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Mercredi 20 Mai 2026
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Abdeljalil Lahjomri : Mes autres chroniques inutiles, «très utiles dans leur inutilité»

Étant un amateur inconditionnel des arts plastiques, dont il sera question dans la dernière partie de l’ouvrage de Abdeljalil Lahjomri, je me suis risqué d’abord à faire une lecture du tableau, dont l’auteur a judicieusement orné la première de couverture. Ce tableau représente un homme, planté entre deux socles, l’un sombre et l’autre lumineux. En tenue d’Adam, l’attitude de cet homme nous fait peut-être penser à l’écrivain marocain, subissant le poids de deux langues et deux cultures (l’une dominante, l’autre dominée), ou bien à l’écrivain orientaliste dont les écrits sur le Maroc et l’Islam ballottent entre le mépris et la sympathie, selon qu’il s’inspire des voyages narrés ou des voyages réellement effectués au Maroc. La nudité de l’homme peut aussi renvoyer à l’attitude éhontée de l’écrivain marocain, qui n’arrive pas à se défaire de l’autobiographie thérapeutique, mettant ainsi des lecteurs étrangers dans son étrange intimité.

Abdeljalil Lahjomri : Mes autres chroniques inutiles,  «très utiles dans leur inutilité»

Ayant déjà lu le premier ouvrage de Lahjomri «Mes chroniques inutiles» au titre aguicheur et le livre écrit en hommage à feue Aicha Elmaki : «Pleure Aicha tes chroniques égarées», je n’ai pas hésité un seul instant à lire «Mes autres chroniques inutiles» (décidément l’emploi de l’antiphrase a la peau dure,), sachant pertinemment qu’il sera aussi intéressant que le premier, tant il est vrai, comme l’a affirmé Victor Hugo «qu’il faut de l’inutile dans le bonheur». Effectivement, la lecture m’a donné raison, ces chroniques inutiles s’avèrent on ne peut mieux très utiles dans leur inutilité ; répondant ainsi à l’antiphrase de l’auteur par un oxymoron.

Contre toutes attentes, les thèmes abordés dans ces chroniques, ne se limitent pas uniquement à la littérature, comme la spécialité de l’auteur le laisse supposer ; ils sont plutôt très éclectiques. Ainsi, l’auteur tâte avec brio de divers domaines : l’orientalisme ou la représentation de l’Islam chez Gabriel Charme, Pierre Loti et André Chevrillon, à partir de l’hypothèse du grand militant et critique littéraire palestinien Edward Saïd, qui dénonça les déformations médiatiques et littéraires dans la perception du monde arabo-musulman. «L’hypothèse est que dans les ouvrages qui nous intéressent, les récits de voyage de Gabriel Charme (1887), de Pierre Loti (1890) et d'André Chevrillon (1906), la représentation qu’ils développent de l’Islam n’est ni le résultat ni le produit des séjours effectués effectivement au Maroc, mais la fabrique d’un imaginaire permanent…» C’est aussi le cas de l’ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre, «Empsael et Zoraîd ou les blancs esclaves des noirs au Maroc» qui décrit le Maroc sans qu’il ne l’ait jamais visité, ou bien Victor Hugo qui a écrit un recueil de poésie «Les orientales» sans qu’il ait effectué un voyage en Orient.

L’auteur cite plusieurs autres exemples tout aussi édifiants dans cette chronique où il se livre à une belle analyse intertextuelle. Il nous incite aussi à partager des interrogations lancinantes et d’une grande actualité : qu’en est-il aujourd’hui de cette représentation du monde musulman en Europe, qui devient de plus en plus xénophobe et islamophobe ? «Quel sortilège l’imaginaire occidental utilise-t-il pour faire que la représentation du monde musulman, du Maroc à l’Afghanistan, perdure comme la masse inquiétante, hostile et agressive qu’elle semble avoir toujours été ?» Des réponses éloquentes sont fournies par l’auteur qui n’hésite pas à citer deux grands penseurs comme Edward Saïd et Jean-Paul Willaime, auteur du percutant article publié dans «Le Monde» du 5 décembre 2009 «L’Islam, le sismographe de nos interrogations identitaires».

