Le Matin : Quelle est la portée de cette cinquième édition de l’Université ouverte de Dakhla ?
Driss Guerraoui
: La portée est d’abord humaine, puisque plus de 150 participants se réuniront à Dakhla, parmi lesquels des décideurs, des institutions régionales et internationales et d’éminents experts, chercheurs et spécialistes d’Afrique, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe, du monde arabe, d’Asie et du Pacifique, et ce pour échanger et débattre sur les dimensions fondamentales de la grande métamorphose que connaît la Nouvelle Économie mondiale. Elle est également d’ordre stratégique parce que ces participants appartiennent à toutes les sensibilités et à tous les horizons, mais sont animée par une pensée positive, celle qui consiste à mettre l’intelligence collective et le génie humain au service de la construction d’une Nouvelle Économie mondiale qui produit plus richesses, qui crée plus d’emplois décents, qui préserve durablement les ressources naturelles et qui répartit équitablement les fruits de la croissance entre et à l’intérieur de toutes ses composantes.
Elle est enfin politique parce que la présence quantitative et qualitative à Dakhla, puis à Laâyoune, au cœur des provinces du sud du Maroc et aux confins de l’Afrique au sud du Sahara, de 150 participants de 31 pays venant de tous les continents du monde est un gage de confiance, de crédibilité et d’appui à ce que notre pays entreprend dans sa quête d’un nouveau modèle porté par un développement humain durable et par la démocratie en devenir, et ce dans le cadre de la promotion d’une nouvelle génération d’intégration régionale par et pour une Afrique unie, ouverte sur le monde et contribuant à la sécurité, la stabilité et à la paix, comme réponse à la grande métamorphose que connaît la Nouvelle Économie mondiale.

En quoi consiste cette grande métamorphose ?  
Xavier Richet : L’observation empirique des évolutions récentes de l’économie mondiale, notamment depuis la grande crise financière de 2008, permet de constater l’émergence et le développement de transformations structurelles notoires ayant des impacts majeurs sur les modes de production, de consommation et de répartition de la richesse matérielle, avec la montée en puissance du capital immatériel dans la composition de cette richesse, l’exacerbation des formes atypiques de déséquilibres environnementaux, financiers, productifs, institutionnels et sociaux et la naissance de risques et menaces nouveaux.
Ces transformations, portées notamment par de nouvelles puissances émergentes, se traduisent par des ruptures et des désordres conduisant à des recompositions géo-économiques et des alliances géostratégiques résultant d’une répartition en devenir du pouvoir économique, financier, technologique, politique et militaire dans le monde. Fruit de l’expression de la volonté de puissance par les nouveaux acteurs, notamment de firmes transnationales de nouvelle génération, d’Unions économiques régionales en pleine (re) structuration, ou de pays émergents comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), certes, mais aussi de nouvelles puissances régionales en perspective. Par ailleurs, sur un plan plus factuel, on assiste à de vrais bouleversements dans de nombreuses régions du monde, quels qu’en soient le niveau et le genre de développement. Dans ce cadre, si le Brexit annonce le fractionnement, et partant la fragilisation de l’Union européenne, l’élection de la nouvelle présidence américaine avec le succès de Donald Trump, qui entend fortement infléchir le cours de la mondialisation, indiquent les futures tendances de la Nouvelle Économie mondiale.
Plus récemment, la sortie de la crise des subprimes ne s’est pas faite sans heurts. L’économie mondiale a été fortement affectée ; la reprise s’est faite à des rythmes différents en termes de croissance. Les économies de marché développées ont péniblement renoué avec la croissance, les États-Unis, au prix d’une politique néokeynésienne (quantitative easing), ont les premiers retrouvé un taux de croissance soutenu, mais au prix d’importants déficits, de création d’emplois souvent précaires et de maintien d’un endettement élevé. Cette reprise s’est accompagnée d’une forte création de liquidités entraînant des taux d’intérêt très bas, voire parfois négatifs, révélant la faiblesse des institutions bancaires et financières et la possibilité d’apparition de nouvelles crises financières.
L’Europe ne s’est pas encore remise du choc des subprimes qui a révélé certaines faiblesses des institutions et des mécanismes européens, l’euro en particulier. La mise en place de mesures spécifiques, insuffisamment coordonnées, a donné des résultats contrastés avec une forte baisse de l’activité dans certains pays, un taux de chômage élevé, des politiques plus radicales et la poursuite de politiques mercantilistes dans d’autres, comme c'est le cas en Allemagne.
Les BRICS eux-mêmes ont vu leurs performances s’assombrir avec une baisse de la croissance, notamment en Chine, l’apparition de fortes asymétries entre pays avec le décrochage du Brésil, la stagnation de la Russie, frappée par les sanctions occidentales et la baisse des cours des hydrocarbures. Ce ralentissement n’a pas freiné la croissance soutenue des économies du Sud asiatique, comme l’Indonésie et le Vietnam. Si la Chine reste un des moteurs de la croissance mondiale, la baisse de ses performances a été enrayée et stabilisée grâce à d’importantes injections monétaires, accroissant l’endettement du pays, fragilisé par l’importance des surcapacités industrielles. L’ambitieux projet de nouvelle route de la soie cherche à engendrer de nouveaux flux commerciaux pour utiliser ses capacités, en même temps que ses réserves financières, utilisées en partie pour acquérir les technologies qui font défaut à sa volonté de changer son modèle industriel, à acquérir des actifs pour produire près du cœur industriel des grandes économies de marché (Detroit, Californie aux États-Unis, Allemagne en Europe).

