Amina Benjelloun est actuellement chargée de mission auprès du chef du gouvernement et directrice du Pôle promotion économique au sein du ministère des Affaires générales et de la gouvernance. Ses missions portent principalement sur l’amélioration de l’environnement des affaires, le développement des PME et des TPE, l’encouragement de l’acte d’investir et d’entreprendre ainsi que la promotion des bonnes pratiques de gouvernance d’entreprise.
En matière de promotion de l’investissement, et de l’entreprise en particulier, elle est la coordinatrice nationale du Programme MENA-OCDE pour l’investissement et a conduit dans ce cadre le processus d’adhésion du Maroc à la Déclaration de l’OCDE sur l’investissement international et les entreprises multinationales. Elle a également piloté la création du Comité national de l’environnement des affaires présidé par le chef du gouvernement et poursuit actuellement l’élaboration d’une stratégie nationale en matière de développement de la très petite entreprise (TPE). Elle joue aussi le rôle d’interface de différentes institutions internationales (OCDE, Banque mondiale, Union européenne, USAID, GIZ…) dans la préparation et l’exécution de programmes de coopération économiques.
Mme Benjelloun est par ailleurs membre déléguée de plusieurs conseils d’administration d’agences et d’institutions publiques, co-présidente de la Commission nationale de gouvernance d’entreprise, présidente du Groupe de travail chargé de renforcer la représentativité des femmes dans les organes de gouvernance des entreprises et membre fondateur de l’Institut marocain des administrateurs.
Avant sa fonction actuelle, elle a été conseillère du ministre de la Privatisation et du secteur public et consultante auprès du PNUD pour la mise en œuvre du Programme d’appui au processus de privatisation au Maroc. Elle a également travaillé en tant qu’analyste financière auprès de Price Waterhouse à Washington DC au sein du Département Emerging Markets Corporate Finance. Mme Benjelloun est diplômée d’un Master en gestion d’entreprise.
Le Matin : Quel est le contexte national de la gouvernance d’entreprise au féminin ?
Amina Benjelloun : L’environnement national et international où évoluent aujourd’hui nos entreprises est caractérisé par une globalisation des marchés, des enjeux concurrentiels encore plus prononcés et une montée du risque importante. Ce contexte exerce une forte pression sur les entreprises et rend de plus en plus inévitable une accélération du changement, une évolution des règles du jeu de l’entreprise et de sa gouvernance. Je fais là spécifiquement référence à la question de la participation des femmes dans l’entreprise, notamment dans ses organes de gouvernance et de décision. Aujourd’hui et encore plus qu’hier, on ne peut plus se permettre de négliger le potentiel que représente plus de la moitié de la population.
Les pouvoirs publics ont conduit ces dernières années, en partenariat avec le secteur privé, un processus important en matière de promotion et de sensibilisation à la bonne gouvernance d’entreprise dans un objectif de création de valeur à long terme. Dans ce cadre, l’intégration de l’approche genre dans la composition des organes de gouvernance des entreprises publiques et privées a constitué une valeur forte du processus engagé.
C’est ainsi que le code marocain de bonnes pratiques de gouvernance d’entreprise, publié par la Commission nationale de gouvernance d’entreprise qui est présidée par le ministère des Affaires générales et de la gouvernance et la CGEM, prône la diversité, en particulier l’équilibre hommes/femmes, dans la composition des organes de gouvernance des entreprises.
Le code spécifique de gouvernance des entreprises publiques introduit quant à lui l’approche genre dans la nomination des représentants de l’État au sein des organes de gouvernance des entreprises publiques. Aussi, l’Institut marocain des administrateurs, créé pour accompagner l’effort de sensibilisation et de formation aux bonnes pratiques de gouvernance d’entreprise, s’est également intéressé, très tôt, dans le cadre de ses travaux, à la place des femmes dans les organes de gouvernance des entreprises publiques et privées.
Ces avancées ont été consolidées par la nouvelle Constitution du Royaume qui érige la bonne gouvernance en tant que condition essentielle à la réalisation d’un développement durable et équilibré et consacre une série de mesures pour la réalisation de la parité et la prohibition des discriminations fondées sur le sexe.
De même, le gouvernement actuel place la question de la bonne gouvernance en tête de ses préoccupations et s’engage à examiner et à encourager tout projet de nature à renforcer la pleine participation des femmes sur un pied d’égalité dans la vie politique, économique et sociale, conforté en cela par la conviction que la femme doit participer davantage à l’effort de développement de notre pays.
Quelle est la représentativité des femmes dans les conseils d’administration des entreprises et quelles sont les actions entreprises pour la renforcer ?
Bien que le contexte actuel soit favorable au renforcement de la participation de la femme dans la vie économique et dans l’entreprise au particulier, il apparaît clairement que les femmes restent aujourd’hui faiblement représentées dans les organes de gouvernance des entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, composant notre tissu économique. Si la finalité est l’intégration des femmes dans l’ensemble des instances de l’entreprise, celle-ci ne peut être atteinte que par leur participation dans les centres de décision et de gouvernance, notamment au niveau des conseils d’administration (CA). C’est dans ce sens que nous avons voulu consacrer un intérêt particulier à cette question et avons constitué à cet effet dans le cadre de l’Institut marocain des administrateurs un Groupe de travail présidé par le ministère des Affaires générales et de la gouvernance, chargé de renforcer la représentativité et la participation des femmes dans les organes de gouvernance des entreprises dans un objectif de compétitivité et de performance de l’entreprise.
Les femmes rencontrent beaucoup d’obstacles pour l’accès aux CA ? C’est le cas en Europe où, exception faite des pays du Nord, il a fallu instituer des quotas. Qu’en est-il au Maroc ?
