C’est le constat établi par le chercheur El Aoufir Mohammed qui tire la sonnette d’alarme et appelle à un changement dans nos comportements et à un travail approfondi de sensibilisation des acteurs : élus, cadres techniques des collectivités locales... Pour préserver l’avenir et garder une marge de manœuvre pour les prochaines générations, il faut agir rapidement : «Quand une génération plante un arbre, la suivante profite de son ombre», dit le proverbe chinois...
Le Matin : On évoque souvent le stress hydrique qui est devenu structurel. Qu’entendez-vous par stress hydrique au Maroc et quelles sont les conséquences du changement climatique sur celui-ci ?
Mohammed El Aoufir : Le stress hydrique est une situation d’insuffisance d’eau de qualité satisfaisante, pour pouvoir répondre aux besoins humains et environnementaux dans le temps et l’espace. Il correspond à une dotation en eau de 1 000 m3/habitant/an. Lorsque cette dotation en eau pour un pays est supérieure à cette valeur, il se trouve dans une région de confort hydrique et dans le cas où cette dotation se réduit il tend vers la pénurie d’eau. Avec le changement climatique, le bassin méditerranéen est aujourd’hui l’une des régions les plus vulnérables du globe et notre pays est fortement menacé. Le Maroc qui avait une population en 1965 de 13 millions d’habitants avait une potentialité hydrique confortable. Avec le fort taux d’accroissement de la population et une utilisation peu rationnelle de l’eau, cette dotation n’a cessé de se dégrader. Déjà les bassins hydrauliques du Souss-Massa-Draa ; Bouregreg, Tensift et Sahara sont en situation de pénurie hydrique. Quant aux bassins de l’Oum Errabia et Moulouya, ils sont dans une situation de stress hydrique ; alors que les bassins du Loukous et du Sebou sont dans une situation relativement confortable. Le cas des bassins du Sud atlassique qui se caractérisent par une forte dépendance des eaux de surface passe d’une situation de stress hydrique à une situation de grande pénurie dans le cas de sécheresses. Les oasis de la région sont fortement menacées par cette situation.
On cite souvent le Maroc comme un exemple dans la région au niveau de la gestion de l’eau. Quels sont les programmes mis en œuvre depuis l’Indépendance ?
Grâce à une planification maîtrisée, le Maroc a pu répondre jusque-là, à une demande accrue en eau, en renforçant d’une manière soutenue la mobilisation des ressources hydriques. Cette offre est passée de 2,5 milliards de m3/an en 1965 à près de 18 milliards de m3/an en 2010. Cette réussite a été atteinte grâce au lancement de la politique de barrages en 1967 par feu S.M. Hassan II avec l’objectif d’irriguer un million d’hectares à l’horizon 2000 et d’assurer par ailleurs l’alimentation en eau potable des grandes agglomérations. Actuellement, cet objectif a été dépassé puisqu’il a atteint 1,4 million d’hectares. Ce programme a été accompagné par la création des offices régionaux de mise en valeur agricole en octobre 1966 ainsi que la création en 1972, de l’ONEP (ONEE-branche Eau) en tant que planificateur et opérateur pour répondre à la satisfaction des besoins en AEPI (approvisionnement en eau potable et industrielle) à long terme et l’adoption de la première charte communale en 1960 ainsi que la création de nouvelles régies...
Les projections d’évolution de l’offre et de la demande ont abouti à des préoccupations inquiétantes. Elles ont amené le Maroc à mettre en place le Conseil supérieur de l’eau en 1981 présidé par la plus haute autorité de l’État tout en poursuivant la politique des barrages et de l’AEPI. Ce conseil veille, aussi à la pérennisation des projets réalisés par l’introduction de la tarification par tranche pour l’eau potable, le lancement des opérations visant l’optimisation de l’utilisation en eau et la prise en compte des aspects environnementaux.
