Le Matin : Quelle lecture faites-vous de l’évolution du e-commerce au Maroc et en Afrique ?
Bastien Moreau : En ce moment, il y a une très forte croissance au niveau du Maroc, nous avons réussi à passer un palier à partir d’octobre/novembre. Ce palier a été symbolisé pour nous par l’événement «Black Friday», où nous avons réussi à recruter un nombre gigantesque de nouveaux clients. Nous avons vendu plus de 100.000 produits lors de cet événement et nous avons fait en sorte que ces clients reviennent.
Du coup, cette opération nous a permis de faire un vrai saut en termes de taille et de gagner des parts beaucoup plus significatives sur certaines catégories comme la téléphonie, la mode, l’électronique, et de devenir un réel acteur sur ces marchés. Nous utilisons les événements pour renforcer la notoriété de la marque et faire en sorte de faire venir les gens sur notre plateforme pour qu’ils deviennent des clients. C’est valable aussi bien dans le marché marocain qu’ailleurs.
Au Maroc, nous avons la chance d’être dans un environnement qui est extrêmement stable, une économie en croissance, une monnaie constante, ce qui nous permet de développer nos activités sans accro. Par exemple, ce que nous avons vu l’année dernière sur l’Égypte et le Nigéria, avec une énorme variation de monnaie, crée de l’instabilité et de l’incertitude et réduit l’appétence à l’achat des citoyens. En effet, même si nous nous développons dans ces pays-là, le problème est qu’on est juste tirés par une pénétration du e-commerce dans le marché de la consommation de biens et non pas par une croissance économique.

Quels sont les obstacles et les contraintes qui freinent le développement de ce secteur ?
Parfois, quand on développe des entreprises en Afrique, on sait que cette stabilité dont j’ai parlé n’est pas toujours là. Nous avons la chance d’être présents sur tout le continent, donc les risques sont un peu pondérés. Nous avons également la chance d’avoir des investisseurs qui nous font confiance, ce qui permet d’avoir une certaine stabilité pour pouvoir se concentrer sur la création de quelque chose sur le long terme. Après, les deux contraintes majeures qui freinent le développement du e-commerce en Afrique sont la confiance et l’écosystème de partenaires logistiques.
Quand je suis arrivé il y a trois ans au Maroc, tout le monde me disait que le e-commerce est une arnaque, car il y avait eu une vague de faux sites qui promettaient monts et merveilles et qui ne les livraient pas. Cette situation a créé une énorme défiance que nous essayons de déconstruire petit à petit, avec des mécanismes assez simples. Aujourd’hui, nous retirons tous les obstacles au premier achat en disant au client : «vous n’allez pas nous faire confiance, vous passez votre commande, mais vous payez cash à la livraison». Nous essayons de rendre tout le plus simple possible pour reconstruire cette confiance qui a été détruite.
Le deuxième frein est celui de l’écosystème logistique. Quand nous nous sommes installés dans la plupart des pays africains, nous n’arrivions pas à trouver des partenaires logistiques qui étaient à la hauteur, soit au niveau des coûts ou bien de la qualité. Donc, nous avons pris la décision de le faire nous-mêmes. Nous avons commencé à tout construire nous-mêmes, ce qui peut être un frein, car ça implique beaucoup d’investissements. Il s’agit aussi de faire autre chose que notre métier qui consiste à vendre des produits en ligne en créant tout l’écosystème qui permet d’opérer notre business model.

Quid des opportunités pour le développement du e-commerce ?
Nous avons commencé par tout construire nous-mêmes, maintenant nous essayons de construire autour de nous l’écosystème dont nous avons besoin. Nous voulons nous développer avec des partenaires logistiques comme Amana qui, au début, avaient un service qui ne correspondait pas au e-commerce. Et depuis cinq ans, ils se développent avec nous, ils comprennent et s’adaptent à nos besoins et commencent à offrir une qualité de service qui correspond à ce que nos clients recherchent.
Nous voulons également développer l’écosystème de vendeurs. Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de gens qui investissent dans un catalogue de produits à mettre en vente sur Jumia. L’idée est de créer une market place beaucoup plus grande, en multipliant par cinq le nombre de vendeurs sur la plateforme en un an. L’objectif est d’offrir un choix plus grand à nos clients, qu’il n’y ait pas juste 50.000 produits en ligne, mais qu’il y ait 500.000, puis 5.000.000 de produits. Maintenant, il faut grossir.