Si bien que ce que j'essaie de faire, c'est de rassembler ces gens pour qu'ils aient un point de rencontre. A la fois au niveau personnel et au niveau musical. Et, à partir de ce point de départ, je peux faire mon travail au piano. Parce que finalement, ces différents musiciens m'accompagnent, car le piano reste la voix principale. Vous comprenez ? Donc je rassemble deux sections rythmiques et j'essaie d'avoir chacun de ces mondes faire son propre truc selon son propre rythme, et ensuite de les voir se rassembler. Mais c'est vrai ça ne peux pas être une rencontre sans préalable. Les Jamaïcains visent directement ce que j'appelle «la veine jugulaire du rythme»; ça doit te faire bouger ton corps. Et ce sont des gars comme moi ou Ernest Ranglin qui peut amener des choses supplémentaires par dessus. En fait je ne suis pas là pour analyser le pourquoi, je suis juste-là pour apporter ma version de comment faire coïncider ces deux mondes. Je suis le pont, le type sur le pont qui rassemble deux choses, en suivant mes envies.
Quelle était l'influence du jazz sur les musiciens avec lesquels vous jouiez en Jamaïque à la fin des années 50, et sur le ska en général ?
Je ne pense pas que c'était une question de genres musicaux. Car quand tu es un jeune et que tu grandis dans un foyer où l'on écoute toutes les musiques, que ce soit des chansons pop américaines ou du jazz comme Louis Armstrong, des chansons de country que l'on entendait à la radio, des groupes de calypso, tu ne penses pas en termes de style, c'est juste de la musique. Et ces musiciens en Jamaïque qui sont devenus célèbres avec le reggae et le ska et bien c'était pareil pour eux, ils écoutaient toutes les musiques, toutes les chansons, ils ne pensaient pas en termes de styles ou de catégories. La musique qu'ils écoutaient s'est retrouvée dans ce qu'ils faisaient. Quand tu écoutes le ska, ces gars étaient des jazzmen, qui suivaient les directives du producteur qui leur disait de garder le rythme. Car si un producteur comme Coxsone Dodd n'était pas là, ils auraient sans doute joué un style plus libre. Mais on savait que le rythme était là pour les gens, pour qu'ils puissent danser. Et certains musiciens ressentent le rythme, comme moi qui le ressent d'une manière très forte, et pour beaucoup de musiciens c'était également le cas. Et quand tu as cela en plus de ton expression personnelle, cela produit une musique qui fait bouger les gens.
Comment définir la musique jouée dans les studios jamaïcains à cette époque ?
Quand j'écoutais ce qu'ils faisaient, je dirais que c'était une combinaison de blues, de R'n'B, des façons afro-américaines de faire les choses, mais tu pouvais également entendre les styles country & western, les chansons pop, et puis il y avait aussi le feeling du mento local. Et cela s'est entièrement mélangé, comme si on avait jeté tous ces trucs dans une salade et qu'on l'avait remuée…
C'est devenu un goût unique, tout comme le gumbo de la Nouvelle Orléans. C'est juste un pot, un meeting pot. On est dans un meeting pot à l'heure actuelle, et la Jamaïque était creuset pour beaucoup de choses, qui touchent à la culture et aux modes de vie. C'est très dur de répondre à cette question. J'ai écouté Ernest Ranglin, un de mes musiciens préférés, jouer de tout sur sa guitare, il jouait des contînes pour enfants, il jouait des morceaux latino, quoique ce soit, donc ma conception de la musique ce n'est pas un style, c'est de jouer. Quoique ce soit. J'espère que ça fait du sens
C'est un peu l'autre versant de la médaille. Quelle a été l'influence des musiciens de la Caraïbe sur le jazz américain ?
Il y a un phénomène récent lié au hip hop. Je pense que le hip-hop et les rappeurs ont été vraiment très influencés par la musique de la Jamaïque et tout le concept du dub, c'est peut-être la plus grande influence qu'il y a derrière beaucoup des concepts qu'ils utilisent. Alors de nombreux musiciens de jazz actuels, qui veulent se rapprocher des musiques populaires, ont écouté ces sons venus du Bronx… Mais beaucoup de ce qui s'est fait dans le Bronx est venu de la Jamaïque, ou de Porto Rico. Mais ça c'est un phénomène assez récent. Je vais vous dire, si l'on se plonge dans l'histoire du jazz, que Duke Ellington avait de nombreux musiciens dans son orchestre qui venaient tout droit de la Jamaïque et de la Barbade. Et dans les années 20 ou 30, il y avait toujours des gens de la Caraïbe dans ce milieu. Thelonious Monk a grandi dans un quartier de gens venant des Antilles, et on peut vraiment l'entendre dans certains de ses rythmes qu'il joue.
On est tous influencé par des choses différentes. Mais bizarrement on n'en parlait jamais, des gens de la Caraïbe et des Antilles. Peut-être parce qu'ils étaient plutôt discrets et décontractés. Ils ne se mettaient pas en avant en disant « Hey ! Me voici ! ». Si bien qu'on a jamais vraiment retenu l'intérêt, jusqu' il y a peu.
