LE MATIN : Alors que l’Organisation internationale du travail (OIT) et d’autres institutions internationales évoquent le socle de la protection sociale minimale qui garantit aux populations l’accès aux services les plus essentiels et basiques, à savoir la santé et l’éducation. On se rend compte, dites-vous, que l’on est loin du compte ?
Driss Guerraoui : L‘évaluation des politiques publiques en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale menées depuis l’indépendance révèle que, malgré les énormes efforts déployés par l’État, les déficits demeurent encore importants, qu’il s’agisse des services sociaux de base, de l’éducation, de la santé, du logement, de l’adduction d’eau potable, de l’électrification, des routes ou des activités génératrices de revenus, de l’extension du secteur informel et des activités illicites ou de l’insertion socioprofessionnelle, de la persistance du chômage et du sous-emploi ou de l’aggravation des pressions migratoires.
Les données dont nous disposons sont édifiantes dans ces domaines. Il faut alors se poser une question fondamentale : quels enseignements peut-on et doit-on tirer de l’expérience marocaine en matière d’action sociale ?
Que répondez-vous ?
Je réponds par d’autres questions en sériant les dimensions qui doivent être prises en ligne de compte et qui correspondent à quatre problématiques et défis que lancent aujourd’hui au Maroc la pauvreté et l’exclusion sociale. Il y a d’abord la dimension stratégique : pourquoi le Maroc n’a-t-il pas réussi en 50 ans à vaincre la pauvreté et l’exclusion et à endiguer la fracture sociale et spatiale ? Nous avons ensuite la dimension gestionnaire : pourquoi, tout en consacrant des ressources financières importantes aux programmes sociaux, plus de 50% du Budget général de l’État va aux secteurs sociaux, l’État n’arrive-t-il pas à accroître l’efficacité de ces programmes ? La dimension politique est également présente : pourquoi, malgré la mise en place depuis l’indépendance d’un arsenal d’institutions, d’instruments et de mécanismes de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le Maroc n’a-t-il pas réussi à enclencher, à côté de l’État et de la société civile, une dynamique qui intègre et mobilise des acteurs politiques et syndicaux ainsi que des élites économiques et administratives dans la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ? Nous avons enfin une dimension prospective : au regard de la dynamique et de la structure démographiques actuelles, quelles mesures l’État doit-il prendre pour rendre possible une gestion future maîtrisée des nouvelles formes de pauvreté et des pauvres que connaîtra le Maroc dans un proche avenir du fait de l’évolution de la population des retraités, des personnes âgées, des jeunes de 18 à 30 ans, des enfants abandonnés, des femmes chefs de ménages en situation difficile et des personnes vivant dans la précarité en milieu rural et périurbain ?
La lutte contre la pauvreté devrait être l’alpha et l’oméga de la politique de tout gouvernement, mais pas seulement dites-vous ?
Ces questions interpellent le gouvernement, certes, mais aussi tous les acteurs de la société marocaine et les invitent à agir dans le sens d’une refonte de l’approche et de la gouvernance des politiques sociales. Cette refonte s’avère nécessaire pour plusieurs raisons. D’abord parce que les déficits sociaux sont encore importants, malgré les efforts consentis par la collectivité nationale, ensuite parce que la demande sociale, déjà importante, diversifiée et exigeante, continue de croître exerçant une pression constante sur les grands équilibres économiques et financiers, tout en déstabilisant les réseaux de solidarité traditionnels et, enfin, parce que les pouvoirs publics sont devant une incapacité objective d’assurer à une échelle centralisée le financement simultané de tous les déficits sociaux accumulés.
Cette incapacité se trouve aggravée par une gouvernance publique de l’action sociale marquée jusque-là par une coordination entre les intervenants qui a été soit absente soit insuffisante, un manque manifeste de ciblage des actions et des populations, une absence réelle de toutes formes de capitalisation des expériences pilotes réussies, la non-prise en compte de la nécessaire pérennisation des projets de développement social engagés et l’absence effective de procédures d’évaluation, de contrôle et suivi.
De plus, le projet national ambitieux impose une telle refonte.
Il consiste à élargir à l’avenir le champ de la protection sociale en généralisant la couverture médicale, en offrant une allocation logement, en octroyant une indemnité de chômage ou pour perte d’emploi, en assurant une retraite décente aux citoyens et en instituant un revenu minimum aux personnes les plus démunies par le biais de la promotion des activités génératrices de revenus.