Une autre thématique découle de la précédente, celle des écrivains ayant vécu au Maroc, pour qui notre pays n’était pas une destination touristique, folklorique ou exotique, mais une opportunité pour répondre à l’appel de l’oubli : Ernest Jûnger voulait fuir la platitude de la vie quotidienne, Jean Genet ses tourments carcéraux, Samuel Beckett le maelström de Paris, Roland Barthes le microcosme intellectuel parisien. Mais, les motivations de ses quatre écrivains et bien d’autres sont indiquées avec force détails dans l’article de Lahjomri qui aborde par la suite la question scabreuse de l’emploi du «je» chez les auteurs marocains : Qu’est-ce qui justifie la permanence du genre autobiographique et la persistance de ce bicéphalisme chez ces auteurs depuis leurs ancêtres jusqu’aux plus jeunes ? Là aussi nous aurons des réponses éloquentes et nous apprendrons des notions nouvelles : l’autre je, l’arabité, arabiser ou malinkiser la langue française, l’identité en suspens, le «je» des origines et l’Autre «je», le «Je» en exil, la bilangue, l’étranger professionnel, l’identité provisoire, la diglossie, la langue mêlée…

Toujours dans la même optique, l’auteur fait l’analyse du roman atypique de Abdellah Bensmain «Le retour du muezzin» qui emploie le «je» et le «nous» sans que le lecteur sache à qui ces instances narratives renvoient. Le récit lui-même est inclassable si bien qu’on ne sait pas s’il s’agit d’une autobiographie, d'un roman historique… Lahjomri parle aussi de Aissa Iken, peintre, poète et romancier, qui à ce titre est auteur des romans «Je n’aurai plus rien pour me souvenir» et «Amour d’outre-tombe» où Lahjomri nous incite à nous interroger sur l’identité ou l’absence d’identité du «Je», à nous interroger sur le rapport entre Iken le peintre et Iken l'écrivain. Un autre écrivain Ahmed Hijaoui emploie bien le «je» caractéristique de la plupart des auteurs marocains, mais, nous prévient Lahjomri, il s’en distingue par plusieurs traits, notamment dans son roman au titre banal «Mariage mixte».
L’auteur passe à un autre registre quand il parle du dialogue des cultures au sein des pays méditerranéens, en citant son éminent ami feu Mohamed Arkoun et d’autres penseurs qui soulèvent la question houleuse de la possibilité de réconciliation et d’unité dans un espace caractérisé par la montée de l’intégrisme, les belligérances, les antagonismes, et les «identités meurtrières» (expression empruntée sans aucun doute à Amine Maalouf). L’auteur finit par citer encore une fois des propositions fort intéressantes de Mohamed Arkoun qui vise à sortir la Méditerranée de cette impasse qui a trop duré.

Après avoir abordé un sujet politique relatif aux conflits entre les pays méditerranéens, Lahjomri s’impose cette fois la gageure de traiter du domaine économique et plus particulièrement du monde de l’entreprise en posant des questions lancinantes : peut-on entreprendre humainement ? Le monde des affaires est-il un monde humaniste ? Le libéralisme économique est-il un humanisme ? Le lecteur y trouvera des opinions pertinentes d’économistes de grande renommée tels que Jean-Claude Guillebaud, René Basset, Alain Boyer…
L’auteur évoque aussi le sujet épineux de notre enseignement et dans la foulée la profession ardue d’enseignant, censé soutenir les plus faibles, tout en encourageant les meilleurs à se dépasser. Comment donc celui-ci doit-il agir pour que le système scolaire ne soit pas un système de reproduction sociale des élites et offre plus d’ascension que d’exclusion ? D’autres questions tout aussi interpellantes sont posées par l’auteur qui s’évertue à y répondre éloquemment : Quelle langue d’enseignement ? Quel enseignement de langue ? Ces questions sont davantage développées dans un très bel article de Lahjomri, publié dans les journaux marocains, «Quid.ma» et «L’Observateur» du 21 octobre 2013, sous le titre «Pourquoi j’ai mal à notre école ?» dont on ne saurait trop recommander la lecture, parce qu'il résume les avatars des réformes de notre enseignement depuis le congrès de Maamora en 1964 jusqu’à aujourd’hui.

