Culture

Tribune libre

Moha Souag ou l’hymne au corps libéré

author LE MATIN

L’écrivain poète Moha Souag a répondu à l’invitation du club de lecture «Le bateau des livres».

L’écrivain poète Moha Souag a répondu à l’invitation du club de lecture «Le bateau des livres».

Lycée Abi Chouaïb Doukkali Sala al Jadida, vendredi 8 avril 2016, 15 h, un temps radieux printanier, propice à la poésie ; des arbustes fleuris et odoriférants, fouettés mollement par une brise enivrante et fort exaltés par l’arrivée de l’écrivain poète Moha Souag, qui a répondu à l’invitation du club de lecture «Le bateau des livres» de venir rencontrer les élèves et leurs professeurs.

Tête chenue, mais le pas et l’esprit toujours aussi alertes, il se dirige vers la salle de conférence où l’attendent un auditoire assoiffé de littérature. Le proviseur Mohamed Laziri se dit charmé de présenter un auteur majeur de la littérature marocaine. Une plume savoureuse qui a valu à son auteur des prix littéraires (le Prix de la meilleure nouvelle décerné par RFI et le Prix Grand Atlas décerné deux fois en 1998 et 2014) et surtout l’éloge des critiques littéraires dont on peut citer Salim Jay, auteur du «Dictionnaire des écrivains marocains» où il affirme que la qualité principale de Moha Souag se retrouve dans tous ses livres, et elle est rare et précieuse : une connaissance vraie des milieux qu’il évoque, un respect pour les protagonistes de la fable qu’il concocte, la mesure juste des pesanteurs de la société, du poids de l’histoire, des contraintes subies et de l’espoir préservé.» M. Laziri cède ensuite la parole à l’animateur de la rencontre pour qu’il présente le dernier Moha Souag, «Nos plus beaux jours», roman primé en 2014.

Titre du roman

Comme son titre l’indique, il s’agit d’un roman porteur d’espoir de lendemains enchanteurs, notamment pour la femme marocaine, à travers le parcours de deux personnages, Fadela la chanteuse populaire, qui a choisi le pseudonyme de Halouma pour des raisons expliquées dans le texte, et la chorégraphe Mouna. Le titre renvoie peut-être aussi à l’un des films de la star de la chanson arabe Abdelhalim Hafid dont Halouma était éperdument amoureuse.

Personnages

Le personnage du journaliste qui joue aussi le rôle de narrateur est un fin lettré. Il connaît la musique marocaine et occidentale, dont il cite le «Boléro» de Ravel, la guitare du «Concerto d’Aranjuez», «L’Hymne à la joie» de Beethoven… Il fait un peu le philosophe qui se pose des questions sur son destin, il réplique aussi aux philosophes qui prétendent se connaître et connaître les autres. Il finit par se trahir comme écrivain en train d’écrire son roman : «Mouna m’introduisit dans une grande salle où plusieurs personnes s’affairaient autour d’un tajine à peine entamé… Je voulais aussi savoir ce qu’elle faisait là à se comporter comme maîtresse de maison, mais je n’osai pas le lui demander. J’étais bien curieux de le savoir car j’appréhendais qu’elle ne fût la fille d’el hajja Halouma, le personnage principal de mon article, ce qui eût été d’un goût douteux comme dans ces mauvais romans où le suspense s’évente dès les premières pages ; cela m’obligerait à remanier le fil conducteur de tout mon récit.»

Installé dans un train de Casa vers Marrakech, le journaliste relate tantôt la vie houleuse de Fadela avec qui il devait effectuer une série d’interviews à Marrakech, tantôt l’aventure de Mouna la chorégraphe, fraîchement débarquée de l’étranger, tantôt les déboires de sa propre vie de journaliste. Au fil des pages, une belle complicité se tisse entre ces trois personnages dont la vie conjugale bat nettement de l’aile.
Mais, le personnage principal n’est autre que l’art, qui délivre l’homme de sa turpitude, ou comme l’affirme le philosophe Gilles Deleuze, l’art qui fait oublier à l’homme sa honte d’être un homme. Aussi, le narrateur prend-il un réel plaisir à évoquer le pouvoir enchanteur de la musique, la magie du cinéma dans les années soixante-dix au Maroc, et surtout le charme de la danse, omniprésente dans le roman à travers les protagonistes Fadela, Mouna et Lahcen Zed, les amoureux transis de la danse, qui libère le corps de la terre, dessine ses contours et réalise l’harmonie de l’esprit et de la chair. La danse parvient à dire l’indicible et chacun a sa propre danse, la danse du cœur, la danse de l’esprit, la danse du ventre, la danse des sens que fait vibrer le battement du tambour. Le monde s’émeut devant la danse. Un peuple triste danse, un peuple révolté danse, un peuple joyeux danse ; le peuple danse quand les discours s’épuisent et quand les langues perdent leurs mots.
Ainsi, dans ce roman, Souag relate-t-il l’histoire de la danse dans une société qui bannit la danse de son histoire. Ainsi, le corps pur n’a-t-il pas de place pour les momies conservatrices de notre pays, pour qui la musique est une hérésie, et l’art serait donc une création et toute création un péché, et tout pécheur irait en enfer (sic).

