Le béton gagne du terrain de manière inexorable à Kénitra. Les immeubles poussent comme des champignons. Le centre-ville, qui recèle la majorité du patrimoine architectural, s’est transformé en un immense chantier. Plusieurs anciennes demeures, dont certaines sont de véritables joyaux architecturaux, ont été rasées pour être remplacées par des bâtiments dont l’esthétique laisse beaucoup à désirer.   
«La ville de Kénitra n'est plus ce qu'elle était. Elle a perdu un peu de son âme». Une constatation largement partagée par les habitants de la capitale du Gharb. Cette ville, au passé récent par rapport aux autres villes impériales du Royaume, dispose d’un héritage architectural de grande valeur historique, artistique et culturelle. Malheureusement, plusieurs monuments ont déjà payé le prix de la spéculation immobilière. Même si la capitale du Gharb n’a été créée qu’au début du XXe siècle, il n’en demeure pas moins qu’elle a acquis une identité qui lui est propre et que les Kénitréens ont peur de perdre à cause de l’avancée outrancière du béton. 
«Il est tout à fait normal qu’une ville se développe. Nous ne sommes pas contre l’extension de Kénitra. C’est un phénomène tout à fait normal et c’est même un bon signe de santé. Mais ce qui nous préoccupe, c’est la dénaturation de son identité urbanistique. Nous voulons que notre cité soit accueillante et fière de son passé et qu’elle ne soit pas victime de ce que certains appelleraient un phénomène de ruralisation». L’artiste-peintre et portraitiste, Nouredine Fidali se souvient des rues fleuries de la ville et de ses belles villas, dont il ne reste que les souvenirs. «Je ne veux pas tomber dans le piège de l’éloge du bon vieux temps, mais la ville a besoin d’une opération de chirurgie esthétique. J’espère qu’avec les grands projets structurants en cours de réalisation, notre ville retrouvera sa beauté, sa convivialité, sa tonicité et son dynamisme d’antan», explique-t-il non sans humour. 

Dr Moulay Ahmed Idrissi, président de l’Association des amis des myasthéniques du Maroc, évoque avec amertume le temps où cette ville qu'il connaissait, dit-il, «comme sa poche», était la fierté de ses habitants. Il raconte avec un brin de nostalgie qu'elle avait une identité architecturale que beaucoup d'autres villes lui enviaient. Et d'ajouter que c'était une ville moderne, à la fois propre et calme. Ce qui lui a valu, à l’époque, plusieurs prix et distinctions.
En effet, la ville de Kénitra était considérée, sur le plan architectural, comme un modèle réussi de coexistence harmonieuse entre la médina typiquement traditionnelle et la partie moderne de la ville au cachet purement occidental. Cet équilibre, à la fois fragile et homogène, a été battu en brèche dès le début des années 1980. On a assité, dès lors, au foisonnement de quartiers hybrides manquant d'esthétisme, de repères et de vision architecturale et urbanistique cohérente. Les quartiers qui existaient déjà ont, à leur tour, subi les aléas de la dégradation de leur tissu urbain. Des immeubles, pour la plupart démunis de la dimension plastique, ont supplanté les anciennes villas et résidences au style art déco.   
Il est à souligner que Kénitra, à l’instar de plusieurs villes de du Maroc, dispose d’un nombre assez important de monuments datant du début du siècle précédent avec des caractéristiques architecturales d’art nouveau et d’art déco. «Ces différents édifices devraient, en principe, être une source d’inspiration pour les architectes de la ville pour lui préserver son cachet unique et attrayant», estime avec perspicacité l’un des habitants de la ville, qui assiste impuissant à la construction d’immeubles disgracieux. Afin d’éviter les erreurs du passé et de préserver le peu qui reste de l’identité architecturale de la ville de Kénitra, le ministère de la Culture, en coopération avec l’Agence urbaine de Kénitra-Sidi Kacem et en coordination avec les autorités locales et les associations concernées, avait procédé à la validation du classement de 27 monuments ayant fait l’objet d’une étude minutieuse par le Comité de classement du patrimoine. Ces 27 monuments sont composés de 9 immeubles privés, de 4 hôtels, de 5 bâtisses administratives et publiques, de 3 lieux publics, de 5 villas et d’une 
petite église. Il s’agit, certes, d’une belle initiative, mais tout le monde espère que cet héritage architectural soit préservé et surtout restauré, afin qu’il ne subisse pas les outrages du temps.