Toujours aussi fidèle à sa marotte, Lahjomri revient encore une fois à la littérature marocaine, mais dans l’intention de réhabiliter certains auteurs talentueux victimes, hélas, de l’oubli du temps, de l’ostracisme tels Mohamed Laftah «Le scribe soufi», «Le mystique sans livre sacré» dont les personnages évoluent dans un univers glauque, chaotique, qui n’est pas sans nous rappeler le monde baudelairien, Zaghloul Morsy, un autre orfèvre oublié de la langue française, auteur du brillantissime roman «Ismaêl ou l’exil» qui dit les utopies et les désillusions du Maroc des années 60 à travers l’amour impossible d’une juive et d’un arabe.
Lahjomri nous montre toutes les astuces de la notoriété dans sa chronique «L’impératif parisien» ; «cet impératif qui fait que des œuvres deviennent des chefs-d’œuvre avant la lettre et fait que des chefs-d’œuvre avant la lettre deviennent des récits que la postérité oubliera»
En véritable esthète, l’auteur termine son ouvrage par une dernière partie consacrée à la peinture qu’il intitule «Toiles entr’aperçues», titre très éloquent, en ce qu’il indique le caractère polysémique du tableau, dont la lecture est fonction de la sensibilité et la culture du spectateur. Ainsi, pourrait-on dire qu’il y a autant de lectures que de lecteurs. Lahjomri jette son dévolu sur six peintres :
• Amine Demnati qui disparaît tragiquement en martyr suite aux événements de Skhirate le 11 juillet 1971. Il était l’un des jeunes maîtres et pionniers de la peinture au Maroc avec Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui. Il a tâté de tous les genres, le figuratif où il s’est distingué par ses portraits audacieux de femmes nues, le surréalisme, le cubisme…
• Mohamed Bennani, dit Moha, se définit comme «matiériste» jouant le rôle du compositeur musical qui entendait des sons, des voix résonner sur sa toile, tout comme Rimbaud contemplait les couleurs des voyelles.
• Kim, fils de Moha Bennani, veut absolument accompagner son père dans une exposition qui devient un acte de réconciliation, tant il est vrai que le père et le fils représentent l’un pour l’autre une source d’inspiration et de dépassement.
• Serge Mendjisky répugne à tous les «ismes» réducteurs qui empêchent de répondre à l’invitation de Baudelaire de «plonger dans l’inconnu pour trouver du nouveau».
• Abdellah Dibaji, un peintre jdidi dont Abdelkbir Khatibi admire la tonalité des couleurs qui ne sont ni froides ni chaudes, mais mesurées et rythmées ; et ce n’est pas un hasard si le peintre a intitulé une de ses expositions : «La musique de la cité».
• Bouchta Lhayani, peintre mystique, dont l’œuvre échappe à tout système de classification de l’art pictural, nous enseigne que la transcendance esthétique est la seule réponse que l’homme ait pu inventer pour affronter la solitude du non-savoir, de l’ignorance de soi sur soi, du mystère de l’inconnu, de l’étranger qui est en lui, de cet autre «je» qui est lui sans être lui.

Ainsi Abdeljalil Lahjomri nous embarque dans son nouveau «Bateau l’ivre» bleu pour un périple bleu, à travers 225 pages bleues (le bleu de la Méditerranée, le bleu des toiles de Demnati, le bleu têtu des textes de Bouchra Boulouiz et Anissa Belafquih) où les membres d’équipage tout de bleu vêtus, seront aussi attachants que Mohamed Leftah, Zaghloul Morsy, Jilali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui, condamnés à l’oubli, au silence et à l’ostracisme.

Aussi faut-il rappeler le rôle prépondérant de Lahjomri (dans notre paysage littéraire, caractérisé par l’absence des critiques littéraires) non seulement de réhabilitation des artistes et écrivains marocains, mais aussi de révélation de talents méconnus comme Nourredine Sayel à qui Lahjomri a consacré une chronique percutante dans le journal numérique «Quid.ma», édition du 6 juin 2015 pour parler de son roman original, «L'ombre du chroniqueur», un bel exercice de style, consistant à ne pas employer la voyelle «A», tout comme le grand écrivain français Georges Peyrec dans son roman lipogrammatique «La disparition». Peut-être que l’auteur de «L’ombre du chroniqueur» cherchait-il délibérément à rester dans l’ombre, quand il écrit dans la quatrième de couverture, en guise de biographie du romancier :
«longtemps, il lut Witgenstein. Puis il découvrit cinq continents : Ford, Renoir, Einstein, Bunuel et Rossellini. De temps en temps, il écrit».

En évoquant ces romanciers talentueux qui vivent dans l’anonymat, loin des feux de la rampe, Lahjomri me fait penser à d’autres écrivains qu’il doit certainement connaître pour les avoir côtoyés de très près ; je pourrais citer à titre indicatif feu Kamal Zabdi et son éminent ami Kamal Lakhdar auteur du roman «Dirimance» où le personnage principal est la langue française que le romancier s’amuse à ciseler, triturer au gré des pérégrinations houleuses de ces personnages truculents Ka et Lam. «Dirimance» mériterait lui aussi de faire l’objet d’une chronique percutante comme seul Lahjomri en sait faire. Oui «Dirimance» vaut bien un «dire immense». 

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