GéoPolis

L’Europe politique face au «Brexit»

Regard et perspective maghrébins

author LE MATIN

Regard et perspective maghrébins

Par Rabii Leouifoudi, chercheur en économie territoriale et en géopolitique.

La Grande-Bretagne n’a jamais réellement fait partie de l’Union européenne pour que le dorénavant fameux «Brexit» soit le séisme que l’on tente de nous dessiner. Elle n’est ni pays fondateur, ni partie prenante de l’accord de Maastricht. Elle n’a pas adopté l’euro comme monnaie nationale et elle a préféré conserver sa Banque centrale (Bank of England). Et depuis la signature de l’accord de 1973 (1), les Britanniques ont régulièrement fait preuve d’hésitation et de non-adhésion à l’esprit européen. Ils ont toujours privilégié leurs propres intérêts économiques et financiers. Pis encore, la Grande-Bretagne a toujours tenté de compromettre, ou du moins retarder, la consolidation d’une puissante Europe politique. Une Europe bâtie sur des valeurs et des fondements communs. Il est nécessaire de rappeler que les différents gouvernements britanniques ont souvent eu le regard tourné plutôt vers l’Ouest. Et l’alliance avec les États-Unis demeure et continuera à être le prisme principal de la géopolitique britannique.

Par ailleurs, il n’est pas dit que la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE ne soit pas un réel atout pour la relance de l’idée européenne des pères fondateurs, à savoir l’Europe politique, pacifique et fédérale. Ainsi, l’Europe est probablement face à un tournant historique de sa construction. Elle pourra enfin s’atteler à une véritable réforme visionnaire de son fonctionnement institutionnel et accélérer, chemin faisant, l’installation d’une Europe politique réellement «ré»-unie.

L’UE et le Brexit : un avant et un après. Défis démocratiques et institutionnels

Quand on se situe au sud de la Méditerranée, l’observation et l’analyse de la vie politique européenne apparait à des années-lumière des préoccupations locales maghrébines. Loin de nous, dans ces colonnes, l’idée d’idéaliser la situation actuelle de l’Europe. Il demeure néanmoins intéressant de jeter un regard sur la vitalité de la démocratie en Europe en tant qu’Union et au sein des pays qui y adhèrent. Le processus d’intégration européenne étant intimement lié à cette réalité, le projet unioniste maghrébin doit faire preuve de veille et de vigilance à l’égard des évolutions du voisin européen. Certes, le vote des Britanniques en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’UE est souverain et démocratique, les règles institutionnelles y afférentes sont incontestables, et les traditions démocratiques britanniques ont toujours fait légion. Cependant, un retour sur le contexte récent du référendum pourrait faire apparaitre quelques nuances intéressantes.

Le Premier Ministre David Cameron a joué avec le feu en promettant un référendum (pour ou contre la sortie de l’UE) lors de la campagne pour sa réélection en 2015. Il considérait alors que s’il organisait au plus tôt ce vote risqué, la poussée de l’extrême droite serait aussitôt contenue. De plus, il y allait confiant quant au résultat («Bremain» : maintien). Il exigeait pour cela, de la part des partenaires européens, des concessions considérables. Londres a pu obtenir : un principe l'autorisant à ne pas verser certaines prestations sociales aux ressortissants européens les quatre premières années de leur résidence. Un mécanisme de blocage des législations européennes, à condition de réunir une majorité de quinze Parlements nationaux opposés à la mesure en question. Des mesures de défense de la place de la City comme partenaire prioritaire de la zone euro. Et un engagement de Bruxelles de réduire le poids des normes et des régulations pesant sur les entreprises, ainsi que le principe du renforcement du marché unique en l'adaptant à l'évolution de l'environnement international, ainsi qu'une déclaration d'intention sur la poursuite d'une politique commerciale favorisant les spécificités économiques du Royaume-Uni. Sauf que les débats internes, lors de la campagne avant le vote, ont connu un net débordement populiste tout en minimisant les acquis de David Cameron à Bruxelles. En effet, l’extrême droite britannique, porte-drapeau du «Leave» (sortie de l’UE), a axé son argumentaire sur la peur de l’immigration, des promesses irréalisables et le sentiment nationaliste historique «Empire et Ile». Le camp du «maintien» a souffert d’une faible campagne et des dissensions au sein des partis classiques (Labour et Tories).