Les thèmes

Malgré son laconisme, ce roman foisonne de thèmes traités au fil des pages. Le thème du journalisme à travers le narrateur qui se déplace par train de Casa vers Marrakech pour effectuer une série d’interviews avec Fadela Halouma. Non seulement il prend la peine de se déplacer pour la rencontrer, mais il prépare soigneusement son questionnaire. En dépit de sa compétence et de son immense culture, ce narrateur est très mal rémunéré et mal vu dans sa société.

L’art : La musique, le chant, le cinéma et la danse sont à l’origine de l’épanouissement des personnages de Fadela, Mouna et Lahcen Zed. Le vide culturel dont pâtit le Maroc, où certaines gens considèrent l’art comme une futilité qu’Allah abhorre. Aussi, n’a-t-on jamais pensé à enseigner dans nos écoles la musique, le chant ou le théâtre.

Le thème de l’individu : Les protagonistes du roman ont consenti d’énormes sacrifices pour vivre pleinement leur vie d’individu. Ainsi, depuis son jeune âge, Fadela a dû subir stoïquement les brimades de ses parents, l’agressivité d’un mari jaloux et l’hostilité de la société qui abhorre les artistes, avant de devenir une grande artiste, une femme flamme, qui brûle, réchauffe, illumine les voies obscures de la vie. Elle finit par exprimer son désir d’enterrer son impossible rêve de vivre avec son idole Abdelhalim Hafed et de renaître à la vie, la vraie vie qu’elle croquera désormais à pleines dents.
Le narrateur journaliste cherche lui aussi à s’affirmer à travers son travail et au fil des pages, il est en quête de son identité. C’est sans doute pour cette raison que l’auteur ne lui donne pas de nom, pour prouver qu’il vit au ban de la société, à l’instar du personnage de Tahar Benjelloun, dans «L’Auberge des pauvres», ce pauvre enseignant qui porte le nom emblématique de «Bidoune», car il subit au quotidien l’invasion familiale et le «cannibalisme» affectif de son épouse.

La violence à l’égard des femmes : Fadela a subi la violence verbale et physique avec ses parents ; mariée contre son gré à l’âge de quatorze ans, elle est rudoyée par son mari pour avoir demandé à l’orchestre la nuit de ses noces de lui chanter la chanson de Abdelhalim Hafid «Bahlam Bik». Mais, heureusement pour le mari jaloux, la chanson a été interrompue pour des raisons expliquées dans le roman.

La littérature orale : À travers son roman, Souag essaie de réhabiliter la littérature orale du patrimoine. Aussi emploie-t-il tantôt des proverbes, tantôt des expressions imagées, tantôt des fragments d’une chanson de «L'âïta» : «Settat affole et Berrechid guérit».
Fadéla et ses parents habitaient l’autre côté de la rue des velléités d’occidentalisation de ces chrétiens à l’insu de Jésus. Les hommes devaient battre leurs femelles pour redresser la côte tordue d’Adam.
Il voulait se venger des humiliations qu’elle lui avait faites, en refusant de l’épouser et tuer la chatte dès le premier jour. Ne passaient à la télé que ceux qui avaient reçu la bénédiction de Sid El Ghazwani. Fadéla avait peur de subir l’affront de Milouda Bent Driss qui fut emmenée par la police.
Rappelons par ailleurs que Souag a consacré un bel ouvrage en deux tomes à la poésie berbère qu’il avait traduite en collaboration avec d’autres chercheurs.

Marginalisation de l’artiste marocain :

Si sous d’autres cieux les marginaux sont récupérés et valorisés au point de devenir de grandes stars de la musique (Pink Floyd, Beatles, Rolling Stones…), au Maroc la plupart des artistes sont des marginaux qui terminent leur vie dans un asile ou sur un misérable grabat.
Intégrisme et terrorisme : Le roman se termine sur l’explosion d’une bombe artisanale dans un café à la place Jemaa el-Fna, alors que le narrateur vient juste de terminer son interview avec Fadela. Le narrateur fait sans doute allusion ici à l’attentat terroriste perpétré à Marrakech au café Argana le 28 avril 2011. Nous retrouvons ce thème dans d’autres romans d’auteurs marocains tels que «Les étoiles de Sidi Moumen» de Mahi Binebine, «Oussama mon amour» de Youssouf Amine El Alamy, «Quand Adam a décidé de vivre» de Rachid Khaless, «Le dernier Salto» de Abdellah Baïda, «Des Houris et des Hommes» de El Mostapha Bouigane.
Contexte politique : Le narrateur fait allusion à trois événements majeurs ayant marqué un tournant dans l’histoire du Maroc. D’abord, la guerre de sable entre le Maroc et l’Algérie en 1963, ensuite le premier putsch contre le Roi Hassan II en 1971, enfin la Marche verte en 1975. Ces événements sont en rapport avec l’évocation du personnage de Abdelhalim Hafed, l’idole de Halouma.

