Menu
Search
Samedi 13 Juin 2026
S'abonner
close

Entrepreneuriat et gouvernance d’entreprise en Afrique

Echkoundi Mhammed,
Professeur d’économie à l’Université Mohammed V Institut des études africaines.
Hicham Hafid,
Professeur d’économie ˆ l’Université Mohammed V Institut des études africaines.

Entrepreneuriat et gouvernance d’entreprise en Afrique
l’entrepreneur africain se voit contraint de composer avec une réalité où les banques représentent l’unique source de financement.

La dernière décennie a été marquée par l’émergence d’une nouvelle dynamique économique en Afrique. Certes, ce dynamisme est lié essentiellement au renchérissement des matières premières et aux réformes institutionnelles mises en place ayant trait à la «bonne gouvernance». Toutefois, la résilience des économies africaines face à la crise économique du siècle, qui est loin d’être derrière nous, nous pousse à trouver d’autres éléments plus à même d’expliquer ce phénomène.

Dans cette perspective, cet article explore l’hypothèse de l’éclosion d’une nouvelle classe d’entrepreneurs en Afrique qui affectent positivement la dynamique économique des pays du continent. Force est de constater que le concept d’entrepreneur est ambigu dans le continent. En effet, ici, l’entrepreneur au sens schumpétérien du terme a toujours fait défaut.
Il s’est agi plus de rentiers que de créateurs de nouvelles richesses. De l’autre côté, la pauvreté extrême qui sévit dans certains pays d’Afrique et la stérilité du secteur formel ont laissé place à l’émergence de petits entrepreneurs opérant dans l’informel en vue d’assurer leur subsistance. On est loin de la figure proue de l’entrepreneur innovateur qui fut à la base du développement du capitalisme. Toutefois, ces dernières années, nous remarquons de part et d’autre en Afrique la montée en puissance d’une nouvelle classe d’entrepreneurs qui, de par son expérience et son savoir-faire, commence à doper les dynamiques de croissance des pays. Cette évolution est largement perceptible dans la tendance à la multinationalisation des entreprises africaines. Cela dit, va-t-on assister à l’émergence de nouvelles dynamiques économiques en Afrique, suite à cette montée en puissance de nouveaux entrepreneurs ?

Les conditions de l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs en Afrique

L’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs en Afrique passe nécessairement par la réduction de la pauvreté (réparation des dégâts du passé), le développement des institutions financières, le renforcement des capacités entrepreneuriales, l’investissement massif dans le capital humain ainsi que l’adoption d’un regard imaginatif, plutôt que réprobateur, vis-à-vis du secteur informel et des petites entreprises. En effet, nombre d’études portant sur l’entrepreneuriat en Afrique expliquent la faiblesse de celui-ci par les difficultés d’accès au financement, l’inefficacité des programmes d’aide à la création d’entreprises ainsi que par l’absence de ce que l’on peut appeler l’ambiance entrepreneuriale (circulation d’information, esprit d’émulation, phénomène d’agglomération, etc.) et les dysfonctionnements caractérisant le système éducatif. Aux fins de cet article, nous mobilisons la définition classique de l’entrepreneuriat comme étant : «Le processus de réalisation de projets, de perception d’opportunités et d’imagination de façon de répondre à un besoin avant que d’autres ne le fassent». Une précision sémantique du concept d’entrepreneur s’impose d’elle-même. À ce titre, il convient de mettre en évidence les traits saillants de l’entrepreneur. Selon la littérature standard, l’entrepreneur est celui qui se sert des inputs en vue de produire des outputs. Et donc, c’est celui qui combine les moyens de production en vue d’obtenir un produit final. Plus loin encore, Schumpeter nous apprend que l’entrepreneur est l’agent fondamental du circuit économique. Il est connu par sa prise de risque et son goût de l'aventure. Keynes associe les entrepreneurs aux esprits forts. Force est de reconnaître que ces traits saillants de l’entrepreneur furent à la base du développement des pays occidentaux. Effectivement, sans l’action des entrepreneurs occidentaux, il n’y aurait pas eu de lutte des classes (concept cher à Marx). D’ailleurs, Marx explique le changement par l’accumulation des moyens de production et les contradictions qu’elle génère au sein de la société. C’est à ce titre que le parallèle avec le contexte africain est bienvenu. En effet, le développement lent qu’a connu l’Afrique après l’indépendance peut s’expliquer, en partie, par l’absence de ces esprits forts que sont les entrepreneurs. Non que les Africains soient moins enclins à l’entrepreneuriat, mais le contexte historique a largement contribué à inhiber les capacités entrepreneuriales des Africains. L’esclavage et le colonialisme ont amputé l’Afrique de ce qui fait la pierre angulaire de l’entrepreneuriat, à savoir la liberté.
Selon Stiglitz, les entrepreneurs sont les individus responsables de la création d’entreprises, du lancement de nouveaux produits, de la mise au point de processus de production. (Stiglitz, 2000, «Principes d’économie moderne», De Boeck). Ainsi, comme tout projet de création d’entreprise comporte des risques, les entrepreneurs sont disposés à assumer eux-mêmes ces risques. C’est dans ces conditions que les politiques publiques peuvent jouer un rôle important dans la promotion de l’entrepreneuriat.

