Le patrimoine phœnicicole national connaît un regain d’intérêt certain. Et pour cause : en moins d’un siècle, le Maroc a perdu près de onze millions de palmiers dattiers. Et les raisons sont multiples: sécheresse, situation enclavée des oasis, changements des habitudes de consommation des populations oasiennes et bien évidemment la maladie du bayoud jusqu’à présent incurable. Par conséquent, le Maroc est passé de pays exportateur à importateur de dattes. Face à cette situation, et dans le cadre du Plan Maroc vert, les autorités publiques ont pris des mesures immédiatement mises à exécution.
C’est ainsi que dans le cadre du programme de plantation de 1,4 million de palmiers dattiers à l’horizon 2014, 800 000 pieds ont déjà été plantés : «Nous ne sommes donc pas loin d’atteindre le projet présenté à S.M. le Roi et nous comptons même être à l’avance sur le projet des trois millions de palmiers prévus pour 2020». Avait alors déclaré, à Erfoud lors de la tenue, du 8 au 11 novembre, de la troisième édition du Salon international des dattes du Maroc, Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture et de la pêche maritime. Les résultats ne se sont pas fait attendre: la production de dattes, toutes variétés confondues (voir encadré) a progressé de 10% par rapport aux cinq dernières campagnes agricoles pour atteindre
110 180 tonnes. Selon l’Agence nationale de développement des oasis et de l’arganier (Andzoa), la filière de la datte représente un chiffre d’affaires de 700 millions de dirhams. Actuellement, la palmeraie marocaine s’étale sur 48 000 hectares (voir encadré), avec une densité moyenne de 100 pieds à l’hectare. À en croire les statistiques de l’Andzoa présentées à l’occasion du salon d’Erfoud, ce patrimoine classe le Maroc au septième rang au niveau mondial et représente 4% de la production mondiale.
Errachidia à l’heure de la culture in vitro
La multiplication d’une variété de dattes se fait, traditionnellement, par la plantation des rejets, bourgeons qui apparaissent au pied du palmier dattier. Si cette méthode offre l’avantage de reproduire à l’identique une variété donnée, telle que Mejhoul la plus appréciée au Maroc, elle est, en revanche, très lente, car la production de rejets est faible. En plus de favoriser la propagation du bayoud, cette méthode ne permet à l’évidence pas d’atteindre l’objectif de planter trois millions de palmiers prévus pour 2020. D’où la création, en 2011, du laboratoire de production de vitro-plants à Errachidia inauguré par S.M. le Roi Mohammed VI. Dans les locaux flambants neufs de ce fleuron de la recherche scientifique nationale, Meziani Reda, chercheur au laboratoire de culture de tissu du palmier explique: «Pour le repeuplement des palmeraies, nous avons besoin de variétés qui soient à la fois de bonne qualité et résistantes au bayoud. Malheureusement, la variété Najda est résistante au bayoud, mais elle est de qualité médiocre. Il nous fallait donc multiplier (à l’échelle industrielle, ndlr) de plants résistants et de bonne qualité et surtout dans des délais raisonnables. Actuellement, nous procédons à la multiplication massive de quatre variétés, Majhoul, Boufeggous, Bousekri et Najda». En 2012, 5 000 souches sont sorties de ce laboratoire qui vient s’ajouter à celui de Marrakech, ouvert dans les années 1980, et qui a produit, cette année, 20 000 souches destinées à la plantation. Il faut savoir qu’une seule souche peut donner en moyenne jusqu’à 10 plantules de palmier dattier. Meziani Reda précise que pour planter un hectare en palmier dattier, il faut prévoir une centaine de vitro-plants.