La période 1990-2013 a connu notamment la poursuite des réformes par l’extension des activités du Conseil supérieur de l’eau 1995 au climat, la mise en place de la loi sur l’eau 10-95 qui a favorisé la prise de décisions importantes pour le secteur de l’eau par la mise en place de la gestion intégrée des ressources en eau, la création des agences de bassin hydraulique et le regroupement de l’ONEP et de l’ONE dans un même office appelé ONEE. Cette période s’est distinguée par la réalisation du PAGER (Programme d’alimentation groupée en eau en milieu rural) pour la mise à niveau de l’approvisionnement en eau en milieu rural, la déclaration gouvernementale pour la mise à niveau l’assainissement : le renforcement de la décentralisation et de la délégation du service de distribution d’eau et d’assainissement liquide au secteur privé des villes de Casablanca (1997) et Rabat (1999) et Amendis (2002) et le renforcement de la sensibilisation à l’économie et la valorisation de l’eau…
Ces programmes n’ont cependant pas réglé tous les problèmes. Quelles sont aujourd’hui les contraintes auxquelles fait face le secteur de l’eau ?
Les retards dans la promulgation des décrets, de nouvelles lois complémentaires, le blocage dans l’examen des questions importantes telles que la refonte du système tarifaire de l’eau et de l’assainissement, les retards considérables dans la mise en place des programmes d’assainissement liquide pour des raisons financières ont porté un préjudice grave à la préservation des ressources en eaux et à l’environnement de manière générale. L’impact de la pollution des eaux sur l’économie du pays est estimé à plus de 4,3 milliards de dirhams par an. Les autres problèmes à surmonter restent la surexploitation des nappes souterraines, le gaspillage d’eau dans les installations de production et de distribution d’eau, l’efficience des installations d’eau et d’énergie, l’envasement des barrages et la difficulté de maîtrise des risques d’inondation.
Aujourd’hui, grâce aux actions de sensibilisation à l’utilisation rationnelle de l’eau, les usagers de l’eau commencent à prendre conscience des risques encourus si on n’adopte pas les bons comportements pour la durabilité de service des projets réalisés. La région de Souss-Massa qui est confrontée à une situation de pénurie donne l’exemple sur un bon nombre de pratiques qu’ils ont commencé à adopter, notamment l’application du contrat de nappe, et la valorisation de l’eau… De même, il y a lieu de se pencher sur les échecs qui les ont amenés à la pénurie pour les éviter. La perte de fermes agricoles à Al Gardanne dans la région de Taroudant est un cas à méditer.
Nous assistons déjà aux premiers signes avant-coureurs du changement climatique avec une avancée de la désertification. Concrètement, quel peut être l’impact de ces changements ?
La hausse de température prévisible au Maroc entrainera des perturbations climatiques exposant le pays à une baisse de la pluviométrie, à des sécheresses de plus en plus en plus sévères, à des inondations et des tempêtes de plus en plus dévastatrices... Ces aléas climatiques peuvent provoquer des désastres incommensurables dans les régions les plus vulnérables à savoir : les oasis, les montagnes, le littoral, les grandes agglomérations. Le risque encouru est d’abord l’insécurité alimentaire, car la raréfaction des ressources en eau engendrera la stagnation, voire de recul des surfaces cultivées, la baisse des rendements agricoles à cause notamment de l’augmentation de la maladie des plantes et de la dégradation des sols... Comme il entrainera la dégradation de la santé des populations avec le risque de réapparition de maladies hydriques graves comme le choléra. De même, il provoquera des dégâts dans la biodiversité des écosystèmes sensibles où les mesures d’adaptation au changement climatique ne seraient pas prises à temps.
Quels sont les modèles d’adaptation mis en place pour faire face à ces situations ?
Pour le choix du modèle d’adaptation, trois approches se dégagent. La première approche est l’inadaptation au changement climatique qui exposera à des risques pouvant générer des conséquences irréversibles : le déplacement de population, la dégradation voire la perte des écosystèmes… La seconde exigeant le maximum de sécurité entrainera de lourds investissements et des technologies coûteuses risquant de s’avérer peu efficaces si les mesures de réduction des gaz à effets de serre ne suivent pas. La troisième visera pour le cas du Maroc à poursuivre la mobilisation des ressources en eau, tout en s’engageant résolument dans l’exploitation des eaux non conventionnelles et le recours autant que possible aux sources d’énergie renouvelables ainsi qu’à l’amélioration de la valorisation et de la gestion efficiente des installations d’eau. Aussi, il faudra rester vigilant aux aspects d’atténuation des effets du changement climatique par une application rigoureuse de la GIRE (gestion intégrée des ressources en eau) qui devient l’axe central de la gouvernance locale de l’eau au Maroc.
