Menu
Search
Jeudi 11 Juin 2026
S'abonner
close

Abdelaziz Meziane Belfqih : «La passion du service public»

Par « les Témoins d'un parcours»

Abdelaziz Meziane Belfqih : «La passion du service public»
En suivant votre parcours dans le secteur public, c'est d'emblée l'expression « passion du service public » qui vient à l'esprit…
Ayant fait par vocation toute ma carrière dans le secteur public, je suis bien évidemment très fortement imprégné par la notion de service public, par sa philosophie et par l'engagement ferme qui doit l'accompagner à tout moment. Un engagement parfois difficile à honorer, mais souvent conforté par la constatation de la concomitance entre la qualité de l'ingénierie publique et celle du service public, au Maroc comme ailleurs. L'idée de service public est exigeante. Elle l'est en ce sens qu'il s'agit du fondement de la relation de légitimité et de confiance entre le citoyen et l'État. Elle l'est aussi parce que les services et les équipements collectifs sont au cœur de la compétitivité économique des pays et des territoires. De même, le service au public, dans sa grande diversité, de la justice à la sécurité, de l'éducation à la santé, est un levier incontournable de la justice sociale. C'est en ce sens qu'on qualifie les services publics de «capital des pauvres»… Aussi, quel que soit le mouvement d'ouverture des économies, le service public demeure irremplaçable. Les crises actuelles ne font que nous rappeler cette évidence. Elles confirment qu'il est nécessaire de construire un optimum sociétal entre le «tout marché» et le «tout État». Les temps changent et les modes de production des services publics doivent aussi changer et être réinventés en permanence.
L'exigence du service public n'est pas uniquement celle des ingénieurs fonctionnaires et des corps divers de «la maîtrise d'ouvrage publique». Une telle exigence est aussi celle des partenaires de l'administration, particulièrement les opérateurs privés, qui doivent l'observer aussi bien sur un plan purement contractuel que sur le plan de l'éthique. À la déontologie du métier, s'ajoute en effet une éthique du service public fondée sur les principes d'égalité, de continuité et d'efficacité, qui va de pair avec un engagement social, spontané et souvent militant, frôlant l'abnégation. Militant, frôlant l'abnégation, sans doute car les conditions d'une œuvre parfaite sont rarement réunies et les contraintes sont plus nombreuses quand on se situe du côté du secteur public. Les dimensions techniques s'entremêlent avec les dimensions juridiques, institutionnelles, environnementales et financières. Les projets publics, même les plus petits d'entre eux, sont souvent confrontés à la complexité de ces dimensions, où l'humain, le sociologique, le technique et le politique sont obligés de coexister et de faire bon ménage.

En juin 2009, lors du Congrès national de l'Association des ingénieurs de l'École Mohammedia, «L'EMI, 50 ans de défis pour bâtir le Maroc de demain», vous êtes longuement revenu sur la formation des ingénieurs…
La complexité croissante, que j'évoquais à l'instant, requiert de l'ingénieur d'être capable de mieux formuler et de modéliser les problèmes avant de chercher à les résoudre, sachant que ce ne sont pas les idées qui manquent, mais que ce qui est difficile, c'est d'extraire les meilleures et de savoir éliminer les mauvaises ! Ce qui est difficile, c'est plus d'appréhender les problèmes sous toutes leurs dimensions et de faire des choix ou des arbitrages, adéquats et pertinents. C'est la raison pour laquelle il est nécessaire de développer davantage encore les «compétences non techniques» des ingénieurs. Ces derniers devraient être des acteurs ouverts sur leur environnement, capables de cultiver le sens du contact humain, de travailler en équipe, de maîtriser la communication interculturelle dans un contexte mondialisé, de savoir interagir aussi bien avec d'autres professionnels (architectes, sociologues, paysagistes, urbanistes…) qu'avec les élus, les autorités et les acteurs associatifs. Par ailleurs, le sens de la citoyenneté impose à nos ingénieurs non seulement une prise de conscience accrue des questions liées à la protection de l'environnement, à l'inclusion sociale et au développement humain, mais il leur impose un devoir d'intelligence et de contribution active à l'élaboration des solutions.

La nécessité de l'anticipation également ?
Parfaitement. Particulièrement dans la sphère publique. Agir dans la sphère publique est difficile devant la dictature de l'urgence et l'opiniâtreté du quotidien, d'où la nécessaire anticipation pour que l'action publique ne soit pas une somme de techniques ou de réussites partielles, sans âme ni vision. Sur ce volet de l'anticipation, il faut constater que notre pays en manque cruellement, comparativement aux pays du nord de la Méditerranée, où la réflexion stratégique n'est pas une science réservée aux seuls scientifiques ou politiques, mais fait partie du débat quotidien dans les médias, les universités et le milieu associatif. La réflexion prospective ou stratégique n'est pas l'apanage d'une seule autorité, elle doit être diverse et multiple. Au Maroc, le Rapport du Cinquantenaire en est un exemple parmi d'autres. Notre travail a consisté à dire : «Voilà ce que nous avons fait en 50 ans, voilà ce qui va, voilà ce qui ne va pas et voilà pourquoi — à notre sens — ça ne va pas», et à tirer les bonnes leçons…
Il ne s'est pas agi de créer un unanimisme des voix et des points de vue, mais de rendre plus clairs les objectifs de notre pays, de les «unanimiser», si je puis dire. Sur le passé, on porte le plus souvent un regard qui est celui du présent. Nous avons contextualisé, autant que nous avons pu. La politique de l'eau, par exemple. Au moment où a été lancée la politique des barrages par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II, c'était tout à fait visionnaire, car à cette époque, la société ne s'inquiétait pas pour l'eau : il pleuvait régulièrement et suffisamment… En revanche, nous avons le contexte inverse avec l'éducation, par exemple, qui a connu beaucoup de réformes auxquelles il a manqué du temps et de la préparation.
Les personnalités, plus de cent chercheurs universitaires, experts et cadres de l'administration, qui ont accepté de travailler sur ce rapport ont, me semble-t-il, un puissant point commun. Même avec des divergences, parfois très importantes, de points de vue, ces personnalités sont respectueuses de règles essentielles : l'honnêteté, l'utilisation du bon chiffre, la qualité de l'argumentation et la structuration de la pensée. Et chacune des soixante-quinze contributions est totalement libre et signée de son (ou ses) auteur (s). On peut être d'accord ou pas, mais c'est leur point de vue et il doit être respecté. Le Rapport du Cinquantenaire offre une plate-forme de débat. Nous n'aurons jamais assez de visions contrastées qui pourraient donner lieu à des débats contradictoires, car c'est du débat que naît le soupçon de vérité qui peut nous montrer le chemin.

