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Inflation ou chômage, le gouvernement peut-il encore choisir ?

Rares sont les électeurs qui jugeront le gouvernement de Monsieur Benkirane sur la réduction du déficit budgétaire, l’augmentation des flux de capitaux étrangers ou encore la maîtrise du déficit commercial, tant ces notions sont loin de leurs soucis quotidiens et ne concernent qu’une minorité d’initiés qui arrive à faire le lien entre ces indicateurs et le bien-être général.
Ce qui intéresse le citoyen, ce ne sont pas les actions de réformes entreprises avec courage, il faut le reconnaître, par ce gouvernement, mais leurs manifestations. Et celles-ci se résument le plus souvent, économiquement parlant du moins, à assurer du travail pour les uns et à augmenter le pouvoir d’achat pour les autres. La mauvaise nouvelle est qu’on peut rarement avoir les deux.

Inflation ou chômage, le gouvernement peut-il encore choisir ?
Par Nabil Adel M. Adel est cadre dirigeant d’assurances, consultant et professeur d’économie, de stratégie et de finance. [email protected] www.nabiladel74.wordpress.com

Un échange très vif a eu lieu au Parlement la semaine dernière, au sujet des conséquences que peut avoir une baisse des prix sur le niveau général de l’activité économique. On y a défendu, sans l’exprimer explicitement, un principe économique connu, que les mouvements de prix ont un impact inversé sur l’activité et donc l’emploi. En d’autres termes, plus les prix augmentent (inflation) plus le chômage régresse ; et plus les prix baissent (déflation, qui n’est pas à confondre avec la désinflation qui correspond à un ralentissement de la hausse des prix et non pas à leur diminution), plus le chômage augmente. C’est ce que l’économiste néo-zélandais Alban William Phillips a mis en évidence, en 1958, dans une courbe à laquelle on a donné à tort son nom. Dans ce graphique, il a observé une relation empirique négative (relation décroissante) entre le taux de chômage et l’inflation.

Ainsi, Philips observa une relation négative entre la hausse des salaires et le chômage dans l’économie britannique sur la période 1861-1957. Des situations similaires ont été par la suite observées dans plusieurs pays. Si bien qu’en 1960, les économistes Paul Samuelson et Robert Solow reprennent les travaux de Phillips et trouvent une relation comparable. Une relation qui décrit un arbitrage du chômage non plus avec la variation des salaires, mais avec la variation des prix (inflation ou déflation).
La courbe de Phillips joue un rôle important en macroéconomie. Il s’agit en effet d’une relation empirique observée indépendamment d’un cadre théorique précis.

Chaque école de pensée l’expliquant en utilisant son propre cadre de référence. Les économistes keynésiens y voient la relation manquante de leurs modèles macroéconomiques, illustrant la possibilité d’un arbitrage entre inflation et chômage. Pour les monétaristes, ils admettent que la courbe de Phillips est valide sur le court terme, car les anticipations des agents sont fausses, ils sont victimes d’illusion (l’augmentation des salaires ne se traduit pas une augmentation du pouvoir d’achat, car les entreprises augmentent les prix pour protéger leurs marges). Sur le long terme, cette relation ne se vérifie, par conséquent, plus et une intervention monétaire ou bien conjoncturelle ne modifie plus, selon cette école, le niveau de chômage.

Généralement observée dans les faits, l’histoire a montré quelques exceptions à cette règle : forte inflation et fort chômage dans les années 1970 et faible inflation et faible chômage aux États-Unis dans les années 1990.
Quelles leçons tirer pour notre politique économique ?

À cette question, la réponse est tout le contraire de ce que nous suggèrent les «experts» des institutions internationales qui n’ont qu’une seule et même recette, quel que soit le mal, à savoir plus d’austérité. À coups de réduction des déficits publics, de désengagement de l’État et de maîtrise de l’inflation, le médicament est le même. Autrement dit, le contraire de ce que professe l’observation factuelle de l’histoire économique (courbe de Philips). Cette prise de position n’est pas étonnante et s’inscrit dans la parfaite logique de banquiers de ces institutions et de la «bande» de néolibéraux installés à leur tête et qui s’occupent davantage de la solvabilité de leurs débiteurs que du bien-être de leurs populations. Le cas de la Grèce qui a été dépecée vive et ramenée à la haute Antiquité se passe de tout commentaire.