Pourriez-vous présenter la GIRE, la gestion intégrée des ressources en eau ? Qui fait quoi et comment ?
La Conférence internationale sur l’eau et l’environnement, réunie en janvier 1992 à Dublin, a énoncé quatre principes pour la GIRE qui ont été adoptés à Rio de Janeiro en juin 1992. Ces principes sont :
1. L’eau douce est limitée, vulnérable et essentielle pour le développement et l’environnement ; sa gestion doit être effectuée dans les limites géographiques cohérentes (bassins hydrauliques ou nappe phréatique ou cours d’eau…).
2. Un développement basé sur une approche participative à tous les niveaux : usagers, planificateurs, décideurs.
3. Le rôle de la femme est primordial à tous les niveaux de la gestion des ressources en eau.
4. L’eau doit être considérée comme une valeur économique. Cependant, ce quatrième point a évolué par une résolution non contraignante de l’Assemblée générale des Nations unies qui a affirmé, le 26 juillet 2010, que le droit à l’eau potable salubre et propre est un droit humain essentiel.
Les thèmes traités dans la GIRE concernent les aspects socio-économiques et les aspects liés aux ressources en eau. Les aspects socio-économiques faisant référence à l’éducation, le genre, la pauvreté, la santé, l’agriculture…, et les aspects hydriques comprenant les différentes ressources en eaux ainsi que les eaux partagées entre les différents utilisateurs, les aspects environnementaux, dont les sécheresses et les inondations. La GIRE vise à atténuer d’une manière préventive les rivalités à tous les niveaux : planétaire, national, communal, sectoriel ou individuel qui ont besoin d’une approche participative pour trouver des compromis et des sacrifices pour l’intérêt général. La GIRE a des outils et mécanismes liés à des aspects sensibles (juridique, organisationnel et fonctionnel) dont la mise en place exige une volonté politique, un engagement de haut niveau, une participation élargie et la prise en compte des règlements et expériences internationales, nationales et locales : les aspects juridiques, organisationnels et fonctionnels.
Aucune politique de l’eau ne saurait être efficiente sans la participation et la responsabilisation de tous : particuliers, entreprises, élus locaux… Y a-t-il un programme de sensibilisation à l’économie de l’eau ?
Des actions de sensibilisation sont développées notamment par les opérateurs : ONEE-branche Eau, Agences de bassins hydrauliques, Offices régionaux de mise en valeur agricole, Direction de la recherche et de la planification stratégique du département de l’environnement… Les actions sont démultipliées par l’implication d’associations et par le soutien des bailleurs de fonds dans les régions où des projets ont été réalisés. Il reste que les élus et techniciens locaux qui sont pris par les tâches quotidiennes s’intéressent peu à la démarche actuelle. Pour les impliquer, il y a lieu d’organiser des formations actions et des ateliers locaux avec débats avec les représentants des opérateurs locaux pour une mise à niveau de leurs connaissances sur l’eau et la vigilance climatique de la région pour mieux planifier et agir d’une manière préventive et coordonnée. Actuellement, des modèles de gestion pour l’adaptation au changement climatique des régions vulnérables sont élaborés par le département de l’Eau avec le concours de partenaires étrangers alors que la démultiplication de ces modèles connait des retards importants.
Vous entamez une campagne d’explication et de sensibilisation auprès des élus de certaines régions et provinces. Un mot sur cette campagne ?
À partir du mois de septembre prochain, nous organisons une série d’ateliers sur la gouvernance de l’eau. Comme nous l’avons fait en 2011 dans le cadre du «Projet d’adaptation au changement climatique au Maroc : vers des oasis résilientes». Ce projet a été lancé par le département de l’Environnement avec la participation du PNUD à titre de modèle à suivre. Ces ateliers ont connu une forte participation des élus qui ont enrichi les débats, notamment par un certain nombre de recommandations, dont la nécessité d’élaboration d’un guide pour les élus sur la gouvernance locale de l’eau au Maroc et d’un guide sur les solutions techniques pour les techniciens et cadres techniques des collectivités locales qui abordent des solutions techniques en matière d’eau potable et d’assainissement.