De manière générale, les femmes sont volontiers intégrées au niveau du «middle management» des entreprises où elles sont appréciées des décideurs parce qu’elles sont très travailleuses et peu revendicatrices. Ensuite, seule une minorité de «battantes» accède au top management et, par conséquent, une proportion infime accèdera aux instances de gouvernance de l’entreprise.
Parmi les obstacles structurels liés à la présence des femmes dans ces instances, on retrouve les mentalités «patriarcales» encore bien ancrées dans certaines entreprises. La rupture de ces codes de conduite discriminants est souvent le fait de la volonté d’un décideur en particulier plutôt que le résultat d’une évolution en profondeur de la culture d’entreprise. Par ailleurs, la promotion de la participation et de la valeur ajoutée de la femme dans la vie économique reste faiblement médiatisée. Les modèles féminins de référence ne sont que très peu valorisés alors qu’ils pourraient conduire à un mouvement d’identification et à des ambitions nouvelles.
L’incapacité à mobiliser des réseaux est un autre handicap dont souffrent les femmes pour accéder aux postes de décisions et aux fonctions de gouvernance. Pourtant, la recherche en gouvernance d’entreprise a montré depuis longtemps la valeur du réseau pour les administrateurs, davantage aujourd’hui pour les femmes, où ils peuvent partager des connaissances, enrichir leurs points de vue, avoir accès à des informations et renforcer leur légitimité.Les femmes subissent également le contrecoup de leur faible appétence pour une évolution rapide en entreprise. Elles ont souvent besoin de prendre le temps de bien maîtriser chaque fonction dans tous ses aspects avant de passer à d’autres responsabilités. Dans tous les cas, il ne s’agit nullement d’un problème de formation ou de compétences dans le fait qu’elles n’arrivent pas aux mêmes niveaux de responsabilité que les hommes alors qu’elles commencent souvent leur carrière avec un niveau de diplôme équivalent.
Quels arguments peut-on avancer pour améliorer la représentativité des femmes ? Quelle est la valeur ajoutée des femmes dans les CA ?
La diversité, en particulier l’équilibre hommes-femmes, est un outil important de l’efficacité des conseils d’administration et un facteur de performance de l’entreprise. Elle permet notamment d’améliorer la prise de décision, d’explorer de nouvelles opportunités du fait de systèmes de représentation différents, de s’adapter à la diversité des clients, de favoriser la créativité et d’améliorer la dynamique de groupe. Une étude menée par le cabinet Mc Kinsey en 2007 a démontré que les entreprises où les femmes sont mieux représentées au conseil d’administration ou dans les niveaux élevés du management des entreprises sont celles qui enregistrent les meilleures performances économiques et financières. Le fait que les femmes soient présentes dans les conseils d’administration favorise une complémentarité dans les visions et des approches différentes des enjeux. Les femmes ont un style de leadership différent et jouent un rôle de plus en plus important sur le marché des affaires et des consommateurs.
Comment favoriser la mixité au sein des CA ? Comment accélérer le changement ?
L’accès des femmes aux organes de gouvernance des entreprises est souvent lié (à l’exception des entreprises familiales) à l’accès aux postes de responsabilité et au top management. Il s’agit donc avant tout de créer un vivier de potentiels féminins à même d’occuper des fonctions d’administrateurs. Les femmes doivent également être davantage associées aux sphères de réflexion et de décision politiques et économiques afin de faire valoir leur point de vue et renforcer leur légitimité. Les formations ciblées et le coaching peuvent également constituer des facteurs d’accélération du changement afin d’aider les femmes à mieux cerner leurs ambitions, renforcer leur estime de soi et plus généralement à avoir davantage confiance en elles et à se donner les moyens de leurs ambitions. Plusieurs pays (France, Espagne, Norvège, Belgique, Italie, Malaisie…) ont usé de la manière forte à travers la mise en place de mesures réglementaires et législatives pour «briser le plafond de verre», marquer des évolutions rapides et encourager la féminisation des organes de gouvernance des entreprises.
Ces pays sont convaincus que l’on n’observe pas de progrès naturel en l’absence de quotas et que seule leur instauration peut permettre le choc culturel susceptible de donner l’impulsion nécessaire. Ces dispositifs doivent cependant nécessairement se juxtaposer aux changements de mentalités et d’attitudes nécessaires à la pleine reconnaissance des femmes au sein des conseils d’administration.
Les femmes gagneraient enfin à être proactives dans leurs démarches personnelles en s’impliquant dans différents réseaux. Le développement des réseaux féminins, en particulier, permettrait notamment de partager plus ouvertement les préoccupations qui leur sont propres et de se soutenir mutuellement.
Ces réseaux facilitent également la création de répertoires ou de vitrines qui permettent plus facilement de repérer ou référer des candidates potentielles aux postes d’administrateurs, selon leur expertise. Nous nous félicitons à ce titre de la création récente au Maroc du Club des femmes administrateurs, rattaché à un réseau mondial, qui identifie notamment les femmes ayant le potentiel pour exercer la fonction d’administrateur et sensibilise les entreprises aux avantages de la mixité dans les conseils d’administration. Indépendamment des options qui seront retenues par le Maroc à ce sujet, le renforcement de la présence des femmes dans les organes de gouvernance des entreprises est un processus systémique qui doit intégrer toutes les parties prenantes concernées (pouvoirs publics, entreprises, associations, instituts de formation…) et qui en appelle d’abord et avant tout à la responsabilité individuelle et la volonté personnelle de chaque décideur qui souhaite s’inscrire dans une démarche de performance et dans un objectif de création de valeur à long terme pour son entreprise.