… et définir le cap vers des futurs possibles… ?
Notre premier atout pour le futur est d'être en paix avec nous-mêmes. Nous avons assumé notre passé. Le socle identitaire est sorti indemne de trente années de conflictualité politique. Personne n'a franchi le seuil de l'irréparable. Notre pays est déjà en mouvement. Il est en train de changer depuis une décennie et a amorcé un vaste chantier de réformes. Nous sommes devenus le pays de toutes les réformes, de toutes les transitions. On pourra le dire comme l'on veut, mais le constat qui doit être fait, c'est que notre pays bouge ! Il s'y passe des choses ! Tous ces chantiers doivent être réussis, c'est une impérieuse nécessité, faute de quoi, nous ne nous serions pas libérés des pesanteurs et des risques d'inertie. Nous risquerions de tomber dans un scénario régressif. Or si nous ne nous mettons pas en action tous ensemble, et rapidement, si le volume des réformes n'est pas suffisant, si nous sommes atteints de découragement, si nous succombons à la surenchère et ne sommes pas volontaires, nous devrons faire face à de grands risques. Il faut savoir raison garder et tout mettre en œuvre pour libérer notre futur pour, dans l'alternative qui se présente à nous, rendre effective l'option du progrès, celle du Maroc souhaitable et possible. Pourtant, il y a une sorte de «vérité» qui est en train de s'installer et qui dit que le Maroc est un pays moyen, une puissance régionale qui n'a pas beaucoup de marge dans la mondialisation, qui n'a pas de pétrole, qui a peu de ressources et qui est à la merci des grands mouvements de libéralisation des échanges et de la fin des barrières douanières.

Comment dès lors concilier ces possibilités et ces impératifs d'action, avec toutes ces contraintes subies ?
Je crois, et c'est encore là une profonde conviction, que nous avons la possibilité de construire notre futur et que, puisque nous manquons de ressources, cela dépend essentiellement de nous-mêmes. Chaque peuple, chaque nation a la capacité de bâtir le futur qu'il souhaite. Aucun des défis que notre pays doit relever ne présente de difficulté insurmontable : ils sont tous à notre portée.

…avec de la constance, de la persévérance et de l'audace, vous l'aviez souligné face aux ingénieurs EMIstes… ?
Effectivement, ces défis sont à notre portée, mais requièrent des hommes qui les pilotent, de la constance, de la persévérance et de l'audace. Ces réformes et ces chantiers, qu'ils soient dans le domaine des infrastructures, du social, du politique, de l'économique, s'inscrivent forcément dans le long terme, voire le très long terme. C'est pourquoi leur aboutissement appelle de la constance dans l'effort et de la persévérance dans l'action. C'est une formule usuelle, mais j'aime à dire qu'il n'y a pas de grand soir, il n'y a qu'une multitude de petits matins laborieux. Nous sacrifions beaucoup de bonnes idées par manque de persévérance. Nous péchons souvent malheureusement par une vision à courte vue et manquons parfois de souffle. Or l'art des aménagements et des infrastructures n'est pas celui de l'éphémère : construire pour l'avenir est un exercice qui s'inscrit forcément dans le long terme. Les réformes ne sauraient déroger à ce principe. Il faut aussi de l'audace pour aller jusqu'au bout des projets les plus ambitieux, même ceux qui peuvent paraître à première vue irréalistes.
Si je peux prendre l'exemple du projet Tanger-Med initié par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, je dois dire qu'au début, très rares sont ceux qui y ont cru. Ce projet est le fruit d'une ambition fondée sur la foi en la vocation maritime et méditerranéenne du Maroc, une ambition traduite avec intelligence, volonté et persévérance. Le plus important de ce que le Maroc a donné à ce projet, ce ne sont certainement pas les milliards de dirhams, mais bien l'ambition et l'audace.

Et pour conclure ?
À la constance, à la persévérance et à l'audace, permettez-moi d'ajouter, loin de toute rhétorique ou précepte moral, l'humilité et, surtout, d'évoquer cette exigence, qui me tient particulièrement à cœur, que je considère comme fondamentale, qui doit diriger au premier chef nos actions individuelles au quotidien, principalement dans la gestion publique, mais aussi dans la gestion privée, cette exigence particulière, qui allie le sens de la responsabilité et une éthique à toute épreuve, c'est l'exigence de vertu.
Lisez nos e-Papers