Les obstacles à l’entrepreneuriat en Afrique : les difficultés de financement bancaire

Pour Schumpeter, le crédit joue un rôle primordial dans l’évolution économique, dans la mesure où «il permet une création du pouvoir d’achat en vue de sa concession à l’entrepreneur». En Afrique, dans un contexte marqué par l’absence des marchés financiers (exception faite de quelques pays comme l’Afrique du Sud et le Nigéria, etc.), l’entrepreneur africain se voit contraint de composer avec une réalité où les banques représentent l’unique source de financement. D’où l’importance que requiert le secteur bancaire dans le financement des entreprises en Afrique. Toutefois, la gouvernance des banques africaines, qui a d’ailleurs fait l’objet de peu d’études, est moins favorable à la promotion de la création d’entreprises, et partant à l’émergence d’une dynamique entrepreneuriale. En effet, les banques africaines fonctionnent de telle de sorte que les crédits accordés aux entreprises sont largement inférieurs aux dépôts. Ce qui explique le fait que ces banques sont souvent en surliquidité. La prise de risques qui constitue la condition sine qua non de l’esprit d’entreprise est complètement absente. S’il est d’usage que la banque détienne au moins 10% des crédits accordés en cas de défection des clients, les banques africaines se placent au-dessus de ces conditions en s’opposant à tout octroi de crédit à des entreprises nouvellement créées.
A contrario, les banques africaines octroient des crédits à des entreprises de grande taille sans aucune mesure avec leurs performances économiques. À titre d'exemple, les banques marocaines qui refusent de financer des petites entreprises accordent des crédits à tour de bras à des investisseurs étrangers qui sont censés apporter des capitaux plutôt que d’en prendre.

Du coup, les petites et moyennes entreprises se trouvent éjectées de système bancaire. Ce n’est pas par hasard que des pratiques de financement informelles font florès en marge d’un système qui refuse de prendre des risques en pariant sur les nouvelles entreprises. Ainsi, ce que l’on appelle le financement informel touche la majeure partie de la population non bancarisée, en plus d’une partie de la population bancarisée se servant de la banque comme facilitateur des transactions commerciales. Ainsi, le nombre d’obstacles qui se dressent sur le chemin du candidat à la création d’entreprise explique que le dynamisme entrepreneurial se réfugie dans l’informel.

La gouvernance d’entreprise : un impératif pour les grandes entreprises africaines

Au premier abord, le débat sur la gouvernance des entreprises repose sur l’hypothèse suivante : parce qu’ils sont capables de s’affranchir des mécanismes mis en place pour les contrôler, les dirigeants d’entreprises sont en mesure de s’attribuer des rentes (Bancel F., 1997), au détriment des actionnaires et des autres partenaires de l’entreprise (stakeholders). Force est de reconnaître que le débat sur la gouvernance des entreprises s’inscrit dans un courant de pensée en provenance des États-Unis, où les dirigeants disposent d’un pouvoir fort face à un actionnariat dispersé. En fait, il s’agit de rechercher les conditions qui assureront le primat d’une gouvernance actionnariale faisant primer les intérêts des actionnaires dans le processus de prise de décision stratégique. Ainsi, une telle conception de la gouvernance d’entreprise s’inscrit dans un courant à dominante anglo-saxonne qui place les actionnaires au centre du dispositif. Dès lors, le problème essentiel restant à résoudre réside dans la marge de manœuvre dont disposent les dirigeants leur permettant de déroger à l’objectif de la maximisation de la valeur actionnariale. Formulée de la sorte, la paternité des théories de la gouvernance pourrait être revendiquée par des auteurs tels que Means G. et Berle A. (1932). En effet, les travaux de ces deux auteurs ont le mérite de montrer que la séparation entre la propriété et le contrôle conduit à une situation où les divergences d’intérêts entre propriétaires et dirigeants deviennent problématiques. Ainsi, selon eux, les grandes entreprises modernes seraient dirigées par des managers qui n’auraient aucune raison d’avoir les mêmes objectifs que les propriétaires du capital.
Devant le succès des approches managériales de la firme, la théorie de l’agence, développée par Jensen et Meckling, a été l’arme de la contre-offensive lancée par les économistes ultralibéraux pour légitimer la vision d’une firme appartenant exclusivement à ses actionnaires. Toutefois, d’autres définitions prenant du recul avec cette conception de la gouvernance d’entreprise se sont développées. C’est ainsi que pour Charreaux G. (1997), «le gouvernement d’entreprise recouvre l’ensemble des mécanismes organisationnels qui ont pour effet de délimiter les pouvoirs et d’influencer les décisions des dirigeants.»