Monty Alexander : Oui, vous avez raison, les éléments de base de la musique jamaïcaine, qui la rendent si attirante, les qualités propres à la Jamaïque, parfois ne rencontrent pas les exigences du jazz américain, qui est plus sophistiqué. Par contre, les formes plus simples de la musique américaine et la musique jamaïcaine se marient assez facilement. Mais c'est de ma responsabilité, en tant que celui qui dirige, que de rassembler ces musiciens. Car cela doit être une rencontre contrôlée. Si un Jamaïcain arrive dans les rues de New York et commence à parler en patois, personne ne va comprendre ce qu'il raconte. Si bien que ce que j'essaie de faire, c'est de rassembler ces gens pour qu'ils aient un point de rencontre. A la fois au niveau personnel et au niveau musical. Et, à partir de ce point de départ, je peux faire mon travail au piano. Parce que finalement, ces différents musiciens m'accompagnent, car le piano reste la voix principale. Vous comprenez ? Donc je rassemble deux sections rythmiques et j'essaie d'avoir chacun de ces mondes faire son propre truc selon son propre rythme, et ensuite de les voir se rassembler. Mais c'est vrai ça ne peux pas être une rencontre sans préalable. Les Jamaïcains visent directement ce que j'appelle «la veine jugulaire du rythme»; ça doit te faire bouger ton corps. Et ce sont des gars comme moi ou Ernest Ranglin qui peut amener des choses supplémentaires par dessus. En fait je ne suis pas là pour analyser le pourquoi, je suis juste-là pour apporter ma version de comment faire coïncider ces deux mondes. Je suis le pont, le type sur le pont qui rassemble deux choses, en suivant mes envies.
Quelle était l'influence du jazz sur les musiciens avec lesquels vous jouiez en Jamaïque à la fin des années 50, et sur le ska en général ?
Je ne pense pas que c'était une question de genres musicaux. Car quand tu es un jeune et que tu grandis dans un foyer où l'on écoute toutes les musiques, que ce soit des chansons pop américaines ou du jazz comme Louis Armstrong, des chansons de country que l'on entendait à la radio, des groupes de calypso, tu ne penses pas en termes de style, c'est juste de la musique. Et ces musiciens en Jamaïque qui sont devenus célèbres avec le reggae et le ska et bien c'était pareil pour eux, ils écoutaient toutes les musiques, toutes les chansons, ils ne pensaient pas en termes de styles ou de catégories. La musique qu'ils écoutaient s'est retrouvée dans ce qu'ils faisaient. Quand tu écoutes le ska, ces gars étaient des jazzmen, qui suivaient les directives du producteur qui leur disait de garder le rythme. Car si un producteur comme Coxsone Dodd n'était pas là, ils auraient sans doute joué un style plus libre. Mais on savait que le rythme était là pour les gens, pour qu'ils puissent danser. Et certains musiciens ressentent le rythme, comme moi qui le ressent d'une manière très forte, et pour beaucoup de musiciens c'était également le cas. Et quand tu as cela en plus de ton expression personnelle, cela produit une musique qui fait bouger les gens.
Comment définir la musique jouée dans les studios jamaïcains à cette époque ?
Quand j'écoutais ce qu'ils faisaient, je dirais que c'était une combinaison de blues, de R'n'B, des façons afro-américaines de faire les choses, mais tu pouvais également entendre les styles country & western, les chansons pop, et puis il y avait aussi le feeling du mento local. Et cela s'est entièrement mélangé, comme si on avait jeté tous ces trucs dans une salade et qu'on l'avait remuée…
C'est devenu un goût unique, tout comme le gumbo de la Nouvelle Orléans. C'est juste un pot, un meeting pot. On est dans un meeting pot à l'heure actuelle, et la Jamaïque était creuset pour beaucoup de choses, qui touchent à la culture et aux modes de vie. C'est très dur de répondre à cette question. J'ai écouté Ernest Ranglin, un de mes musiciens préférés, jouer de tout sur sa guitare, il jouait des contînes pour enfants, il jouait des morceaux latino, quoique ce soit, donc ma conception de la musique ce n'est pas un style, c'est de jouer. Quoique ce soit. J'espère que ça fait du sens
C'est un peu l'autre versant de la médaille. Quelle a été l'influence des musiciens de la Caraïbe sur le jazz américain ?
Il y a un phénomène récent lié au hip hop. Je pense que le hip-hop et les rappeurs ont été vraiment très influencés par la musique de la Jamaïque et tout le concept du dub, c'est peut-être la plus grande influence qu'il y a derrière beaucoup des concepts qu'ils utilisent. Alors de nombreux musiciens de jazz actuels, qui veulent se rapprocher des musiques populaires, ont écouté ces sons venus du Bronx… Mais beaucoup de ce qui s'est fait dans le Bronx est venu de la Jamaïque, ou de Porto Rico. Mais ça c'est un phénomène assez récent. Je vais vous dire, si l'on se plonge dans l'histoire du jazz, que Duke Ellington avait de nombreux musiciens dans son orchestre qui venaient tout droit de la Jamaïque et de la Barbade. Et dans les années 20 ou 30, il y avait toujours des gens de la Caraïbe dans ce milieu. Thelonious Monk a grandi dans un quartier de gens venant des Antilles, et on peut vraiment l'entendre dans certains de ses rythmes qu'il joue.
On est tous influencé par des choses différentes. Mais bizarrement on n'en parlait jamais, des gens de la Caraïbe et des Antilles. Peut-être parce qu'ils étaient plutôt discrets et décontractés. Ils ne se mettaient pas en avant en disant « Hey ! Me voici ! ». Si bien qu'on a jamais vraiment retenu l'intérêt, jusqu' il y a peu.