Des technologies de pointe au service des oasis
La vallée du Ziz, où serpente, au pied de la falaise, l’oued du même nom tout au long de 280 km,
offre au regard un spectacle saisissant : le gris de la roche, le vert clair des couronnes de palmes, l’ocre de l’argile des kasbahs sont telle une palette de peintre et constituent une halte obligatoire pour les touristes. C’est au cœur de cette vallée qu’a été érigé le laboratoire de culture in vitro d’Errachidia, rattaché à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). Pour un investissement de 31 millions de DH, ce laboratoire est constitué de huit salles de culture in vitro, trois salles d’ensemencement équipées en hottes à flux liminaire (qui stérilise l’air ambiant), une salle de préparation des milieux de culture, deux salles d’autoclavage (stérilisation par de hautes températures), des salles de triage de culture, de lavage de verrerie, de préparation du matériel végétal pour l’introduction in vitro, ainsi qu’une serre vitrée et deux abris ombragés pour l’acclimatation et le durcissement des vitro-plants. L’équipe est constituée de deux ingénieurs, de onze techniciens et d’une cellule de gestion. Comme l’explique Meziani Reda, diplômé de l’École nationale agronomique de Meknès, le laboratoire a trois missions à accomplir. Hormis la production massive de vitro-plants destinés à la création de nouvelles palmeraies, cette structure se doit également d’accompagner les laboratoires privés: «Il y en a trois au Maroc auxquels nous vendons nos souches au prix moyen de 200 DH. Ces laboratoires privés multiplient massivement les plantules et les revendent aux offices régionaux de la mise en valeur agricole et aux directions provinciales de l’agriculture. Ces dernières distribuent les plantules aux agriculteurs». Pour rappel, et dans le cadre du Plan Maroc vert, l’État supporte jusqu’à 80% des frais de différents intrants. Ajouté à cela, l’annonce faite par le Crédit Agricole du Maroc de la mise en circulation de deux nouveaux modèles de financement dédiés à la seule filière de la datte (voir notre édition du lundi 12 novembre).
Enfin, la troisième mission du laboratoire d’Errachidia consiste à améliorer les techniques culturales. À ce sujet, il est à noter que les oasis traditionnelles marocaines sont caractérisées par une grande densité de plantation de palmiers ce qui favorise la propagation des pathologies, notamment le bayoud. C’est pourquoi le projet de création de nouvelles palmeraies modernes prévoit, lors de la plantation, que les palmiers soient séparés d’au moins sept mètres. Pourquoi justement cette distance: parce que la longueur maximale d’une palme est de trois mètres. Si les sept mètres de séparation sont respectés, les palmes ne peuvent pas se toucher et ne pourront, par conséquent, se contaminer les unes les autres. Une autre manière de circonscrire le bayoud, à défaut de l’éradiquer, est de procéder à l’irrigation par le système du goutte-à-goutte, comme l’a rappelé Mohamed Badraoui, directeur général de l’INRA.
Qu’est-ce que le bayoud ?
Identifié pour la première fois à la fin du 19e siècle au Maroc, le bayoud est une maladie causée par un champignon microscopique. Vivant à l’état naturel dans le sol, il contamine le palmier dattier quand celui-ci absorbe l’eau d’irrigation. Tout au long de sa progression dans le palmier, cet agent pathogène se nourrit des vaisseaux conducteurs de sève, l’arbre meurt alors asséché. D’autres moyens de contamination existent: la forte densité de plantation favorise le contact physique entre les palmes de différents pieds, les outils utilisés lors des différents travaux agricoles: faucille, houe, sécateur…
Aucun traitement chimique n’existe, seule la voie génétique donne des résultats positifs en raison de l’existence de variétés naturellement résistantes. En Algérie, le bayoud a infecté l’ensemble des oasis du Sud-Ouest et menace actuellement les oasis de l’Est où est cultivée la fameuse Deglet Nour, très appréciée des Marocains. Pour s’en prémunir, la Tunisie interdit l’introduction sur son sol de toutes parties végétales ou de tout objet artisanal fabriqué à partir de palmier et qui seraient originaires du Maroc ou de l’Algérie.