Ces cafards de l’austérité viennent de se rendre compte de l’énormité des coûts qu’ils font supporter à tous les pays où ils administrent le même «venin» (appelé rigueur économique pour le faire mieux passer). Cette prise de conscience n’a pas été déclenchée par les souffrances des peuples, mais comble du cynisme, par l’incapacité des pays à honorer leurs dettes, en dépit de la dureté des remèdes.

Toujours dans le même ordre d’idées, le catéchisme de ces «experts» en faveur du retrait de l’État au nom de l’efficacité économique, n’est pas si désintéressé qu’ils veuillent le présenter. Il est bien souvent l’expression d’un lobbying affairiste qui doit cacher, derrière une théorie économique, idéalement fort mathématisée, des intérêts purement mercantiles. Et pour cause, le retrait de l’État, théoriquement l’émanation d’une volonté populaire, des fleurons d’une économie, se fait le plus souvent au profit de capitaux privés, représentant une poignée de familles, qui n’ont qu’à cueillir, à moindre prix, le fruit mûr de l’arbre qu’ils ont planté. Ce sont ces mêmes capitaux qui financent des think tanks et des centres de recherche qui «concoctent» à leur demande des théories démontrant ce qui ne sert in fine que leurs intérêts, et placent à la tête d’organisations internationales des suppôts qui imposeront de telles doctrines. De cette manière, tout le monde y trouve son compte (au sens premier du terme).

Les déclarations de la directrice générale du FMI lors de sa dernière visite au Maroc laissent perplexes. Elle nous félicite pour les résultats de la politique d’austérité qu’elle prône, tout en nous mettant en garde contre ses conséquences sur la population (augmentation du chômage des jeunes, creusement des inégalités, disparition des classes moyennes…). Sans commentaire !

Clarifions notre propos. Nous ne sommes pas opposé à l’assainissement des comptes publics, ni favorable à une explosion de l’inflation (qui est surtout un impôt sur les plus pauvres). Nous ne disons pas non plus que toutes les recommandations de ces institutions sont mauvaises. Nous défendons, tout simplement, une certaine autonomie de pensée et arguons que les décisions qui nous concernent doivent découler d’un débat national ayant à cœur l’intérêt des Marocains et pas uniquement de leurs débiteurs.

S’agissant des leçons à tirer pour notre politique économique, nous sommes à des niveaux d’inflation historiquement très bas et à un taux de chômage qui dépasse les 10%, alors que le déficit budgétaire reste dans des limites acceptables (en dessous de 5% en 2014). Profitant de cette conjoncture, le gouvernement doit s’attaquer davantage aux problèmes de l’emploi des jeunes, de la réduction de la précarité et de la lutte contre les inégalités, plutôt que de continuer à vouloir jouer, vaille que vaille, le rôle du bon élève de la classe de l’austérité. Nous ne le dirons jamais assez, les coûts sociaux d’une telle politique peuvent être lourds de conséquences, alors que ses effets économiques sont quasi marginaux, voire négatifs.

Comme nous l’avons toujours soutenu, l’État doit investir directement dans les programmes sectoriels qu’il initie. Il doit, en outre, mobiliser l’épargne nationale (dont l’essentiel finance aujourd’hui l’achat de voitures, les vacances, les fêtes et la spéculation immobilière) et l’orienter vers les secteurs productifs. N’oublions pas que des fleurons de notre économie ont été créés par l’État (CDG, BMCE, SNI, SAMIR, BCP, CNIA, Maroc Telecom, Régie des Tabacs…) et ont soit généré des recettes importantes dans le cadre des privatisations, soit continuent d’alimenter aujourd’hui notre budget. Contrairement à la théorie «pop» ambiante, l’État n’est pas foncièrement mauvais gestionnaire, tout comme le privé n’est pas intrinsèquement bon manager. L’objectif de toute politique économique, au risque de nous répéter, n’est pas la production d’indicateurs flatteurs pour les créanciers et douloureux pour les citoyens. En 2016, ce sont les Marocains qui iront aux urnes. 

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