De même, l’argument principal avancé à l’encontre de la théorie de l’agence consiste à évoquer l’idée que les actionnaires ne sont pas les seuls à être concernés par l’évolution de l’activité de la firme. D’autres acteurs sont parties prenantes, soit par des relations contractuelles, soit tout simplement par l’impact des activités de la firme sur son environnement. Ainsi, un pas dans la bonne direction consisterait à imposer aux entreprises de tenir compte de toutes les parties prenantes, en plus de leurs actionnaires.
De ce point de vue, si l’actionnaire court le risque de perdre sa mise, les autres parties prenantes sont susceptibles de subir des préjudices à des degrés divers. Dans cette perspective, une nouvelle approche émerge qui se veut pluraliste et que les économistes appellent «stakeholders theory», et qui s’oppose à la «shareholder». Ce qui modifie complètement le problème de la gouvernance d’entreprise. Exclure a priori du débat sur la gouvernance les clients, les fournisseurs et les salariés serait donc contestable. Il devient inévitable de les intégrer en développant une analyse stakeholder. Ce mode d’organisation vise à maximiser la valeur pour l’ensemble des parties prenantes. Notons que dans une acceptation plus large, une partie prenante est tout acteur concerné par la bonne marche de l’entreprise. De ce fait, elle englobe non seulement tous ceux qui participent au nœud de contrats, mais aussi ceux qui peuvent subir des externalités négatives du fait de l’activité de l’entreprise (Stiglitz J., 2007). Ainsi, dans le cadre d’une gouvernance d’entreprise partenariale (stakeholder gouvernance), les intérêts de l’ensemble des partenaires sont pris en compte. Dans cette optique, la performance de l’entreprise n’est plus seulement appréciée au regard des seuls intérêts des actionnaires (shareholders), mais au regard de ceux de l’ensemble des partenaires (stakeholders).

De façon essentielle, le développement d’une entreprise repose sur deux éléments fondamentaux, le capital financier apporté par les actionnaires et le capital humain fourni par les salariés non dirigeants. Stiglitz J. (2006, p. 283), propose des initiatives qui vont dans le sens de la prise en compte des parties prenantes dans la gouvernance d’entreprise. Il écrit, en substance : «Faire payer aux entreprises les dégâts qu’elles causent – blessures de travailleurs ou de l’environnement – les incitera à agir de façon plus responsable, et vérifier que leurs salariés le font aussi». Il élargit, un peu plus loin, sa vision critique en soulignant que : «Plusieurs changements feraient beaucoup pour corriger le système. Le premier serait de permettre aux habitants des autres pays de porter plainte dans les pays d’origine de l’entreprise en faute.» Force est de reconnaître que l’entrepreneuriat en Afrique se réduit, du moins, jusqu’à une date récente, à l’investissement dans le commerce et la création d’entreprises dans des domaines routiniers. Cette difficulté des entrepreneurs à faire du nouveau a déjà été soulignée par Schumpeter, plus particulièrement quand il écrit : «Il est objectivement plus difficile de faire du nouveau que de faire ce qui est accoutumé et éprouvé.» Et de poursuivre : «Une dépense de volonté nouvelle et d’une autre espèce devient par là nécessaire ; elle s’ajoute à celle qui réside dans le fait qu’au milieu du travail et du souci de la vie quotidienne, il faut conquérir de haute lutte de l’espace et du temps pour la conception et l’élaboration des nouvelles combinaisons, et qu’il faut arriver à voir en elles une possibilité réelle et non pas seulement un rêve et un jeu. Cette liberté d’esprit suppose une force qui dépasse de beaucoup les exigences de la vie quotidienne, elle est par nature quelque chose de spécifique et rare.» Ainsi, pour Schumpeter, l’entrepreneur à la base de nouvelles combinaisons est un agent rare.

Lisez nos e-Papers