Quels sont les questions et les défis que pose cette recomposition en devenir de la Nouvelle Économie mondiale ?
Philippe Clerc : Aujourd’hui, la nouvelle mondialisation est en effet mise en procès. Si elle n’a pas changé les hiérarchies au niveau mondial, la montée des émergents a modifié la nature des échanges et des spécialisations avec le déclin des industries de main-d’œuvre et des emplois peu qualifiés, à faible valeur ajoutée et donnant corps aux prédictions de l’économiste Robert Reich concernant la structure des économies développées, notamment les États-Unis : les blues collars (cols bleus) professionnels en déclin, la croissance des emplois non qualifiés en hausse, la domination des «analystes symboliques» qui conçoivent, innovent, produisent et financent. La victoire des «populismes» en Europe, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis, serait-elle une réaction de la part des victimes de la mondialisation ? Va-t-on vers la fragmentation des marchés avec la sortie de composantes des unions régionales (Union européenne), le renforcement des déséquilibres et des dépendances entre pays membres, une intégration régionale à géométrie variable et à plusieurs niveaux ? Quels liens avec «la périphérie», notamment au sud, marquée par des performances contrastées ?
Au Maghreb, avec un Maroc qui émerge progressivement, une Algérie en situation d’incertitude sur son avenir politique, aggravée par des difficultés économiques et financières croissantes, produisant un malaise social profond, et une Tunisie qui peine à sortir de sa transition politique et en proie à des contraintes économiques réelles, dans la région MENA, dont le trait le plus marquant réside dans la montée des périls, des risques et des menaces de tous genres, en Afrique qui connaît des recompositions géostratégiques et géo-économiques prometteuses en termes de constitution future d’une grande union régionale continentale et à l’Est avec des élargissements improbables de l’Union européenne. Le moment asiatique va-t-il durer ? La Chine devient le pivot incontournable dans la région, mais sa montée en puissance soulève de nombreuses interrogations à la fois sur sa présence hégémonique, mais aussi sur ses fragilités (endettement, fuite de capitaux). Le rachat massif d’actifs stratégiques à l’Ouest sous forme d’acquisition (Europe, États-Unis) illustre cette ambiguïté : se rapprocher des sources de création de richesses, les transférer pour changer le modèle de croissance et réduire les fortes asymétries avec les grandes économies de marché développées.

Peut-on inverser cette tendance ainsi que le cours actuel de la Nouvelle Économie mondiale et qu’en est-il des coûts et des retombées ?
Driss Guerraoui : Il y a lieu de constater que si les avantages associés aux délocalisations des pays d’origine sont longs à se manifester (le remplacement par des emplois très qualifiés des emplois peu qualifiés), le mouvement inverse, comme il a été montré par des études récentes, sera encore beaucoup plus long, plus coûteux. Le protectionnisme et le «populisme mercantiliste» prônés par la nouvelle administration américaine semblent problématiques et préparent des affrontements avec les grandes firmes multinationales US, moteur et principales bénéficiaires de la mondialisation.
Mais au-delà de cet état de fait, la question fondamentale est de savoir si on peut, dans ce contexte, avancer dans la mise en œuvre effective des agendas mondiaux fixés par la communauté internationale en matière d’Objectifs de développement durable à l’horizon 2030, du Socle de protection sociale universelle de l’Organisation internationale du travail et de la Feuille de route issue des COP 21 et 22, respectivement tenues à Paris en décembre 2015 et Marrakech en novembre 2016, en matière de régulation positive des changements climatiques.
Ces transformations structurelles notoires et leurs impacts multiples incitent donc à penser autrement la Nouvelle Économie mondiale et à préparer les conditions d’un changement radical de la mise en place d’une nouvelle génération de modèle de croissance, de formes alternatives de développement et de modes appropriés de gouvernance de nos économies et nos sociétés.
C’est à l’ensemble de ces interrogations que les experts, les chercheurs et les acteurs institutionnels conviés à cette cinquième rencontre internationale de l’Université ouverte de Dakhla tenteront de répondre. Dans ce cadre, il sera procédé à l’examen de l’état de la Nouvelle Économie mondiale, notamment les fragmentations, les désordres et les recompositions identifiés, les transformations structurelles constatées, les réponses apportées par les acteurs (États, territoires, entreprises, sociétés civiles, institutions régionales et internationales), les nouveaux risques et les opportunités futures que la Nouvelle Économie mondiale (NEM) offre à ces acteurs, la place de l’Afrique dans la configuration présente et future de cette NEM, l’avenir du Maghreb, le rôle de l’intelligence économique, de la veille stratégique et de la sécurité dans la NEM et enfin les modalités d’une gouvernance rénovée de la NEM en phase avec les exigences de la sécurité, la stabilité et la prospérité durable partagée dans le monde.