Et malgré une forte participation 72,2%, les pro-européens n’ont pas réussi à donner de la voix pour expliquer les vertus de l’intégration européenne, les sentiments eurosceptiques étant culturellement ancrés au sein des partis britanniques. L’histoire nous rappelle, dans ce contexte, la fameuse phrase de W. Churchill : «Nous sommes avec vous, mais pas des vôtres», prononcée lors de son fameux discours de 1946 à Zurich, et dans lequel il recommandait la création des «États-Unis d’Europe» en apportant un soutien externe et rien de plus.

Les conséquences d’un tel vote pour le Royaume-Uni sont pour le moment incontrôlables. Le risque d’une désunion et plus tard d’une dislocation reste élevé. L’Écosse, l’Irlande du Nord et Gibraltar vivent une ébullition sans précédent. La situation économique et financière n’est pas en reste. La livre dévisse et les indicateurs boursiers vivent au rythme des inquiétudes. Les impacts sur la croissance du PIB ne vont pas tarder à se faire sentir. Les analystes les plus optimistes tablent sur une chute de la croissance de 2% par an, vu le déficit extérieur du pays qui atteint les 7%. Il s’agit là d’une économie de services qui importe la quasi-totalité des biens de consommation. Les investissements et les placements étrangers vont de plus en plus se faire rares. Conséquence : chute des entrées des devises et poids sur le taux de change de la livre sterling. Une perte du pouvoir d’achat est à prévoir et un effondrement du marché de l’immobilier n’est pas à exclure…

Les Britanniques ont donc misé sur leur historique particularité économique de l’Empire : ils sont d’abord des commerçants plus que des producteurs. Ils ont cru, par un tel vote, pouvoir revenir en arrière et commercialiser seuls et plus avec le reste du monde en dépréciant la livre. À long terme, le Brexit entrainera une dépréciation structurelle et continue de la monnaie britannique vu le contexte morose du commerce mondial et les contraintes environnementales que connaitra le Globe. Les commerces régionaux deviennent une alternative incontournable, car la consommation se fera de plus en plus près des lieux de production. Ainsi, les pays à travers le monde auront tendance à privilégier les intégrations économiques régionales. L’UE, en en étant une parmi les plus solides, devra alors se renforcer en se réformant vite et bien, tout en tirant toutes les conséquences politiques de la sortie souveraine de la Grande-Bretagne qui a abandonné, par son acte mal calculé, quarante ans d’intégration européenne.

L’Union européenne, version post Brexit, doit répondre politiquement à la technocratie qui a succédé à la volonté des peuples d’Europe. Elle doit montrer la voie d’une Europe fédérale des Nations pour barrer la route à une Europe des nationalismes. Il est temps d’inverser la vapeur en se protégeant des risques et discours «désintégrationnistes». Si les peuples croient encore en cette œuvre de civilisation qu’est l’Union européenne, il faut qu’ils soient davantage admis à sa table. Les leaders européens doivent mesurer sans tarder l’ampleur des attentes populaires et entamer des réformes audacieuses vers une Europe plus politique incarnant une grande idée pour le 21e siècle. Le fonctionnement des institutions exécutives européennes doit prendre en considération d’abord les défis auxquels sont confrontés les peuples plutôt que les exigences macroéconomiques de la finance internationale. Pour cela, un rôle beaucoup plus prépondérant du Parlement européen est nécessaire pour le contrôle de la Commission. Il faut par ailleurs unifier les politiques migratoires tout en préservant l’ouverture historique à la base de l’Europe, instaurer une nouvelle gouvernance de la zone euro optant plutôt pour la relance économique et l’harmonisation des réglementations pour une maitrise accrue du pouvoir financier et boursier. L’Europe doit également avoir une vision culturelle et éducative de son Union. Les générations futures doivent trouver leur place dans un tel édifice. La politique diplomatique européenne doit à son tour opérer une évolution forte vers l’encouragement des partenariats avec les voisinages proches tels que le Maghreb, en accompagnant fidèlement sa stabilité institutionnelle et en œuvrant à son intégration économique. La sortie du Royaume-Uni, cinquième puissance économique mondiale, de l’UE démontre une fois de plus l’urgence d’une diversification des partenaires solides de l’économie européenne. Une intégration économique maghrébine, malgré les défis sécuritaires actuels, est toujours possible, et pour le bien des peuples maghrébins et pour les intérêts et la stabilité de l’UE.

