Politique industrielle : Ré-industrialisation «expresse» du pays
Si dans le langage scientifique, les termes ont leur importance, celui d’industrialisation a une connotation particulière, à l’heure du Plan Émergence. Au moment où certains parlent de la désindustrialisation du Maroc et de la nécessité de le réindustrialiser, l’observateur reste coi, car le Royaume n’a jamais été un pays industriel pour perdre cette qualité. Si nous avons accumulé tant de retards en la matière, c’est que des réformes structurelles n’ont pas été menées quand elles devaient l’être (éducation, financement, fiscalité, marché du travail et environnement des affaires), que le Maroc a utilisé la manne de surliquidité dont il a joui pendant les années 2000 pour financer la spéculation immobilière et la bulle boursière au lieu de l’orienter vers l’industrie et l’agriculture, que les politiques économiques de rigueur monétaire et budgétaire que nous menons favorisent davantage les vieux rentiers que les jeunes entrepreneurs et que notre conception du rôle de l’État, garant des grands équilibres pour ses créanciers, phagocyte toute opportunité sérieuse de croissance.
Depuis le PAS, le Maroc, sous l’œil des institutions monétaires internationales, a axé sa pensée économique et son action publique sur la préservation des équilibres macroéconomiques (déficit budgétaire, endettement public et inflation), aux dépens de la croissance qui est restée aléatoire (au gré des variations climatiques) et insuffisamment forte pour assurer la rupture et le décollage.
Politique monétaire accommodante : Cauchemar de la trappe à la liquidité
La Banque centrale s’est montrée particulièrement souple ces dernières années, en adoptant une politique monétaire marquée par le maintien du taux directeur à 3% et la réduction du taux de la réserve monétaire à 2%. Cette injection de liquidités est censée apporter un bol d’air à l’économie et relancer les affaires. Pourquoi n’est-ce donc pas le cas ? Pourquoi, en dépit de ces mesures, le taux d’inflation reste historiquement bas (sérieux spectre déflationniste) et la croissance économique autour de 2,7% en 2014, soit le taux de croissance d’un pays comme le Brésil, sauf que son PIB est 20 fois supérieur au nôtre, mais avec un taux d’inflation de 8,5%. Cette situation d’inefficacité des instruments de la politique monétaire à stimuler l’économie est appelée, en macroéconomie, la trappe à la liquidité.
Pour comprendre ce phénomène, il faut savoir qu’en situation normale, la baisse de la réserve obligatoire augmente la capacité des banques à distribuer des crédits, tandis que la diminution des taux d’intérêt rend leur coût faible. Ceci est de nature à financer l’investissement et donc à stimuler la croissance. La trappe à la liquidité se produit lorsque les taux d’intérêt réels (taux nominal – taux d’inflation) deviennent tellement faibles que les agents économiques préfèrent détenir des liquidités qui deviennent des actifs refuges (cas du Maroc) plutôt que de placer leur épargne dans des obligations au rendement réel proche de zéro (nos taux intérêts réels sont voisins de 1%). Dans ce cas, la Banque centrale a beau augmenter l’offre de monnaie, le taux d’intérêt ne diminue pas, ce qui rend impossible la relance de l’investissement, et donc de l’économie, par l’augmentation de la masse monétaire. La Banque centrale devient, par conséquent, incapable de stimuler l’économie par voie monétaire. Le Japon a pendant plus de 15 ans souffert de ce piège. Que faire dans ce cas ? Selon le modèle keynésien, le gouvernement doit alors directement intervenir sur la demande agrégée, en augmentant les dépenses publiques pour stimuler les affaires, non pas par la monnaie, mais à travers les carnets de commandes des entreprises, quitte à laisser filer momentanément le déficit public. Autrement dit, tout le contraire de ce que nous faisons.
Politique de changes flexibles : étape additionnelle dans la financiarisation de l’économie
Dans une allocution prononcée à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’Association professionnelle des sociétés de financement, le gouverneur de Bank Al-Maghrib M. Jouahri a présenté les grands contours de la loi bancaire, récemment approuvée à la Chambre des représentants. Ce qui attire l’attention dans son exposé, c’est l’annonce que cette loi anticipe les évolutions prévisibles de notre régime de changes qui devrait au système dit flottant avec toutes les conséquences qui en découlent, en vue de gagner la bataille de la compétitivité et accéder au rang de pays émergent.
Nous avons déjà, dans un précédent article (voir «Convertibilité du dirham : l’impossible trinité») écrit, que pour évoluer vers une convertibilité totale du dirham (mouvements libres des capitaux), la banque centrale devra préalablement renoncer à la liberté de fixer les taux directeurs ou abandonner le régime de changes fixes. C’est donc la deuxième option qui a été arrêtée. Dont acte. Le passage à un régime de changes flexibles est, selon M. Jouahri, nécessaire à l’amélioration de la compétitivité de notre économie. Serait-ce le cas ?
Précisons d’emblée que la parité (rapport de changes entre deux devises) est fixée soit par une banque centrale par rapport à une ou plusieurs devises (changes fixes) soit directement par la loi du marché (changes flottants). Dans ce dernier cas, la banque centrale «perd la main» sur sa monnaie qui fait l’objet de transactions comme n’importe quel actif financier. Depuis les années 70, c’est le système majoritairement en vigueur dans le monde.
Pour avoir un effet positif sur la compétitivité, il faut que le dirham, dans un régime de changes flottants, ne s’apprécie pas fortement par rapport aux devises des pays vers lesquels nous exportons (essentiellement en Europe pour l’instant). Or dans un système de changes flexibles, la valeur d’une devise est fixée par les investisseurs en fonction de la loi de l’offre et de la demande. Plusieurs raisons peuvent donc motiver les investisseurs dans leur décision d’acheter une devise plutôt qu’une autre. La première tient au niveau des taux d’intérêt. Plus les taux d’intérêt d’un pays sont élevés, plus sa monnaie est attractive pour les investisseurs et plus elle s’apprécie. Ainsi, toute augmentation des taux d’intérêt par BAM se traduira mécaniquement par une appréciation du dirham et donc une perte de compétitivité du pays. La fixation des taux devra, à l’avenir, prendre en considération leur niveau chez nos partenaires commerciaux, ce qui réduit de facto l’indépendance, ou du moins les marges de manœuvre, de notre Banque centrale.
La seconde raison est le dynamisme économique d’un pays qui, enregistrant des taux de croissance élevés, attire les investisseurs qui misent sur sa monnaie, l’apprécient, et donc annulent sa compétitivité (cas de l’euro). Paradoxalement, la compétitivité peut conduire, par un mécanisme de changes, à un affaiblissement de celle-ci.
Toutefois, le plus dangereux dans un tel système, c’est qu’il favorise la menace spéculative qui peut déstabiliser un pays et amenuiser ses réserves en devises. En 1992, la Banque d’Angleterre dépense 50 milliards de livres pour soutenir la livre, contre l’attaque de Soros, en vain, et se résout finalement à la dévaluer de 15%. En 1997, les attaques contre la Thaïlande avaient déclenché la «crise asiatique». D’autres crises ont eu lieu depuis (crise du rouble, crise du peso mexicain, crise de l’euro en 2010). Seules des économies fortes, aux bases industrielles solides, peuvent se permettre pareil saut. C’est loin d’être notre cas.
À bon entendeur !
Par Nabil Adel
M. Adel est cadre dirigeant d’assurances, consultant
et professeur d’économie,
de stratégie et de finance.
[email protected]
www.nabiladel74.wordpress.com