Dans votre intervention à Casablanca, vous avez rappelé les orientations inscrites dans le discours du Souverain relatif à l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH). Au-delà de l’affirmation qu’il s’agissait du chantier du siècle, qu’en avez-vous retenu ?
L’INDH s’inscrit dans le cadre d’un projet de société dont l’objectif stratégique est de répondre aux préoccupations essentielles des Marocains. Ce projet de société procède d’une volonté politique affirmée, celle de lutter efficacement et durablement contre la pauvreté et l’exclusion par le biais de quatre programmes : deux à dimensions nationales, que sont le programme transversal et le programme de lutte contre la précarité ; et deux programmes territoriaux que sont le programme de lutte contre l’exclusion sociale en milieu urbain et le programme de lutte contre la pauvreté en milieu rural.
Ces programmes concernent 403 communes rurales, dont le taux de pauvreté dépasse 22%, soit une population de 3.752.048 habitants et 264 quartiers urbains se situant dans 13 villes, identifiées sur la base de leur déficit en infrastructures sociales de base, du taux d’abandon scolaire, du taux de chômage, du volume d’habitat insalubre, de la pauvreté, de la faiblesse du revenu et de l’absence d’opportunité de formation et d’insertion.
Quelle première conclusion en tirez-vous ?
Le Maroc a connu depuis l’indépendance une panoplie impressionnante de filets de sécurité sociale comme la Promotion nationale, l’Entraide nationale, la compensation des prix des produits de base, l’assistance médicale et la prévention sanitaire, les cantines scolaires, la lutte contre l’habitat insalubre, le système du microcrédit, le programme de lutte contre les effets de la sécheresse, le programme spécial de développement décentralisé, l’action sociale de proximité, l’alphabétisation des adultes et l’éducation non formelle, etc. Avec l’INDH, le pays dispose d’une politique qui trace les contours du modèle social du Maroc de demain.
Il reste, et l’ONDH
l’a souligné dans ses rapports, que la synergie entre les institutions et les ONG n’aurait pas fonctionné ?
Cela a été souligné effectivement. Compte tenu des dimensions économiques, sociales et spatiales de la pauvreté et de l’exclusion sociale dans leurs composantes à la fois humaines et monétaires, il est important de tendre vers l’élaboration de stratégies locales de développement social intégré. Dans cette perspective, la participation effective de la population bénéficiaire et des acteurs de la société civile locale devient, sur les plans de l’approche et de la gouvernance de ces stratégies locales de développement social intégré, indispensable dans toute opération de ciblage des bénéficiaires et des programmes, d’identification des zones d’intervention et de définition des priorités.
Quels sont les autres enseignements que vous tirez de cette
expérience ?
Le premier enseignement a trait à la dimension connaissance du phénomène de pauvreté et le deuxième à la définition de son contenu. L’évaluation de la politique nationale en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion révèle un réel déficit de connaissance des mutations sociales qu’a connues le Maroc depuis l’indépendance et qu’il connaît encore aujourd’hui.
La gestion de ce déficit est seule à même de permettre aux décideurs de suivre l’évolution dans le temps des différentes manifestations de la pauvreté, et ce, en vue d’en appréhender les formes anciennes et nouvelles et, par voie de conséquence, d’identifier les nouveaux pauvres. C’est ce que tentent de faire des institutions comme l’ONDH. Le deuxième enseignement a trait au contenu même du concept de pauvreté. En effet, à partir de l’expérience de 50 années de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, quelle définition de la pauvreté, correspondant aux spécificités marocaines et aux accumulations successives qu’a connues le Maroc dans ce domaine, les décideurs doivent prendre comme base de référence pour élaborer des stratégies sociales appropriées ? Là, il y a tout un débat.
Faut-il privilégier la définition monétaire fondée sur le niveau du revenu et de la dépense ? La définition axée sur l’état de la satisfaction des besoins en services sociaux essentiels ? Ou la définition qualitative basée sur la perception qu’ont les populations de leur échelle des besoins, de leurs priorités et des modalités spécifiques de leur satisfaction ? Ces enseignements représentent des préalables incontournables dans l’élaboration des politiques futures en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