L’Europe politique : perspective maghrébine ?

Les pays du Maghreb, qui tentent depuis leur indépendance d’impulser une intégration, aussi minime soit-elle, doivent analyser le risque de désintégration européenne en prenant en considération les méfaits de la non-intégration de leur propre région. Il est clair que la tradition démocratique multiséculaire de l’Europe et la résilience de son économie sont les principales garanties de sa stabilité, et ce face à toute déclinaison dramatique de la désunion appréhendée suite au Brexit. Les États maghrébins doivent par conséquent admettre définitivement la nécessité d’une démocratisation profonde et réelle de leur gouvernance. La tendance populaire vers une intégration économique maghrébine s’en retrouverait confortée. Et les horizons sociaux et économiques de nos pays manifesteront plus d’éclaircie. Une zone économique et un marché maghrébins communs seraient une aubaine pour l’UE et une plateforme pour des investissements triangulaires vers l’Afrique subsaharienne. C’est cette conjugaison des dynamiques et des intelligences qui participera de la stabilisation du continent africain du Nord au Sud. Les défis sécuritaires liés à la radicalisation et aux différents trafics pourront être mieux contenus et combattus. Un Maghreb Uni dont la démocratie et la citoyenneté seraient les principales valeurs fera de sa proximité géographique avec l’Europe un atout majeur de pacification de la Méditerranée. Une maitrise partenariale des flux migratoires, réguliers et clandestins, pourra être institutionnalisée à travers des mécanismes Nord-Sud basés sur la coopération, le codéveloppement et le transfert des technologies. Une politique de création et d’offre d’emplois et de gestion des compétences pourra trouver un cadre opérationnel euromaghrébin. Une intégration économique maghrébine est une condition sine qua non pour de tels projets.

Une telle perspective n’est possible que par une prise de conscience collective de la criticité du contexte euro-méditerranéen. C’est une Europe politique concentrée sur ses fondamentaux et ses valeurs qui serait à même de faire entrer ses peuples dans le 21e siècle. Elle doit faire preuve de mémoire pour ne plus reproduire les drames dus aux chauvinismes et aux nationalismes destructeurs. Elle doit affronter courageusement son passé colonial en en conjurant les méfaits. Elle doit enfin investir dans sa jeunesse qui se présente de plus en plus comme une grande force pro-européenne. Les peuples et les jeunes maghrébins assistent en spectateurs à un moment historique de la vitalité de la démocratie européenne. Il s’agit d’un tournant d’une civilisation en perpétuelle construction. Les Maghrébins doivent par conséquent méditer de telles transformations pour plaider, auprès de leurs institutions de gouvernance, une réelle inflexion vers plus de rapprochement intramaghrébin dans une perspective de démocratisation et d’intégration irréversibles. C’est là où réside le principal défi du 21e siècle pour le Maghreb dans son intégralité. 

(1) La CEE (Communauté économique européenne) s’est élargie au Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni en 1973. Les Britanniques ont fait preuve d’opportunisme en adhérant à la CEE quand leur rôle économique et politique sur la scène internationale commençait à faiblir, et ce avec l’éclatement du Commonwealth et l’incapacité de l’AELE «Association européenne de libre-échange», lancé en 1960 par la GB, à prendre forme. Le projet européen, lui, continuait à attirer les adhésions successives.

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