Tous les convives mangèrent, chacun selon son appétit et son humeur. On parlait à voix basse, on se faisait des signes, et l'hôte restait assis sur son siège, les observant et encourageant les plus réticents à se servir. De temps à autre, on entendait une voix forte clamer à l'entrée de la tente : Mangez la nourriture dont parlera à ses proches celui qui vivra/Et s'il meurt, il rencontrera le Seigneur le ventre plein. Abdel profita de ce que Tamerlan s'apprêtait à se lever, et s'approcha d'Ibn Muflih. Il lui demanda si les clés de Damas avaient été remises au conquérant, et l'interrogea sur la disparition du soufi Azdi. Son ami lui répondit que le cheikh était dans les lieux et que le Khan ne réclamait pas encore les clés, mais qu'il le ferait lorsque les juges se rendront à la grande porte de la ville pour les lui livrer dans une cérémonie à laquelle assisteront les dignitaires des deux parties et le peuple, qu'il prendra tous à témoins. Quand le tyran se mit debout bloquant sa jambe défaillante contre un coffre doré, il fixa les délégués de son regard inquisiteur et perçant, puis adressa à un homme accroché au sommet d'un poteau ce qui ressemblait à des sommations sévères. L'interprète qui s'était rapproché dit :
- Notre Seigneur ordonne à celui qui joue à cache-cache de manger.
L'homme, visé par l'injonction, poussa un cri qui fit vibrer les chandelles de la tente, puis hurla :
- Dis-lui que je ne mangerai pas.
Tous se retournèrent surpris et constatèrent que l'homme n'était autre que le cheikh Azdi avec son visage émacié, ses yeux vaseux et sa maigreur légendaire. Il défia encore Tamerlan :
- Que le despote m'assassine ! Que m'importe que je meure si c'est pour aller à Dieu !
Tout le monde pensa alors que le cheikh avait signé son arrêt de mort, mais le tyran eut vite fait de se calmer, et il se lança dans un long discours ponctué de grimaces et de simagrées dénotant tantôt la colère tantôt le persiflage.
Quand il eut fini, il s'assit avec fracas et l'interprète se mit à l'ouvrage : «Gloire à Dieu qui accorde la royauté et le triomphe à qui il veut. J'ai épargné ce soufi, car il est en proie au délire. Savez-vous pourquoi je l'ai fait ? Parce que le fil qui le tient à la vie est plus ténu que celui de l'araignée ; parce qu'il est amputé de l'instinct de survie. Ce pauvre diable terré quelque part est de la pire espèce, pour qui la mort est une aubaine, une délivrance. À quoi bon m'attaquer à un misérable ascète, un fou du renoncement et de l'au-delà ! Il n'est pas digne de mon épée ni même de mon courroux. Quant aux sultans et aux grands qui se rebellent, qu'ils prennent garde de me couper la route, ou de me chercher noise, car alors je leur ferai subir les pires supplices avant de les envoyer en enfer, et j'extrairai leur sang au compte-gouttes jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le Circassien Faraj fils de Barqûq s'est enfui, craignant que je lui fasse goûter les souffrances à petit feu ; quant à son député, l'émir Azdar, avertissez-le que je me précipiterai sur son réduit, tel une foudre ou un déluge. Je détruirai la citadelle de cet hérétique, comme j'ai détruit d'autres des plus fortes et des plus retranchées. Je l'épuiserai par mes bombardements et mes secousses pour le punir de son insolence et son orgueil. Que tous les rebelles, tous les détenteurs d'or et d'argent, apprennent que leur temps est fini, qu'ils se débarrassent donc de leurs atours, et qu'ils fassent à la vie leurs adieux.
Ismaïl Harakat
- Notre Seigneur ordonne à celui qui joue à cache-cache de manger.
L'homme, visé par l'injonction, poussa un cri qui fit vibrer les chandelles de la tente, puis hurla :
- Dis-lui que je ne mangerai pas.