Technique du récit

L’auteur adopte la technique du récit gigogne ou à tiroirs. Ainsi, emploie-t-il trois niveaux narratifs : d’abord, le récit du narrateur journaliste qui nous raconte ses désillusions de journaliste et son rapport avec les deux artistes Fadela et Mouna, qui s’expriment librement pour s’épancher et prendre leur revanche sur la société qui leur a confisqué la parole. Ce récit s’apparente un peu à un scénario comprenant trois récits qu’on peut raconter en adoptant la technique du montage parallèle, centré sur les trois personnages férus de danse et de chant.

L’humour : Pour amuser son lecteur, Souag emploie fréquemment l’humour subtil reposant sur des calembours savoureux : «J’avouai à ma grande honte mon ignorance de la chorégraphie. La seule que je connaisse est celle d’Asie et encore, il y en a toujours deux.» Quand le narrateur cogite sur la vie, il commence par cette sentence : «la vie, c’est…» Mais à force de la répéter, il finit par la confondre avec «la vessie». «Le taxi se tourna vers moi, une barbe de plusieurs centimètres cachait une bouche qui ressemblait à un cul de poule, qui aurait mangé des oignons. Car, si les oignons font larmoyer les yeux, ils doivent agir de même avec le cul des poules. Je parle bien des gallinacés.»

Concision et poésie : Si le roman est bref, il est fort édifiant. Aussi, est-il écrit avec le langage subtil de la danse, propre à dire l’indicible, devant lequel la plume de l’écrivain s’avoue complètement vaincue et cède ainsi allégrement la place au corps dansant qui pourra décrire de belles arabesques. L’auteur emploie fréquemment le
style poétique si bien que certains passages s’apparentent à des poèmes en prose : «Le corps de Fadéla revisita toutes les amours malheureuses qui avaient bercé son enfance et sa jeunesse. Fadéla, femme flamme, brûle, réchauffe, illumine les voies obscures de la vie, terre-mère féconde et fertile, soleil des enfances heureuses… Fadéla, corps de femme aux reliefs vallonnés, telles les collines douces d’une terre printanière, verdoie et renaît à la vie…»

L’intertextualité : Ce roman, de par sa structure narrative et sa thématique, fait penser à des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale tels que «la Sonate de kreutzer» de Tolstoï et «L’Éducation sentimentale» de Flaubert. En effet, l’œuvre de Souag et celle de Tolstoï se caractérisent d’abord par leur brièveté (une centaine de pages tout au plus), ensuite les événements se déroulent dans un train, lieu de rencontre de trois personnages, Pozdnychev, sa femme et le violoniste Troukhatcheski chez l’écrivain russe, le narrateur anonyme, Mouna et son amie de Settat chez l’auteur marocain.

La musique est omniprésente dans les deux œuvres : la sonate de Beethoven chez l’un et la musique de «L’âïta» et «Ahaïdouss» chez l’autre, avec la différence que chez Tolstoï, elle exacerbe l’imagination morbide du narrateur au point de le conduire au meurtre de sa femme. Chez Moha, la musique a une vertu salvatrice et contribue à l’épanouissement des personnages, en particulier Halouma. En outre, les deux narrateurs sont des machistes patentés qui remettent en question l’institution du mariage. La similitude entre Flaubert et Souag réside dans le fait que les deux romans racontent la maturation des protagonistes, Frédéric l’amoureux de madame Arnoux et Fadéla l’amoureuse de Abdelhalim Hafid. Vers la fin des romans, les deux personnages finissent par se déniaiser et enterrer leurs chimères de jeunesse.
Après la présentation du roman, un débat passionnant s’est engagé entre Souag et l’auditoire sur l’œuvre de l’auteur, sur la lecture et l’écriture, sur la critique littéraire au Maroc et sur l’enseignement de la langue française au lycée qui doit être rénové. L’auteur a suggéré aussi au club de lecture «Le bateau des livres» de participer au projet d’écriture qu’il avait initié avec des lycéens de Rabat. Ainsi, cette rencontre s’est-elle déroulée dans une ambiance fort conviviale et a donné à l’auditoire l’envie de lire l’œuvre de Moha.

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