Le Matin : Vous venez de recevoir le prix euro-méditerranéen de journalisme de la Fondation Anna Lindh à Londres, un prix pour lequel vous étiez nominée face à un journaliste de la chaîne Arte et un autre de France 2. Que représente cette victoire à vos yeux ?
Leïla Ghandi : C’est une super récompense, une très belle reconnaissance, je suis très émue. C’était déjà un honneur d’être nominée face à ces deux candidats de deux grandes chaines TV que j’admire que sont France 2 et Arte et je ne m’attendais pas à gagner. Je suis également très touchée par la vague de soutien que j’ai reçu sur les réseaux sociaux à l’annonce de ma nomination et de ma victoire. Je trouve formidable que les Marocains s’approprient ce trophée. D’ailleurs, c’est à eux que je le dédie.

Vous êtes une femme, vous faites le tour du monde, vous le faites seule. Pour de nombreuses Marocaines, vous symbolisez la femme indépendante, libre et assumée. Comment êtes-vous parvenue à vous imposer en tant que telle dans une société encore très marquée par le machisme ?
Des coups, j’en ai pris. On m’a souvent dit : «reste à ta place, contente-toi de faire ton travail et ne donne pas ton avis», mais cela ne m’a pas freiné. Je pense que c’est mon devoir d’inspirer. C’est important de le faire, car notre société est en pleine mutation et les gens ont besoin d’exemples. Je ne suis pas une femme politique, mais j’ai la chance d’avoir une grande visibilité, c’est ma responsabilité d’en faire quelque chose. À mon échelle, je veux encourager les femmes marocaines et leur dire qu’il est possible de devenir qui on veut, qu’il faut avoir le courage de nos opinions et ne pas avoir peur.

Vous qui parcourez le monde seule depuis l’âge de 15 ans, quel regard portez-vous sur l'univers ? Qu’est-ce que vous voyez que nous ne voyons pas ?
Tous ces voyages m’ont forgé un certain regard et m’ont ouvert l’esprit. Ils m’ont permis d’apprendre à relativiser, à comprendre les autres cultures et les autres religions. C’est aussi ce que j’essaie de transmettre à travers mon travail, il est important de ne pas nous enfermer dans nos convictions à nous. Mais cette vision des choses, je l’ai acquise également grâce à mes études et à mon parcours. J’ai eu la chance de rencontrer de grands hommes politiques et de grands artistes lors de mon cursus académique à Science Po Paris. Je suis aussi très engagée dans la société civile marocaine, j’interviens dans les universités marocaines, je participe à des conférences, tout cela est très formateur et c’est cet ensemble qui a forgé mon regard.

J’imagine que vous en avez des milliers, mais racontez-nous votre plus beau souvenir ?
J’ai tellement de souvenirs ! Les points forts de mes voyages ce sont bien sûr les rencontres. Ce qui me fascine c’est d’aller d’un univers à l’autre. Si je devais citer deux rencontres, ce serait d'abord celle que j’ai faite avec le chef d’une tribu tanzanienne. C’était une rencontre incroyable, je portais une peau de babouin sur la tête, ensemble nous avons mangé des fourmis et chassé. J’ai vécu un moment hors du temps. Et dans un tout autre registre, il y a eu ma rencontre avec le Président palestinien Mahmoud Abbas à Ramallah. J’ai passé une heure avec lui à discuter et c’était un grand moment qui restera à jamais marqué dans ma carrière professionnelle.

Le voyage, ça fait rêver, mais ce n’est pas toujours facile. On ne voit pas que de belles choses. Vous est-il arrivé de vous sentir mal à l’aise face à une situation et d’avoir envie de tout arrêter ?
Il ne faut pas croire que mes voyages sont des vacances, je n’emprunte pas les chemins touristiques et je suis loin de me reposer. J’ai vécu des moments de galère et j’ai surpassé mes limites plus d’une fois.
Une fois, j’étais en Éthiopie, dans un village au milieu de nulle part avec aucun transport à l’horizon, dans ce genre de situation on se sent vraiment seule au monde. J’ai vécu une expérience délicate aussi en Irak. Je m’y suis rendue en 2010, juste avant les élections, je me baladais en voiture blindée, avec un gilet pare-balle sur le dos.
À ce moment-là, je me suis vraiment posé la question «mais qu’est-ce que je fais là ?» Lors de mon ascension du Kilimandjaro, arrivée à une certaine altitude, je me sentais très mal et j’aurais dû redescendre. Mais j’avais le drapeau du Maroc avec moi et c’était important pour moi de le monter jusqu'en haut.