Tous se retournèrent surpris et constatèrent que l'homme n'était autre que le cheikh Azdi avec son visage émacié, ses yeux vaseux et sa maigreur légendaire. Il défia encore Tamerlan :
- Que le despote m'assassine ! Que m'importe que je meure si c'est pour aller à Dieu !
Tout le monde pensa alors que le cheikh avait signé son arrêt de mort, mais le tyran eut vite fait de se calmer, et il se lança dans un long discours ponctué de grimaces et de simagrées dénotant tantôt la colère tantôt le persiflage.
Quand il eut fini, il s'assit avec fracas et l'interprète se mit à l'ouvrage : «Gloire à Dieu qui accorde la royauté et le triomphe à qui il veut. J'ai épargné ce soufi, car il est en proie au délire. Savez-vous pourquoi je l'ai fait ? Parce que le fil qui le tient à la vie est plus ténu que celui de l'araignée ; parce qu'il est amputé de l'instinct de survie. Ce pauvre diable terré quelque part est de la pire espèce, pour qui la mort est une aubaine, une délivrance. À quoi bon m'attaquer à un misérable ascète, un fou du renoncement et de l'au-delà ! Il n'est pas digne de mon épée ni même de mon courroux. Quant aux sultans et aux grands qui se rebellent, qu'ils prennent garde de me couper la route, ou de me chercher noise, car alors je leur ferai subir les pires supplices avant de les envoyer en enfer, et j'extrairai leur sang au compte-gouttes jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le Circassien Faraj fils de Barqûq s'est enfui, craignant que je lui fasse goûter les souffrances à petit feu ; quant à son député, l'émir Azdar, avertissez-le que je me précipiterai sur son réduit, tel une foudre ou un déluge. Je détruirai la citadelle de cet hérétique, comme j'ai détruit d'autres des plus fortes et des plus retranchées. Je l'épuiserai par mes bombardements et mes secousses pour le punir de son insolence et son orgueil. Que tous les rebelles, tous les détenteurs d'or et d'argent, apprennent que leur temps est fini, qu'ils se débarrassent donc de leurs atours, et qu'ils fassent à la vie leurs adieux.
Un écrivain prolixe
Philosophe, homme de lettres et auteur prolixe, Bensalem Himmich figure parmi les plus grands spécialistes d'Ibn Khaldoun, auquel il a consacré plus d'un ouvrage explorant les multiples facettes de l'érudit, historien, diplomate, homme politique et philosophe natif de Tunis. Titulaire d'un doctorat d'État de l'Université Sorbonne Nouvelle en 1983 et lauréat des prix Neguib Mahfoud (2002) et Sharjah-UNESCO (2003) pour l'ensemble de son œuvre, l'auteur, déjà signataire de «Al Allama», «le Calife de l'épouvante» (Serpent à plume), ou encore, «Au pays de nos crises» (Afrique-Orient), dresse un portrait dithyrambique d'un personnage qui le mérite amplement. Un homme du Moyen Âge aussi bien sollicité par les despotes éclairés de l'époque que par les gouvernants les plus sanguinaires. C'est que les avis de cet érudit hors pair faisaient autorité au Machrek et au Maghreb et inspirèrent divers courants de pensée. Si le legs d'Abouzeid Abdurrahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun était placé sous le signe d'une sagesse incommensurable et d'un sens de l'équité proverbial, celui de Tamerlan a été marqué par le glaive et le sang pour assouvir une ambition démesurée et une soif de puissance inextinguible. Ibn Khaldoun sera par ailleurs porté sous peu à l'écran à travers une production d'une dimension panarabe, grâce à un scénario d'excellente facture rédigé par Bensalem Himmich, qui prête régulièrement sa plume au 7e art. Une contribution en guise d'hommage à un personnage qui aura marqué l'histoire de son empreinte.Ismaïl Harakat
